Comment et pourquoi l'occident a tué Keynes...

Qu'est-ce qui coince ? Pourquoi la politique économique et budgétaire occidentale ne peut-elle plus fonctionner ? Trump, Philippe : même arme, même combat !...

 

La très prévisible seconde mort de John Maynard... victime du capitalisme occidental.

Ce bref rappel est destiné aux lecteurs pas tous familiers des  politiques économiques gouvernementales, non seulement française mais européenne et occidentale.

Le bagage économique opérationnel servi à l'ENA comme dans toute l'université occidentale est concentré sur deux facteurs, la "croissansommation" des ménages et les investissements nécessaires pour la servir.

Le premier "sous-jacent" : le système économique est en constante expansion et doit conduire à une société harmonieuse dans laquelle, grâce à la régulation par le marché, cœur du libéralisme, convergent naturellement besoins individuels et besoins collectifs.

Depuis 1929, "dépression" américaine, il est admis par les tenants du libéralisme eux-mêmes, que le chemin vers la convergence idéale par le marché, n'est pas naturellement bordé de roses et que le rôle gestionnaire de l'état, au delà de ses tâches régaliennes, est déterminant dans le "pilotage" économique.

D'où la fameuse réponse keynésienne.

C'est ultra simple, le revenu disponible des ménages est soit consommé, soit épargné. En agissant politiquement par collecte et dépense publiques, tantôt sur la consommation, tantôt sur l'épargne, l'état assure le "coup de pouce" économique soit en finançant directement une aide aux entreprises via sa dépense,  soit en augmentant le revenu disponible directement ou par une baisse du niveau de sa collecte, soit en manipulant support légal et/ou taux de rémunération de l'épargne afin qu'elle s'investisse dans… l'investissement des entreprises précisément.

La politique économique de l'occident c'est la combinaison plus ou moins fine et intelligente de ces éléments.

Et ça marche… depuis 1933… et disons jusqu'au début du 21ème siècle.

Le second "sous-jacent" de l'économie dite "classique" : le procès de production repose sur la combinaison de deux facteurs, le capital et le travail. La "mondialisation" est "automatique" puisque tous les pays sont censés obéir aux mêmes lois économiques et que la convergence besoins individuels et besoins collectifs est assurée par "la main invisible" du marché, international, à travers les échanges.

AUCUN économiste sérieux, Marx inclus, ne remet en question le modèle économique "classique". Cela ne signifie pas pour autant que ce modèle soit le bon ni même qu'il soit unique. Toujours est-il qu'il est planétairement dominant et qu'aucune alternative crédible et opérationnelle ne parait possible… TINA donc.

Le bémol, c'est que l'économie "classique", libérale ou pas, implique pour fonctionner, une division internationale harmonieuse du procès de production… çà, c'est "le troisième sous-jacent"… celui qu'aucun économiste n'analyse ou révèle… et qu'aucune université occidentale n'enseigne… et surtout pas l'ENA…

L'explosion de la croissance chinoise depuis le début du 21ème siècle induit deux évolutions théoriques majeures. La séparation "disruptive" entre mode de production et mode d'appropriation capitaliste peut rendre ce dernier "vertueux", la seule confiscation nationale du procès de production "impérialise" l'économie dans tous ses aspects.

La rémunération chinoise du facteur travail est sinon "juste" du moins nationalement suffisante pour permettre d'une part de créer ex nihilo une "classe moyenne" évaluée et évolutive à 500 millions de ménages gloutonnement consuméristes et néanmoins dotée d'un taux d'épargne brut de l'ordre de 50%, d'autre part d'inonder le reste de la planète d'artefacts industriels (qui directement et indirectement représentent environ 80% de l'économie mondiale... quand même !) à des coûts occidentalement "inconcurrentiables" puisque marginaux.

Ici il faut être parfaitement clair… la responsabilité de "la confiscation" du procès de production par la Chine est entièrement imputable au capitalisme occidental. Les entreprises occidentales n'ont plus aucun intérêt à investir en occident, voire à investir, en dehors de joint-ventures chinois, tout court. Réaliser des marges, en exploitant le travail chinois à l'achat et les consommateurs occidentaux à la vente, en lieu et place de profits capitalistes "classiques", est le moteur de la mutation du capitalisme industriel en capitalisme marchand. LA cause, unique, de la désertification industrielle occidentale et de la casse sociale ajoutée : les miettes de la rémunération du facteur travail ne sont plus ni nécessaires, ni distribuées.

Il faut également bien comprendre que "la part chinoise" des soi disant exportations intra-européennes (Allemandes, spécialement) n'est pas statistiquement prise en compte… ce qui autorise les "économètres" occidentaux (Hors USA) à croire, contre toute réalité, que notre déficit d'échange avec la Chine, uniquement direct donc, n'est pas une préoccupation majeure…

Pourquoi, dans ce contexte réel, allons-nous dans le mur ?

L'extraordinaire envolée du crédit hors sol, sans plus aucun lien avec les capacités d'engagement et la solvabilité des opérateurs occidentaux (ménages, entreprises et… états) a provoqué l'assèchement de l'épargne de ces mêmes opérateurs. Entre fausses solutions (recours effréné à l'endettement massif) apportées à l'explosion des subprimes titrisés à l'automne 2008 et création de la zone euro le 01/01/2002 ce double attentat économique et politique envers les peuples concernés sur fond de grand marché européen fantasmé, plus aucune politique keynésienne n'est possible… en occident.

Soutenir la "croissansommation" occidentale c'est d'abord soutenir la croissance chinoise. Soutenir l'investissement c'est bonifier les marges engrangées par les pseudos industriels occidentaux ainsi qu'engraisser ses "amis" nationaux avec, en France et au premier rang Bouygues et Vinci… Attaquer les "bas de laine"… ça, c'est fait !... sans résultat…

Ils ont tué Keynes, une deuxième fois…

L'avenir économique de l'occident c'est le consumérisme subventionné sur un marché vassalisé : "à chacun selon ses besoins" donc... Marx va plutôt pas mal…

La seule bonne question à poser : qui doit payer, celui qui cause la situation et en profite ou celui qui la subit ?...

Ceci n'est apparemment pas la problématique des gouvernements occidentaux… De Trump à Philippe... c'est pourtant bien le même problème : c'est le logiciel, il est obsolète.

Contre l'évidence du réel, les politiques économiques des états occidentaux persistent à lier revenu disponible et production "classique" alors que valeur et croissance ne sont désormais plus engendrées que par le marché lui-même. La solvabilité de la demande occidentale ne repose plus sur la rémunération du facteur travail, et il est de moins en moins possible de l'asseoir, de la béquiller par le crédit, le butoir est enfoncé. Il est désormais indispensable d'envisager une autre approche.


La demande consumériste n'est plus salariée du capital… et il n'est plus possible de la "financiariser" par le système bancaire… il devient impératif que le capitalisme industriel devenu marchand consente de nouvelles "miettes" prélevées sur ses marges. C'est la condition de la réanimation de Keynes…


Le salarié ne l'est plus mais il demeure, aujourd'hui artificiellement, consommateur indispensable au système capitaliste… occidental.

Clairement l'avenir économique du capitalisme occidental n'est plus productiviste, il est devenu un marché dont la solvabilité, pour être pérenne doit être assurée par une contribution de substitution à la rémunération du facteur travail… aussi "douloureux" qu'il soit, ce "partage" ne peut être qu'une ponction réalisée sur la marge, puisque celle-ci est désormais substituée à la réalisation du profit "classique", générateur des "miettes" de la rémunération du facteur travail qui, une fois encore et aujourd'hui, ne sont ni plus nécessaires, ni plus distribuées.

 

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