Macron, Judas foireux de la dialectique post-coloniale

Attendu pour son discours "au continent africain", notre cher Président a éprouvé mercredi devant les étudiants burkinabés l'effet "Neveu de Rameau" : il s'est senti tellement à l'aise qu'il s'est fait dessus, l'épanchement prenant ici la forme du refoulé qui pue. La presse s'est alors emparée du providentiel engrais pour y planter ses choux gras dont chacun a pu faire sa soupe.

Les uns niaient et s’insurgeaient contre la culture de la repentance (Les-colonies-c'était-pas-si-mal-même-qu'ya-des-historiens-qui-le-disent) quand d'autres, en face, s'indignaient. Parmi les seconds, les plus subtils dégainaient leur dialectique circulaire de comptoir (pardon, de chaire) post-post-post coloniale : "vous avez vu ? L'auditoire, en riant à sa blague - preuve qu'ils ont intériorisé la domination néocoloniale - valide et légitime dans le regard de l'autre - du dominant - la représentation qu'il s'en fait et que, eux - les dominés -, s'approprient, et c'est précisément cette représentation qui vient fonder la domination, etc etc etc"... Nous voilà repartis pour un voyage dans la grande boucle spatio-temporelle de l'étude phénoménale des représentations et des usages, boucle aussi longue qu'inoffensive sur le plan politique tant ses tisserands, peu enclins pourtant à se laisser embobiner, croient s'adresser aux opprimés quand ils ne s'adressent en réalité qu'à... eux-mêmes et à leurs propres turpitudes, je n'ose dire à leurs propres impuissances. Mais comme c'est à la mode à l'Université, que la mode détermine sa carrière et qu'on aimerait bien passer pour des gens engagés, pourquoi se gêner ?

Alors, qu'on le dise tout net, les analyses spectrales ne sont pas dénuées d'intérêt heuristique - il m'arrive moi-même de lire de cette littérature-là - et si cela permet à des universitaires de gagner leur vie, tant mieux ! Pour le reste - et l'usage veut, quand d'aucuns cherchent encore la clé avec application, qu'il faille s'excuser d'enfoncer des portes ouvertes -, ce ne sont pas les représentations qui créent la domination, elles y participent grandement certes, mais c'est bien la domination, en première instance, qui vient fonder ses représentations. Bolloré, Lafarge et Areva, qui, en guise d'impôts, versent le plus souvent des pots-de-vins, ne craignent pas vraiment les spectres de la pensée ; ce qu'ils considèrent, eux - ce qui guide leur comportement d'investisseurs, pour reprendre une terminologie plus convenable -, ce sont des ressources à exploiter, une main d’œuvre pas chère, des élites corruptibles et parfois, quand la demande sur place est solvable, une zone de chalandise. Comme le monde est bien fait, il se trouve que ces "premiers de cordée" accompagnent systématiquement, comme les cars de groupies de Metallica, leur VRP présidentiel dans ses visites à l'étranger. C'est entendu, parce qu'ils peuvent aussi être des gros cons, ils feront éventuellement des blagues sur les Africains, mais ils n'ont pas besoin de cela pour les exploiter. Au Burkina Faso, ce sont les mines d'or, de zinc et de manganèse qui suscitent les convoitises. Une grosse dizaine de compagnies contrôle le secteur minier, à l'instar de la SEMAFO (http://www.semafo.com/French/accueil/default.aspx) qui dispose même d'une fondation dédiée à l'éducation de leurs jeunes premiers de corvée quand ils ne travaillent pas dans une mine pour extraire de quoi fabriquer nos portables.

Évidemment, là-dessus, le petit malin Prince Président a beau jeu de jurer, sur le ton de l'évidence désinvolte et de l'outrance amusée, que les colonies, c'est fini. Oui, c'est sûr, il n'y a plus d'administrateurs à tunique et casque blancs, ni de fouet pour inviter les peuples colonisés à contribuer au progrès de la civilisation. Pourtant, depuis le temps que nos chers Présidents s'acharnent à répéter le même message à chaque traditionnel discours au "continent africain" - à quand un discours au continent asiatique ? -, on finirait par être saisi d'un doute... Si l'on part de cette hypothèse simple que l'on répond à un problème quand se pose une question, il est raisonnable de penser, sinon à supposer que nos Présidents sont des Réplicants dotés d'un algorithme enrayé (n'écartons pas a priori cette hypothèse), qu'il y ait en effet un problème...

Mais quel est-il, ce problème et quelle réponse y apporte notre bon Prince-Président ? Car, comme souvent, c'est en examinant la réponse qu'on découvre le problème auquel le bonhomme entend répondre : "Ne cédez pas aux sirènes post-coloniales qui vous enferment dans votre représentation de dominés, ce carcan auquel vous assignent - il ne le dit pas mais on le comprend bien - ces intellectuels phénoménaux de gauche. "Libérez-vous ! "Empowermentez-vous !" Dit comme ça, c'est sûr, ça a l'air chouette ; de l'anti-sarkozysme pur jus qui dézingue sa dialectique hégélienne de l'Homme Noir se tenant à la lisière de l'Histoire pour lui substituer le discours cool sous bannière arc-en-ciel de la mondialisation heureuse sorti d'une community kitchen de start-up. "Haut les cœurs ! Soyez autonomes ! Le problème, ce sont vos faux alliés - paternalistes - qui vous enferment dans votre prison mentale. Les seules chaines que vous portez sont celles de votre esprit". Bien joué ! C'est la dialectique boomerang : paf, dans ta gueule, le gauchiste qui a trop lu Guy Debord !

Las, tout s'annonçait parfaitement jusqu'à ce que sa petite blague aux effets "Neveu de Rameau" lui échappe. Prout ! La boucle est bouclée. Allons sonder l'inconscient des toilettes.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.