Hamona et Vells, les épines ont des roses (Drame bourgeois en quelques actes)

Il est tard. Hamona a attendu son mari Vells toute la soirée. Soudain, la porte d'entrée s'ouvre lourdement. Vells, éreinté, avance dans le salon, la tête subtilement prostrée.

Hamona : Manuel ! Vous voilà enfin ! Cela ne peut plus durer ! Vos allées et venues à droite et à gauche nous emmènent droit dans le marigot. Vous n'avez de cesse de saper notre entente et de trahir les principes sacrés qui la soutiennent. Je n'ai plus confiance en vous ni en vos amis peu recommandables. Depuis des semaines, je n'ai plus aucun soutien de votre part. Vous rentrez tard et me laissez seule. Notre affaire est percluse de dettes. Nos clients nous fuient et se plaignent de la mauvaise qualité de nos produits ! « Du toc ! » m’ont-ils encore assuré ce matin ! Je remercie le Ciel d'avoir à mes côtés ma bonne mère Martine pour tenter de mettre un semblant d'ordre dans ce cloaque. Je ne peux même plus compter sur notre vieil oncle Camba qui, depuis l’échec de son épicerie de primeurs ouvertes, s’est retiré dans ses terres de la Villette. Une cliente vient même de l’attaquer en justice pour abus de confiance ! En d’autres temps, c’eut été un compliment, mais désormais, c'est ingérable ! Puis-je en encore compter sur vous ?

Vells : Vos jérémiades m’empêchent de penser à notre avenir, chère amie. Don Camba n'est pas moins raisonnable que ne l'est votre oncle Don Barto. Si seulement votre mère, la Martine...

Vells (en aparté) : que dis-je ? le Martinet, oui !

Vells : ... si seulement elle pouvait arrêter de me taper sur les roses ! Dites-lui donc d'aller voir dans un estaminet si j’y suis ! La prochaine fois, j'espère la rencontrer à la braderie de Lille au stand des lampes à alcool. Sans tous ses excès qui nous ont coûté si cher et dont je tairais par charité la cause, mon père François, dont j'ai un temps géré les affaires, ne nous aurait pas abandonnés à notre destin. Vous n’avez cessé ces dernières années de prendre ombrage, en cédant à toutes les outrances, de nos tentatives de relancer nos affaires !

Hamona : Votre père François ! Ne me parlez donc plus de ce bougre-là qui a fini de ruiner notre négoce par ses placements hasardeux ! Depuis Guy Lamollette nous n’avions jamais été si près du gouffre ! Qu'importe du reste, vous ne répondez pas à mes questions ! Où étiez-vous ce soir ? Notre cher ami Luc Cravounas de Lamarne vous aurait surpris dans les bras de cette marquise l'autre soir, dans ce bar à danseuses, le Solfarineux.. Comment s'appelle-t-elle déjà ? Micron… Macro... Microbe… ?

Vells (en aparté) : Flûte! Je vais être en retard à mon rendez-vous avec la marquise... Le breton Le Rian est à deux doigts de mettre la main dessus. Le freluquet François Rougy de Miaule s'est déjà vu offrir quelques faveurs. L'heure est venue d'agir et d'abandonner cette sordide mégère et ses pitoyables ainés à leurs aigreurs !

Hamona : Bigre ! Le nom de cette marcheuse m'échappe !

Vells : Macrobe, chère amie ! La marquise Macrobe de Starteeupe ! Et je vous prierais, s'il vous est trop difficile d'en souffrir la vertu, d'en admettre le génie et d’affecter davantage de déférence à l'endroit de cet être prometteur et talentueux qui s'est engagé à racheter les créances laissées par mon père François en échange... (Vells s'interrompt).

Hamona : En échange de… ? Aaaah ! Nous y voilà donc ! En échange de "faveurs" ! Gros dégoûtant ! Pauvre idiot ! Vous êtes tous pareils à des chiots en rut. Vos deux comparses Le Rian et Colombin ne soulageront que leurs yeux et je me suis laissé dire que la baronne de Pompilidour, qui a soudainement congédié la sémillante Madame Duflon, devra se contenter des extrémités qui lui servent à enfiler ses gants.

Vells : Vous perdez vos nerfs ! Je vous interdis de parler ainsi de mes amis les plus chers de galère. Vous ignorez tout de l'amitié ! Il n'est d'utile à vos yeux que le sacrifice et de profitables les lamentations dont vous m'infligez chaque soir le spectacle consternant. Les temps changent, vieille bique. J'ai choisi, pour ma part, de continuer à vivre et de fauter utile, dussé-je en supporter le déshonneur ! L’avenir n’est un tourment qu’à ceux qui ne savent en jouer ! Adieu, chère amie, je vous laisse à vos sombres affects !

Hamona : Ciel ! Qu'ouïs-je ? Vous me quittez ainsi, sans un mot, sans avertissement ? Traître ! Scélérat ! Avorton de basses roses ! Vous me le rendrez au prix le plus élevé ! Je me presserai d’assister à votre ruine, le jour où vos carcasses brunies sous le soleil de juin seront mises à l’encan ! Moi qui me suis tant sacrifié aux côtés de votre père pour entraver les funestes projets du braconnier Maluchon et résister à ses odieuses avances !

La porte claque.

Hamona (furieuse et larmoyante) : qu'importe ! Mon cher Maluchon saura, lui, m'apporter le réconfort et qui sait ?, dans quelque temps il me baisera à nouveau les pieds ! Ne perdons pas de temps ! Filouche !

Filouche : Oui, Madame

Hamona : Contactez tout de suite mon fidèle entremetteur, Pierre L'Aura. Il saura m'indiquer les voies pour soumettre à mon avenir désirable le cœur de ce margoulin de contrebande sans avoir besoin d’hypothéquer notre commerce.

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