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Billet de blog 14 août 2022

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L'Infini dans un roseau

« L’Infini dans un roseau » est le livre de mon été 2022. Irène Vallejo nous entraîne dans un récit incroyablement érudit, mais qui se lit comme une histoire merveilleusement contée. Une (superbe) histoire du livre, pour y compris retrouver la raison dans l'apprentissage de la lecture.

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L’Infini dans un roseau - L’invention des livres dans l’Antiquité, Irene VALLEJO (Les belles lettres, 2021), traduction de l'espagnol par Anne Plantagenet

et comment Blanquer et sa suite tentent de nous renvoyer au Moyen-Age

L’Infini dans un roseau est le livre de mon été 2022. Irène Vallejo nous entraîne dans un récit incroyablement érudit, mais qui se lit comme une histoire merveilleusement contée. On suit avec un intérêt constant les péripéties de cette invention des livres, en Grèce, en Egypte et à Rome, invention qui "a peut-être été la plus grande victoire dans notre combat opiniâtre contre la destruction". Il y est question des évolutions techniques des rouleaux aux codex (en latin, ensemble de tablettes attachées), matériellement plus favorables aux lectures interdites, comme celles des premiers chrétiens. De mémoire, de citoyenneté culturelle et de saccages.

Des acteurs de tous ordres dont des femmes qui, telle la philosophe Hypathie, payèrent le prix de l’étendue de leurs connaissances. De l’histoire de la lecture, bien sûr : "L’expansion de la lecture entraîna un rééquilibrage des sens. Jusque-là, le langage se frayait un chemin à travers les oreilles, mais après la découverte des lettres, une partie de la communication émigra vers le regard."

J’arrête là mon résumé lapidaire, pour donner à lire cet extrait des pages 68 et 69. Elles me permettent de dénoncer ce que Jean-Michel Blanquer a réussi à imposer à l’école, et que le nouveau ministre Pap Ndiaye reprend à son compte sans aucun questionnement : depuis 2017, et encore plus avec le développement du dogme de la « fluence », l’entrée dans la lecture ne doit plus se faire que par les oreilles, il faut dire à voix haute pour comprendre l’écrit…

De nombreuses connaissances (parents ou collègues grands-parents à la retraite) m’interrogent sur cette mode étrange qui consiste à exiger des enfants du CP au CM2 des entraînements, chronomètre en main, à une oralisation la plus rapide possible de mots ou de phrases, avec des « scores » (nombre de mots prononcés à la minute) à améliorer…

Comment cette pratique qui n’est même pas une préparation à une récitation, à un partage, peut-elle être considérée comme utile au renforcement des compétences de lecteur/lectrice ? Si l’oralisation est une pratique sociale de la lecture, lire pour soi, se promener dans un texte et s’en nourrir, s’apprend et doit donc être enseigné à l’école. Bien sûr, les enfants en contact avec la culture écrite par leur environnement familial, construiront ailleurs l’indispensable aisance visuelle, mais celles et ceux qui n’ont que l’école pour apprendre risquent fort d’en rester à une pratique de fabrication de sons, bien loin de ce qui permet de faire de l’écrit un outil pour comprendre le monde et agir sur lui.

Lire Irène Vallejo m’a fait réaliser que Jean-Michel Blanquer et toute la hiérarchie de l’Education nationale derrière lui ou presque, renvoyaient, pour ce qui est du rapport à l’écrit, les enfants au Moyen-Age !

L'Infini dans un roseau © Irene VALLEJO

Voici l’extrait à lire et à faire connaître absolument… même si tout le livre est à lire et à faire connaître. L’autrice s’y adresse à son lecteur/sa lectrice.

« […] Depuis les premiers siècles de l’écriture jusqu’au Moyen-Age, la norme était de lire à voix haute, pour soi-même ou pour les autres, et les écrivains prononçaient les phrases à mesure qu’ils les écrivaient, pour entendre de cette manière leur musicalité. Les livres n’étaient pas une chanson qui se chantait dans la tête, comme maintenant, mais une mélodie qui bondissait sur les lèvres et résonnait à voix haute. Le lecteur devenait l’interprète qui lui prêtait ses cordes vocales.

Un texte écrit était perçu comme une partition très basique, et c’est pour cette raison qu’apparaissent les mots les uns derrière les autres en une chaîne continue sans séparations ni signes de ponctuation – il fallait les prononcer pour les comprendre. Il y avait généralement des témoins quand on lisait un livre. Les lectures en public étaient fréquentes, et les récits qui plaisaient allaient de bouche en bouche. Il ne faut pas imaginer les portiques des bibliothèques anciennes silencieux, mais envahis par les voix et les échos des rouleaux.

Sauf exception, les lecteurs de ces époques n’avaient pas la liberté dont tu jouis pour lire à ta guise les idées ou les récits écrits dans les textes, pour faire une pause afin de réfléchir ou de rêver les yeux ouverts quand tu le souhaites, choisir et cacher ce que tu choisis, interrompre ou abandonner, créer tes propres univers. Cette liberté individuelle, la tienne, est une conquête de la pensée indépendante face à la pensée sous tutelle, et elle a été gagnée pas à pas au fil du temps.

C’est pourquoi sans doute, les premiers à lire comme toi, en silence, en conversation muette avec l’écrivain, attirèrent puissamment l’attention. Au IVème siècle, saint Augustin fut tellement étonné de voir l’évêque Ambroise de Milan lire ainsi qu’il le mentionna dans ses Confessions. C’était la première fois que quelqu’un faisait cela devant lui ce qui, manifestement, lui parut hors du commun.

Quand il lit – nous raconte-t-il avec stupéfaction -, ses yeux parcourent les pages et son cerveau comprend ce qu’elles disent, mais sa langue se tait. Saint Augustin se rend compte que ce lecteur n’est pas à côté de lui, malgré sa grande proximité physique, mais qu’il s’est échappé dans un autre monde, plus libre et plus fluide, choisi par lui, qu’il voyage sans bouger et sans révéler à personne où il est. Ce spectacle lui sembla déconcertant et fascinant.

Tu es un type très particulier de lecteur/trice, et tu descends d’une généalogie de pionniers. Ce dialogue silencieux entre toi et moi, libre et secret, est une invention incroyable. »

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