D'Alger à Khartoum, puissance de la jeunesse et de la photographie

« Kho », « frère » en dialecte algérien. Parmi les lauréats du très couru World Press Photo, trois photographes mettent en lumière la jeunesse en première ligne de deux soulèvements arabes, le Hirak en Algérie et la révolte soudanaise.

A l’heure où le régime algérien instrumentalise la pandémie qui bouleverse la planète pour étouffer, loin des regards, les voix du Hirak, le puissant soulèvement populaire qui a dégagé l’ancien président Abdelaziz Bouteflika (lire nos articles ici et ), le World Press Photo, l’un des plus prestigieux concours de photographie au monde, force à poser et à garder l’oeil sur l’Algérie, un emblème de la vague de contestations sous toutes les latitudes pour une vie digne et meilleure du Liban au Chili, d’Hong-Kong à la France… 

Il vient de consacrer le travail du photographe français, Romain Laurendeau (*) « Story of the year » (Histoire de l’année), avec « Kho, the Genesis of a Revolt » (Frère, genèse d’une révolte), un portrait inédit et saisissant en noir et blanc de la jeunesse algérienne. La série, fruit d’une immersion de plusieurs années, est d’autant plus exceptionnelle que documenter l’Algérie en profondeur se heurte à la répression et se double d’une gageure si on est un journaliste, photographe étranger. 

22 décembre 2015, stade du 5-Juillet, Alger. Le stade du 5-Juillet est plein à craquer pour le derby MCA-USMA. Récemment rénové après l’écroulement d’une tribune qui fit deux morts, ce stade possède 85 000 places. © Romain Laurendeau 22 décembre 2015, stade du 5-Juillet, Alger. Le stade du 5-Juillet est plein à craquer pour le derby MCA-USMA. Récemment rénové après l’écroulement d’une tribune qui fit deux morts, ce stade possède 85 000 places. © Romain Laurendeau

Bien avant qu’éclate le Hirak, Romain Laurendeau a suivi les moins de trente ans qui représentent en Algérie près de la moitié des 42 millions d’habitants, tout particulièrement les supporters de football de la capitale algéroise qui de Bab El Oued à la Casbah, ont fait des stades un laboratoire de la contestation du régime. Ils s’y massent pour vivre leur passion délirante du ballon rond mais aussi pour y dénoncer le chômage, la pauvreté, la corruption, défier l’État ainsi que les généraux. 

Mediapart avait publié en mars 2019 ici, trois semaines après les premières manifestations monstres contre le raïs et le système Bouteflika, quelques-unes de ces incroyables images où l’énergie de l’espoir le dispute au mal-vivre et dessine les prémices de ce Hirak qui fascine le monde entier par sa non-violence malgré la répression féroce, l’arrestation arbitraire de centaines de citoyens, opposants, journalistes, au fil des mois. 

9 février 2016, Bab El Oued, Alger. Moh se partage entre hip-hop et foot. Ils vont peu au stade, mais sont supporters du Mouloudia (MCA). Dans les quartiers, tous les jeunes se définissent, entre autres, par leur allégeance à un club. © Romain Laurendeau 9 février 2016, Bab El Oued, Alger. Moh se partage entre hip-hop et foot. Ils vont peu au stade, mais sont supporters du Mouloudia (MCA). Dans les quartiers, tous les jeunes se définissent, entre autres, par leur allégeance à un club. © Romain Laurendeau
Le World Press Photo a primé une photographie qui résume ces entraves. Vingt-deux ans après la déchirante « Madone de Bentalha » de Hocine Zaourar, symbole des pires atrocités de la décennie noire (plus de 400 personnes massacrées dans la nuit du 22 au 23 septembre 1997), un nouveau photographe algérien Farouk Batiche est consacré dans la catégorie « spot news » pour son cliché impressionnant (visible ici) où des étudiants, femmes et hommes, repoussent de toutes leurs forces un barrage de policiers aussi jeunes qu'eux. Une illustration parfaite du bras de fer encore en cours qui dit le pouvoir et la détermination de la jeunesse. 

On retrouve cette même puissance de la jeunesse dans cette autre image, sacrée photo de l’année 2020. Prise en juin 2019 par le photographe japonais Yasuyoshi Chiba, elle nous rappelle à une autre révolte arabe, partie d’une colère contre le triplement du prix de pain dans un des pays les plus pauvres au monde, le Soudan. Démarrée en décembre 2018, elle aboutira quatre mois plus tard à la destitution du dictateur Omar El Béchir après trente ans de pouvoir absolu. Un jeune homme, éclairé par des téléphones portables, récite un poème révolutionnaire au milieu d'une foule de manifestants qui scandent des slogans appelant à un pouvoir civil. Lumineux.

19 juin 2019, Khartoum © Yasuyoshi Chiba 19 juin 2019, Khartoum © Yasuyoshi Chiba


(*) En juin 2019, Romain Laurendeau a reçu le prix Isem (ImageSingulières-ETPA-Mediapart) pour un autre projet en cours « Génération Mister Nice Guy : une jeunesse palestinienne sous emprise » qui traite des ravages du cannabis de synthèse auprès des jeunes en Cisjordanie.

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