La Modern Money Theory, réponse incontournable à la crise systémique

Face à la crise, les initiatives foisonnent, mais rares sont celles qui posent la question des moyens de financement. Aux États-Unis pourtant, la nouvelle génération radicale aborde frontalement le sujet en discutant de la Théorie Monétaire Moderne (MMT). Mais cette théorie reçoit un accueil encore réservé en France, comme en témoigne le billet d'Henri Sterdyniak auquel nous répondons.

Les organisations de gauche fourmillent d'idées pour répondre à la crise systémique que nous vivons dorénavant dans notre quotidien, et même dans notre chair. Dernière initiative en date, l'alléchant Plan de sortie de crise proposé par 19 organisations (dont Attac, la CGT, Solidaires, la FSU et la Confédération Paysanne) et qui a reçu l'appui politique du NPA, de la FI, du PCF, d'EELV et du PS. Hélas, une fois de plus, la question des moyens n'est pas clairement posée. L'échec des précédents gouvernements PS-EELV semble avoir été mis sous le compte d'erreurs de jeunesse plutôt que du refus systémique d'aborder la question des contraintes budgétaires posées par l'appartenance à l'euro et l'Union européenne. Pourtant, outre-Atlantique, une nouvelle génération radicale a émergé autour de figures comme Bernie Sanders, Alexandra Ocasio-Cortez ou Ilhan Omar, qui aborde frontalement la question de la création monétaire. Romaric Godin s'en était fait l'écho dans une série d'articles incontournables : Et si l'État créait lui-même les emplois pour combattre le chômage ? , « Green New Deal » : comment transposer les propositions d'AOC en Europe et Bill Michell : nous entrons dans un nouveau paradigme économique. Je supposerai ces articles connus du lecteur, et je répondrai sur deux points précis au billet de l'économiste atterré Henri Sterdyniak À propos de la Modern Monetary Theory qui a le mérite de poser les questions qui fâchent.

Le premier point concerne la question centrale de la souveraineté monétaire. Tout modèle économique à vocation scientifique peut se reformuler comme un système hypothético-déductif, ici pour la MMT : si toutes les conditions de pleine souveraineté monétaire sont réunies par un État, alors celui-ci peut user librement de sa monnaie pour financer ses projets. Les modèles économiques étant toujours des approximations de la réalité, la question est donc de savoir si les systèmes monétaires « modernes » satisfont plus ou moins ces conditions. La MMT est souvent qualifiée de néo-chartalisme car elle s'inspire de la théorie chartaliste de Georg Knapp, pour qui un État possède presque par définition la capacité d'imposer sa propre monnaie sur son territoire, puisqu'il y a le monopole de la force. Il est certes parfois difficile de distinguer chez les auteurs MMT ce qui relève de « ce qu'on pourrait faire » et de « ce qui est déjà là », en particulier en-dehors des États-Unis qui bénéficient du « privilège exorbitant » du dollar. Mais il y a néanmoins un consensus pour affirmer que les conditions de pleine souveraineté monétaire étaient réalisées par les États européens avant le passage à la zone euro (par exemple l'Italie en 1992 qui a inspiré à Warren Mosler les origines de la MMT), car ils disposaient d'une monnaie nationale à régime de changes flottants. En revanche, depuis le passage à l'euro, ces conditions ne sont plus du tout réunies. Ainsi, lorsqu'Henri Sterdyniak critique la proposition de « faire financer tout ou partie des dépenses publiques par la Banque centrale européenne », ceci ne concerne en rien la MMT. Il existe peut-être des économistes qui croient possible de créer un État souverain à l'échelle de la zone euro, hypothèse qui me paraît totalement extravagante, mais dans ce cas Sterdyniak devrait polémiquer avec eux, et non avec « la MMT » en général.

Cette condition de souveraineté monétaire précisée, il reste le débat sur la fiscalité. Sterdyniak critique la théorie selon laquelle « un État, qui a conservé sa souveraineté monétaire, c’est-à-dire qui est assuré d’être financé par sa Banque centrale, n’a pas besoin d’impôts, ni d’emprunts obligataires pour financer les dépenses publiques ». Curieusement, il poursuit en attribuant à l'impôt d'autres vertus, notamment un rôle redistributif et un rôle incitatif, qui constituent justement des points d'accord avec la MMT. Le point central à retenir est que l'impôt possède toutes les vertus que Sterdyniak lui attribue, sauf celle de financer le budget (évidemment, dans un État ayant sa souveraineté monétaire, donc pas aujourd'hui en France). Cette affirmation ne vise pas à dévaloriser les impôts, mais au contraire à les apprécier d'un œil nouveau, et à sortir d'une aporie de la pensée économique sociale-démocrate. Par exemple, si nous estimons que les taxes sur les cigarettes ont pour vocation de rapporter de l'argent, alors nous devrions nous réjouir qu'il y ait davantage de fumeuses et de fumeurs – alors que notre objectif devrait être de dissuader les gens d'acheter des cigarettes, et donc de viser le cas limite où ces taxes ne nous rapporteraient plus aucune recette. De même, si nous estimons que l'ISF a pour vocation de remplir les caisses de l'État, alors nous devrions nous réjouir qu'il y ait de plus en plus d'ultra-riches, voire même nous devrions viser le taux optimal d'imposition pour maximiser les recettes, comme le claironnent les thuriféraires de la « courbe de Laffer ». Ce sont précisément ces débats fumeux, que les médias libéraux adorent, qui seront évités si nous renonçons à l'idée que l'objectif de l'imposition est de nous rapporter le plus d'argent possible.

Bien sûr, toutes ces considérations ne nous disent aucunement qu'il faudrait supprimer ou diminuer les impôts, et la plupart du temps elles aboutissent à maintenir inchangés les projets de taxation du Capital, en leur attribuant simplement un nouveau sens. Tout ça pour ça, pourrait-on alors se demander ? Il ne m'appartient pas de répondre à la place des économistes sur l'originalité de ces thèses, mais nous pourrions nous accorder sur le fait qu'il s'agit d'une rupture suffisamment conséquente pour qu'une grande partie des organisations de gauche refusent de s'y engager. La balle est donc à présent dans le camp des organisations qui pensent pouvoir financer les centaines de milliards de l'après-crise en restant dans le système actuel, tout comme de celles qui se satisfont de postures radicales en refusant de penser concrètement l'après-capitalisme. Est-il réellement possible de briser « l'ordre de la dette » ? C'est précisément ce nouvel espoir que la MMT permet de soulever : si la France disposait de sa propre monnaie, si elle réactivait le Circuit du Trésor, elle ne pourrait jamais être mise en défaut de paiement, et aurait pleine latitude pour financer la reconstruction sociale, écologique et sanitaire sans s'endetter auprès des marchés financiers.

 Ramzi Kebaïli

Sources :

Modern Money Theory: A Primer on Macroeconomics for Sovereign Monetary Systems, Larry Randall Wray (2012)

Reclaiming the State: A Progressive Vision of Sovereignty for a Post-Neoliberal World, Bill Mitchell et Thomas Fazi (2017)

L'ordre de la dette, Benjamin Lemoine (2016)

Et si l'État créait lui-même les emplois pour combattre le chômage ?, Romaric Godin (2018)

« Green New Deal » : comment transposer les propositions d'AOC en Europe, Romaric Godin (2020)

 Bill Michell : nous entrons dans un nouveau paradigme économique, Romaric Godin (2020)

Voir également le site MMT France.

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