Pour un Frexit de gauche, écologique et solidaire: ouvrons le débat!

Les traités européens, le marché unique et l'euro interdisent toute politique écologique et sociale. Pourtant, la sortie de l'UE et de l'euro reste soigneusement éludée dans les appareils politiques de gauche. Il est grand temps d'ouvrir les yeux sur les impensés racistes et colonialistes du mythe européen, et d'inventer un Frexit de gauche, écologique et solidaire.

Le constat est de plus en plus partagé que les traités européens interdisent toute alternative écologique et sociale. Citons par exemple la règle des 3% de déficit qui empêche de financer des mesures d'urgence sociale, ou encore l'obligation d'accepter sur notre sol des produits toxiques comme le glyphosate au nom du sacro-saint libre-échange. Pourtant, la question d'une sortie de l'Union européenne et de l'euro reste soigneusement éludée dans les appareils politiques de gauche, alors qu'elle mériterait d'être sérieusement envisagée par toutes les personnes déterminées à lutter contre les injustices sociales, écologiques et démocratiques qui minent notre société.

Plusieurs intellectuel.le.s de gauche, comme Aurélie Trouvé et Pierre Khalfa[1], appellent à une « désobéissance » aux traités et aux directives de l'UE, tout en restant à l'intérieur de l'édifice. Mais quelle logique y a-t-il à vouloir garder à tout prix la même monnaie et le même marché que l'Allemagne et les autres pays de l'UE, si nous ne sommes plus d'accord avec les règles communes ? Si un gouvernement de gauche arrivait au pouvoir, toute sa politique entrerait en contradiction frontale avec les principes fondateurs de l'UE, qui reposent sur la libre-circulation des marchandises et des capitaux et rend donc impossible toute alternative écologique et sociale. La zone UE et euro n'est pas un espace de coopération, mais une zone de libre-échange, c'est-à-dire de guerre économique et commerciale, qui encourage le transports de produits fabriqués à l'autre bout de la planète sans égard pour les normes sociales, sanitaires et environnementales. Les États les plus puissants imposent leur loi aux peuples plus fragiles, comme en Grèce, et les seuls pays qui s'en sortent sont ceux qui pratiquent le dumping social et fiscal. Ce ne sont donc pas uniquement quelques directives ou traités qui posent problème, mais tout un système, auquel cela n'aurait pas de sens de « désobéir » à la carte.

S'il n'est pas possible de désobéir ponctuellement, peut-on espérer « changer l'Europe » ? C'est la voie proposée par toutes les organisations de gauche se présentant aux élections européennes. Mais elles omettent généralement de préciser comment seraient prises les décisions à cette échelle. Si « changer l'Europe » signifie chercher à imposer un projet plus favorable aux intérêts français, il est vraisemblable que les autres pays refusent. On peut certes contester l'actuelle hégémonie allemande, mais qui peut croire qu'une hégémonie française serait préférable ? En fait, au-delà même des traités actuels, le projet européen pose problème en soi en ce qu'il pré-suppose que tous les peuples d'Europe pourraient s'entendre sur des législations communes. Pourtant, ce présupposé est douteux si on prend par exemple la politique monétaire : l'euro ne pose pas seulement problème dans sa forme actuelle, mais de manière systémique car il sera toujours sur-évalué pour certaines économies de la zone, et sous-évalué pour d'autres. Nombre d'économistes, comme Paul Krugman[2], ont montré que les économies européennes étaient trop divergentes pour pouvoir disposer d'une même monnaie. Et ce type de divergences peut se multiplier à l'infini : si des peuples ne souhaitent pas interdire le glyphosate, pourquoi devrions-nous les y obliger, et surtout pourquoi devrions-nous attendre leur aval pour le faire sur notre sol ? Si un peuple se décide enfin à prendre les mesures d'urgence de relocalisation et de dépollution de l'économie, pourquoi devrait-il se soumettre à l'accord unanime des autres pays? C'est pour cette raison qu'il est vain de chercher à « démocratiser l'Europe » : une majorité numérique au Parlement européen, même aux pouvoirs renforcés, n'aura jamais la légitimité pour imposer sa volonté à un peuple qui serait en désaccord.

Que faire alors ? Être clair et faire le deuil du « rêve européen » à 28, afin de lui substituer la coopération d'égal à égal entre les pays qui le souhaitent, qu'ils soient ou non « européens ». Il est grand temps que la gauche ouvre enfin les yeux sur les impensés racistes et colonialistes de l'identité européenne, qui est de plus en plus investie par une extrême-droite identitaire et islamophobe, comme je l'explique dans l'ouvrage Quittons l'Europe ![3]En l’absence de projet politique cohérent, l’Europe semble condamnée à se définir en creux à partir de racines supposées blanches et chrétiennes. Cette nouvelle convergence entre euro-libéraux et euro-identitaires a été notamment relevée par la chercheuse Chloé Ridel[4]

La question du « Frexit » continue néanmoins à faire peur car elle est associée à l'extrême-droite ou à une isolation diplomatique. En fait, il y a plusieurs projets possibles pour une sortie de l'UE et de l'euro. La philosophie générale d'un « Frexit de gauche », coopératif et solidaire, serait de faire passer en priorité les normes sociales, sanitaires et environnementales avant la circulation des marchandises et des capitaux, sans attendre l'aval de la Commission européenne ou de tout autre pays. En revanche, et il faut être clair sur ce sujet, il ne s'agit pas de durcir les contrôles migratoires. Au contraire, nous devons rompre avec les politiques criminelles de l'agence européenne Frontex[5], qui tuent chaque année des milliers de migrants en Méditerranée. Et de manière générale, nous devons rompre avec toutes les politiques nationales autoritaires, xénophobes et impérialistes : quel sens cela aurait-il de revendiquer l'indépendance de la France si nous continuons à bafouer la souveraineté d'autres pays, et notamment des anciennes colonies africaines ? La cohérence impose d'annuler les dettes de ces pays, de cesser toute ingérence militaire et de démanteler le franc CFA. En réalité, non seulement la gauche a besoin d'un Frexit pour réaliser ses promesses écologiques et sociales, mais le Frexit a lui-même besoin d'être repensé dans un cadre coopératif et solidaire pour échapper à l'impasse d'une isolation diplomatique. Ouvrons le débat !

[1] Voir l'article Rompre avec le néolibéralisme en désobéissant aux traités européens, Lemonde.fr, mars 2019 : https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/03/02/rompre-avec-le-neoliberalisme-en-desobeissant-aux-traites-europeens_5430405_3232.html

[2] Voir la recension de l'ouvrage Sortez-nous de cette crise... maintenant ! (Paul Krugman, 2012) sur le site Challenges.fr : https://www.challenges.fr/economie/les-attaques-contre-l-euro-du-prix-nobel-d-economie-paul-krugman_5003

[3] Voir l'entretien Europe : pour un Frexit de Gauche !, Lemediatv.fr, mars 2019 : https://www.youtube.com/watch?v=0exr22hyHbA

[4] Voir le débat Europe : la convergence des néolibéraux et des identitaires, Mediapart.fr, novembre 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=-vAMFAcgHqg 

[5] Voir la tribune Pourquoi nous soutenons l'accueil des migrants, Politis.fr, octobre 2018 : https://www.politis.fr/articles/2018/10/pourquoi-nous-soutenons-lappel-pour-laccueil-des-migrants-39426/

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