Dérives dangereuses

La libre expression des opinions s'arrête là où commence le prosélytisme.

Alors que des femmes se battent en Algérie, en Arabie Saoudite, en Iran, en Indonésie, partout dans le monde musulman, pour le droit à la libre disposition de leur corps dans tous les moments de la vie, nous défendons chez nous le droit à la différence qui conduit au communautarisme et à la différence des droits.

Alors que nous nous sommes battus, pendant des siècles, contre l'absolutisme meurtrier de l'Eglise catholique, qui a inventé sa propre technique de torture (la Question), qui a terrorisé des populations entières avec sa propre Gestapo (l'Inquisition), qui a exterminé des peuples entiers au nom de l'évangélisation, qui a exercé une véritable dictature morale jusqu'au milieu du XXe siècle, qui encore aujourd'hui s'oppose à de nouveaux droits qui ne s'imposent à personne, nous invoquons le danger de stigmatiser une communauté religieuse pour tolérer ce que nous avons combattu ici et ce que combattent là-bas ces femmes qui se battent pour leur liberté. Au prix de leur vie.

Je suis radicalement hostile à toute forme de discrimination ; je respecte toutes les croyances même si je n'en pratique aucune ; j'estime avoir le droit de critiquer le principe des religions tout en respectant les croyants ; j'entends qu'aucune religion ne s'impose à moi ni à toute personne qui n'y adhère pas librement ; je suis bien à l'aise dans une société vraiment multiculturelle (à ne pas confondre avec une mosaïque de ghettos communautaires comme en Grande-Bretagne où la loi commune n'est plus appliquée partout), à une véritable mixité si, et seulement si, elle se construit AU NOM DE L EGALITE.

La France n'est pas un pays où le Chef de l'Etat est le chef d'une Eglise ; la France n'est pas un pays où des textes religieux dictent la législation ; la France n'est pas un pays où la référence à un dieu est omniprésente jusqu'à se retrouver sur chaque billet de banque ; la France n'est pas un pays où l'on est obligé de prêter serment sur un livre religieux tout en invoquant une divinité ; la France n'est pas un pays qui a abandonné certains de ses territoires à une législation religieuse ; la France est un pays où il n'y a aucune obligation d'adhérer à un culte et d'en pratiquer les rites ; la France est un Etat laïc.

J'ai connu, dans ma Belgique natale, le temps où ne pas aller à la messe, où ne pas célébrer les grandes fêtes catholiques, où refuser le baptême, le mariage religieux, les funérailles religieuses valaient aux miens d'être montrés du doigt et stigmatisés.

J'ai vécu l'arrivée au Cambodge d'évangélistes américains déclarant sans rire que si les Cambodgiens avaient subi les Khmers rouges, c'était parce qu'ils ignoraient le vrai dieu.

J'ai refusé une carrière universitaire aux Etats-Unis parce que l'omniprésence du religieux qui j'y ai ressenti m'était insupportable.

Le fondamentalisme religieux est une agression majeure contre la liberté. Il doit susciter une vigilance de tous les instants. Qu'il s'agisse des chrétiens hostiles au nom de leur bible au mariage pour tous, des juifs orthodoxes qui revendiquent l'application stricte de la torah ou des musulmans intégristes qui exigent l'application de la charia, les religions monothéistes dans leur stricte orthodoxie sont des entreprises liberticides. D'ailleurs, chaque fois qu'elles en ont l'occasion (à l'ONU, par exemple), elles s'unissent pour brimer les libertés. A commencer par celles des femmes.

La liberté de croire ne peut en aucune façon signifier l'obligation de croire. La liberté de manifester son opinion, fut-elle religieuse, ne peut d'aucune manière, se traduire par l'obligation de subir la manifestation de cette opinion. La libre expression des opinions s'arrête là où commence le prosélytisme.

Ce que j'exprime n'a rien à voir avec le droit de s'habiller comme chacun l'entend. Le débat vestimentaire, chez les uns et les autres, est une diversion pour éviter l'essentiel et pour exacerber les tensions. Les bonnes âmes chrétiennes qu'un voile effarouche aujourd'hui s'accommodaient fort bien avant 1963 de voir nos rues noircies du spectacle des curés en soutane et des religieuses voilées. Et les athées ne se sentaient pas pour autant agressés.

La communauté nationale doit être l'espace d'un commun épanouissement dans l'égalité des droits et des devoirs et dans l'exercice d'une liberté respectueuse de l'autre.

Raoul M. Jennar

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