Sabra et Chatila, il y a trente ans (1)

Le chef des catholiques, Benoît XVI, vient d’arriver à Beyrouth. Quand il a quitté l’aéroport, pour se rendre dans la capitale du Liban, il a emprunté la route parcourue, il y a tout juste trente ans, par un convoi de véhicules fournis par l’armée israélienne transportant des miliciens chrétiens membres des Phalanges libanaises. Comme eux, il a traversé le rond-point de l’ambassade du Koweit où se trouvait, juste à côté, un immeuble de 7 étages au sommet duquel l’armée israélienne, qui encercle les camps de Sabra et Chatila voisins, avait installé son quartier général. Comme eux, il a longé la cité sportive sous laquelle sont ensevelis des centaines de corps de Palestiniens.Il est étonnant que la presse passe totalement sous silence que la visite du pape à Beyrouth coïncide avec le 30e anniversaire du massacre de milliers de Palestiniens vieillards, femmes, enfants dans les camps de Sabra et Chatila. Un massacre perpétré par les milices chrétiennes. Un massacre qui fut rendu possible grâce à la complicité active de l'armée israélienne. C’est dire la place insignifiante que le sort des Palestiniens occupe aujourd’hui dans la plupart des esprits occidentaux.Devant une telle négation d’un passé qui, pour les Palestiniens et leurs amis, ne passe pas, il m’apparaît nécessaire, dans le cadre d’une indispensable lutte contre l’impunité des crimes de masse, de rappeler les faits tels qu’ils se sont déroulés il y a trente ans.

Le chef des catholiques, Benoît XVI, vient d’arriver à Beyrouth. Quand il a quitté l’aéroport, pour se rendre dans la capitale du Liban, il a emprunté la route parcourue, il y a tout juste trente ans, par un convoi de véhicules fournis par l’armée israélienne transportant des miliciens chrétiens membres des Phalanges libanaises. Comme eux, il a traversé le rond-point de l’ambassade du Koweit où se trouvait, juste à côté, un immeuble de 7 étages au sommet duquel l’armée israélienne, qui encercle les camps de Sabra et Chatila voisins, avait installé son quartier général. Comme eux, il a longé la cité sportive sous laquelle sont ensevelis des centaines de corps de Palestiniens.

Il est étonnant que la presse passe totalement sous silence que la visite du pape à Beyrouth coïncide avec le 30e anniversaire du massacre de milliers de Palestiniens vieillards, femmes, enfants dans les camps de Sabra et Chatila. Un massacre perpétré par les milices chrétiennes. Un massacre qui fut rendu possible grâce à la complicité active de l'armée israélienne. C’est dire la place insignifiante que le sort des Palestiniens occupe aujourd’hui dans la plupart des esprits occidentaux.

Devant une telle négation d’un passé qui, pour les Palestiniens et leurs amis, ne passe pas, il m’apparaît nécessaire, dans le cadre d’une indispensable lutte contre l’impunité des crimes de masse, de rappeler les faits tels qu’ils se sont déroulés il y a trente ans.

Le récit qui va suivre est le résultat d’une enquête effectuée entre 1999 et 2006. Je me suis rendu à quatre reprises au Liban. J’ai rencontré des survivants du massacre et des témoins occidentaux des évènements, en particulier du personnel médical de l’hôpital de Chatila. J’ai rencontré des journalistes et des chercheurs universitaires libanais et occidentaux. J’ai eu accès aux archives de plusieurs journaux libanais ainsi qu’à des documents confidentiels israéliens. J’ai relu le récit émouvant de Jean Genet, sur place quelques heures après les faits. J’ai lu tout ce qui a été publié sur le sujet au Liban, en France, aux Etats-Unis et en Israël. Les travaux sur l’origine d’Israël de ceux qu’on appelle les « nouveaux historiens israéliens », qui étudient les archives rendues publiques depuis 1978, ont été également très éclairants. Comme les travaux de la Commission MacBride sur les violations du droit international par Israël

Rappelons le contexte historique. En 1947, le peuple palestinien et les Etats arabes n’acceptent pas le plan de partage décidé à l’Assemblée générale des Nations Unies qui permet d’amputer la Palestine au profit de la création d’un Etat israélien. Car contrairement à une propagande diffusée dans le monde entier par les organisations sionistes, la Palestine n’était pas « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ».  Il y avait un million deux cent vingt-cinq mille Palestiniens sur cette terre en 1944.

Ce que nous apprennent les nouveaux historiens israéliens, c’est que leur pays est né d’un terrible nettoyage ethnique provoqué par la terreur suscitée par de multiples massacres de populations palestiniennes. Pour la seule période qui va de novembre 1947 à juin 1948, 400.000 Palestiniens fuient leur pays suite aux opérations de l’armée juive et des groupes terroristes juifs dont le tristement célèbre massacre de Deir Yassin, un Oradour palestinien. Une fois l’Etat d’Israël proclamé, son armée va poursuivre la même politique d’expulsion en application d’un programme appelé Plan Daleth. Un an après, il n’y a plus que 160.000 Palestiniens sur le territoire de l’Etat hébreux. Qui donc, sauf Hilary Clinton, blâmerait les Palestiniens d’appeler cette tragédie une catastrophe (Nakba, en arabe) ?

En 1948, ceux qui fuient vers le Liban, sont au nombre de 120.000. Ils seront rejoints en très grand nombre après la guerre israélo-arabe de 1967 et après l’expulsion de Jordanie de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) en septembre 1970. En 1982, année des massacres de Sabra et Chatila, ils sont environ 250.000 répartis dans 14 camps. Le camp de Chatila a été créé fin 1948. Celui de Sabra, contigu, en 1949. En 1982, ils comptent environ 90.000 habitants.

Au Liban, la guerre civile fait rage depuis 1975. Le pays est dans une situation chaotique. En schématisant une situation d’une extraordinaire complexité (les cinq communautés musulmanes : chiites, sunnites, druzes, ismaéliens, alaouites qui représentent 59 % de la population ; les chrétiens qui se composent de six communautés catholiques, de trois communautés orthodoxes, des assyriens, des coptes et des protestants qui forment ensemble 39% de la population du Liban), on peut indiquer que deux camps s’opposent : les chrétiens qui veulent le départ des Palestiniens et surtout des fedayins, les combattants de l’OLP et les musulmans qui les soutiennent.

Parmi les plus radicaux du côté chrétien, un parti politique très militarisé, les Phalanges (Kataëb, en arabe) créées en 1936 sur le modèle fasciste par Pierre Gémayel. Elles sont dirigées par son fils cadet Beshir qui a fédéré autour des Kataëb toutes les milices chrétiennes. Elles ont à leur actif un grand nombre de massacres de Palestiniens depuis le début de la guerre civile.

La Syrie, qui n’a jamais accepté la création du Liban, intervient directement en soutenant tantôt les uns, tantôt les autres. En Israël, Ariel Sharon est ministre de la Défense d’un gouvernement présidé par Menahem Begin, l’ancien chef du groupe terroriste responsable du massacre de Deir Yassin. Sharon a un passé militaire jalonné de son implication dans des massacres : à Qibya en Jordanie, au col de Mitla dans le Sinaï, dans la bande de Gaza,… Begin et Sharon partagent un rêve : détruire l’OLP dont le commandement et le principal des forces se trouvent au Liban, chasser la population palestinienne du Liban vers la Jordanie (avec ce slogan « La Jordanie, c’est la Palestine »), soutenir les forces politiques et militaires chrétiennes au Liban. Depuis 1976, Israël soutient des milices chrétiennes dans le sud du Liban, mais également les milices phalangistes au nord de Beyrouth. Armes et munitions sont fournies. Des unités phalangistes et des équipages de blindés sont formées en Israël. De multiples opérations sont conduites par la marine et l’aviation israéliennes contre des objectifs libanais. En réaction aux attaques palestiniennes à partir du Liban, Israël envahit le sud du Liban en mars 1978, mais doit se retirer trois mois plus tard sous la pression internationale.

Dès qu’il a été nommé ministre de la Défense en août 1981, Sharon a fait préparer un plan d’invasion du Liban. Celle-ci doit atteindre 4 objectifs : détruire l’infrastructure politique et militaire de l’OLP, provoquer le retrait des Syriens, protéger le nord d’Israël de toute attaque, établir une alliance avec les chrétiens en vue de la formation d’un gouvernement libanais qui signera la paix avec Israël.

A partir de janvier 1982, Sharon rencontre à onze reprises Beshir Gemayel. Ils se mettent d’accord sur la nécessité de faire partir les populations palestiniennes du Liban. Gemayel déclare : « il faudra plusieurs Deir Yassin ».

Le 6 juin, Israël envahit le Liban. La ville de Beyrouth et les camps palestiniens vont subir pendant les mois qui suivent des bombardements incessants. A la mi-juin Beyrouth est encerclée et à la fin du mois, Beyrouth ouest (où se trouvent les camps) est coupée du reste du pays.

Le 7 août, Philip Habib émissaire du gouvernement américain obtient, après de longues et difficiles négociations l’adoption par toutes les parties d’un plan qui prévoit

  • l’évacuation des combattants de l’OLP vers d’autres pays,
  • le désarmement de toutes les milices libanaises,
  • l’interdiction de l’entrée des forces israéliennes dans Beyrouth ouest,
  • la garantie américaine pour la sécurité des populations civiles palestiniennes restées dans Beyrouth ouest après le départ des combattants de l’OLP,
  • la présence d’une force multinationale pour faciliter la réalisation du plan.

Philip Habib s’engage par écrit à ce que la population civile palestinienne ne soit pas inquiétée.

Le 21 août, alors que l’armée israélienne occupe les deux tiers du Liban, Sharon et Gemayel se mettent d’accord pour que les Phalanges nettoient les camps palestiniens. Le 23 août Beshir Gemayel est élu président de la République par le parlement libanais réuni dans un bâtiment gardé par l’armée israélienne. Il doit prendre ses fonctions le 23 septembre.

Alors que les contingents français, américains et italiens de la force multinationale se déploient, les combattants de l’OLP commencent à quitter Beyrouth par la mer. Le 30 août, Yasser Arafat et l’état-major de l’OLP s’en vont à leur tour. Le 1 septembre, l’évacuation de plus de 14.000 soldats palestiniens est terminée.

En violation du plan Habib, l’armée israélienne entre dans Beyrouth ouest le 3 septembre. Alors que la force multinationale doit rester à Beyrouth jusqu’au 26 septembre, les Américains se retirent le 10, les Italiens le 11 et, malgré l’insistance de personnalités libanaises, les Français partent à leur tour le 14.

Le 12, Sharon déclare « il reste 2.000 terroristes cachés dans les camps ». Le même jour, il rencontre Gemayel pour la dixième fois depuis janvier. Un accord formel est passé pour confier aux Phalanges le soin de nettoyer les camps et de créer les conditions qui inciteront la population civile palestinienne à fuir le Liban. Cet accord prévoit que les Phalanges agiront une fois Gemayel investi dans ses fonctions de président le 23 septembre.

Le 14 septembre, à 16H, une explosion détruit le quartier général des Phalanges où se trouve Beshir Gemayel. A partir de 18H, on observe à l’aéroport de Beyrouth, sous contrôle israélien, un pont aérien amenant soldats et matériel.  A 20H30, Sharon et le chef d’état-major des forces israéliennes Rafael Eytan décident de faire entrer dans Beyrouth ouest les phalangistes dont le chef vient de mourir dans un attentat. Les massacres vont commencer.

(à suivre)

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