Prendre du recul

Face aux défis énormes de ce temps, défis nouveaux avec toutes les agressions humaines contre la planète, défis anciens avec le combat sans fin pour l’égalité, j’observe qu’il n’y a plus, en France, une gauche en capacité d’offrir l’indispensable alternative à toutes les politiques mises en œuvre depuis 1983.

Prendre du recul

J’ai été élevé dans une grande liberté de pensée par un grand père autodidacte et agnostique qui s’intéressait à Socrate, à Epicure mais aussi à Lao Tseu, à Confucius, à Bouddha plus qu’aux propos prêtés à Jésus-Christ qu’il connaissait pourtant très bien. Il avait rencontré le Mahatma Gandhi à Paris en 1931. Il m’en parlait comme d’autres grands pères racontaient alors leurs souvenirs de 14-18. C’est sans doute pour ces raisons que j’ai très vite été curieux de l’Asie et qu’à dix sept ans, je la découvrais à travers les romans de Malraux.

Il y avait, à la maison, deux moments marqués d’un silence quasi religieux qu’il était bien imprudent de transgresser : le journal parlé de la radio publique belge de 13H et celui de 19H. J’ai dix ans lorsque surviennent deux évènements dont j’ai gardé le souvenir : la révolte du peuple hongrois contre la dictature communiste et la crise de Suez. Pour la première fois, je prends en main le journal de mon grand père et j’essaie de comprendre.

Avec la lecture de Jean Jaurès, écouter les nouvelles à la radio fut probablement une des premières étapes de mon éducation politique. Mon grand père était socialiste comme on l’était avant que ce mouvement ne se confonde de plus en plus, sous l’étiquette social-démocrate, avec le ralliement au capitalisme le plus sauvage qu’on appelle aujourd’hui le néolibéralisme. Comme Jaurès, il était convaincu que « la société capitaliste est la terre de l’iniquité et que nous ne sortirons de l’iniquité qu’en sortant du capitalisme. » Cette conviction n’a pas cessé d’être la mienne.

C’est la raison pour laquelle, je me suis toujours considéré comme appartenant à « la gauche ». La gauche de Jaurès, sociale et laïque, républicaine. J’y ajoutais, avant même que j’en connaisse le mot, une dimension écologique, car nous vivions à la campagne et notre rapport à la nature relevait d’une forme de partenariat et non de domination.

Les aléas de la vie professionnelle m’ont amené, en 1999, à découvrir la mondialisation néolibérale qu’il serait plus juste d’appeler globalisation, si on veut faire la différence entre une mondialisation qui contribue à l’universalisme et une conception des échanges économiques et commerciaux qui érige en dogme la concurrence de tous contre tous.

Je suis devenu ce qu’on appelait alors un militant altermondialiste. J’ai découvert le rôle funeste des règles de l’Organisation Mondiale du Commerce, négociées par tous nos gouvernements et donc voulues et acceptées par ceux-ci. J’ai découvert le rôle moteur que jouait l’Union européenne en faveur d’une mise en concurrence toujours plus poussée des échanges, entraînant automatiquement le démantèlement des services publics déjà programmé par cet accord de l’OMC qu’est l’AGCS. L’UE était – et demeure - le véritable cheval de Troie de la mondialisation néolibérale en usant des accords européens pour l’imposer aux Etats Membres. Avec, on ne doit jamais l’oublier, l’accord plein et entier de tous nos gouvernements.

C’est ce qui m’a amené à publier, en 2004, « Europe, la trahison des élites » et à participer activement dès septembre à la campagne pour un « non » de gauche au Traité constitutionnel européen dans le cadre du référendum de 2005. Je me suis exprimé à l’occasion de plus de 130 réunions publiques. Certains s’en souviendront peut-être.

Je ne suis pas un nationaliste, au sens péjoratif donné à ce mot lorsqu’il signifie repli sur soi égoïste, arrogance et mépris des autres. Je ne suis pas hostile à l’union des peuples d’Europe, loin s’en faut. Cette union est indispensable à mes yeux pour être en capacité de défendre nos intérêts légitimes face à la super puissance des firmes transnationales et au poids d’Etats tout puissants comme les USA, la Chine et quelques autres. Mais si j’ai longtemps cru qu’une Europe fédérale pouvait être la formule la plus appropriée, l’expérience de l’UE m’a convaincu du contraire. Le processus d’intégration européenne construit depuis la CECA s’est accompli malgré les peuples d’abord, contre eux ensuite. Parce que cette UE n’est pas au service des peuples, mais bien du seul secteur privé international. Le contenu extrêmement idéologique des traités européens en fait un instrument de domination des peuples au profit des firmes transnationales. Encore une fois, je veux rappeler ici que ce contenu idéologique a été voulu par tous nos gouvernements qu’ils se prétendent de gauche ou s’affirment de droite.

J’avais rédigé une brochure en vue de la campagne contre le TCE intitulée « Quand l’Union européenne tue l’Europe ». Et tout ce qui a suivi depuis 2005 est venu avec éclat confirmer cette affirmation. C’est l’UE qui génère son propre rejet et nourrit l’ultranationalisme. C’est l’UE qui discrédite cette belle idée d’Europe qui nous vient de si loin au point d’être déjà présente dans la mythologie grecque : Εὐρώπη.

Je n’ai pas cessé depuis de plaider pour une autre Europe, fondée sur la souveraineté des peuples. Ceux-ci, au travers de leur gouvernement, et avec l’assentiment populaire chaque fois vérifié, confient à des organes techniques des projets européens communs. Je me réfère, pour cette vision de l’union des peuples d’Europe, à ce qui a réussi le mieux comme Ariane et Airbus ou d’autres projets intergouvernementaux.

Mes choix altermondialistes et européens et mon engagement en 2004-2005 m’ont conduit presque naturellement à participer à ce prolongement de la victoire du non que furent les CUAL, comités unitaires antilibéraux où s’élabora un programme alternatif à ce qu’imposaient les libéraux de gauche et de droite.

Puis se manifesta un mal que j’ai décrit, ici même, à l’occasion du dixième anniversaire de cette victoire populaire de 2005 : le triomphe des appareils et des égoïsmes personnels. Nous n’avons pas réussi à nous réunir sur une candidature unique des partisans du non de gauche pour la présidentielle de 2007. Ce fut pareil depuis lors sans interruption. Il s’est chaque fois trouvé un facteur de division empêchant la dynamique susceptible de rendre le goût du combat politique aux abstentionnistes. Et de vaincre. Et cela semble continuer.

Les Romains avaient un dicton « Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre ». Il est à l’œuvre quand il s’agit d’une gauche porteuse d’une alternative démocratique, sociale et écologique à toutes les politiques mises en œuvre depuis 1983. Mais n’est-il pas temps de se poser la question : cette gauche existe-t-elle ?

Il se trouve encore – et en plus grand nombre, hélas, que le laissent penser ses résultats électoraux depuis 2017 – une « gauche » qui considère que l’UE est la solution à tous nos problèmes (il en est même qui considèrent que le capitalisme est une bonne chose pourvu qu’il soit européen ! ), une « gauche » qui n’a rien renié de son adhésion aux choix libéraux d’un Jacques Delors, d’un Pascal Lamy, d’un Lionel Jospin, d’un Hollande. Une « gauche » qui a davantage privatisé et contribué au démantèlement des acquis de 1945-1946 et de 1981-1982 que les gouvernements de droite successifs pourtant fort zélés en la matière. Soyons lucides, cette « gauche »-là n’est pas morte. Loin s’en faut. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les multiples initiatives qui jaillissent pour lui redonner une visibilité.

Où est la gauche anticapitaliste de Jaurès ?

Depuis 2015 et le massacre de la rédaction de Charlie-Hebdo, si ce n’est depuis plus longtemps, un autre dévoiement des idéaux de gauche est apparu : le renoncement à la laïcité. Un véritable terrorisme intellectuel a frappé les défenseurs de gauche de la laïcité. Au nom d’impératifs respectables comme ne pas « amalgamer », ne pas « stigmatiser » les musulmans de France ou ne pas conforter les arguments de l’extrême-droite, on a érigé le droit à la différence en dogme au prix d’une véritable acceptation de la différence des droits individuels en fonction de l’appartenance à une communauté. Car la gauche gouvernementale en érigeant comme principe le droit à la différence a, comme la droite, contribué à l’émergence d’une forme française de communautarisme.

Le crime, c’est d’avoir refusé de payer le prix de l’intégration. Accorder aux nouveaux venus des droits égaux à des services publics, c’est-à-dire à la santé, à l’éducation, à la sécurité, mais aussi accorder un droit égal à l’accès à l’emploi, au logement, au mode de vie de la majorité des Français. Mais le néolibéralisme de cette gauche dite de gouvernement a préféré, comme la droite, un laisser-aller qui a conduit à la création des « territoires perdus de la République ». Le libéralisme, mais aussi le clientélisme et l’opportunisme électoraliste de politiciens locaux. Ne l’oublions pas.

Et aujourd’hui, l’hypocrisie dominante conduit à se montrer « compréhensif » face au 25% d’intégristes au détriment des 75% de musulmans qui ne demandent qu’à s’intégrer (chiffes IFOP) et à être acceptés comme Français, avec bien entendu, tout ce que cela implique. Pour ne pas effaroucher, les islamistes qui préfèrent la charia à la loi française, on laisse tomber les femmes et les jeunes qui veulent vivre comme des Français. On assiste à ce spectacle stupéfiant de prétendues féministes de gauche qui refusent de manifester leur solidarité avec les femmes qui, dans les quartiers de France ou dans les pays étrangers, où domine la loi de l’Islam, se battent pour leur émancipation.

Où est la gauche laïque de Jaurès ?

Après l’échec de 2007, j’ai tenté successivement deux expériences d’engagement dans un parti. Au NPA d’abord, dont la création avait ouvert une espérance vite déçue par la reprise en main opérée par le vieil appareil de la LCR. Je suis néanmoins redevable au NPA de m’avoir appris l’écosocialisme, ce projet qui concilie justice sociale et exigences écologiques.

J’ai adhéré ensuite au Parti de Gauche dont j’ai découvert rapidement qu’il reproduisait les tares du PS et fonctionnait avec une coterie autour d’un chef dont le verbe fait la loi. Je suis pourtant redevable au PG d’avoir patronné en 2015 la campagne de plus de 120 réunions publiques que j’ai menée contre le projet de traité transatlantique dont j’avais dénoncé les dangers dès 2007.

Et puis, comme je l’avais fait avec le NPA, je suis parti sur la pointe des pieds, bien décidé à ne plus jamais me fourvoyer dans une structure aussi réductrice que peut être un parti politique. Je ne suis pas formaté pour être membre d’un parti. Je n’ai pas le dogmatisme nécessaire.

J’ai des convictions anticapitalistes et écologiques – qui sont sans doute peu éloignées de ceux que j’ai quittés – mais c’est sur la méthode et les moyens que je diverge.

Quant à la laïcité, je ressens comme une injustice massive la manière dont ont été et sont traités les 75% des musulmans de France qui ne demandent qu’à vivre paisiblement dans un pays qui est le leur. Quand on renoncera au droit à la différence pour privilégier la mixité sociale et l’égalité des droits et devoirs, on réussira enfin une intégration indispensable.

Mais je suis en total désaccord avec ceux qui ferment les yeux – quand il ne s’agit pas de complicité – devant la minorité qui est nourrie d’une haine de la France et de ses lois et qui entend imposer en France et aux Français des codes, des modes de vie et des lois qui ne sont pas issus de la nation française. Je suis en total désaccord avec ceux qui au nom de l’antiracisme véhiculent une pensée raciste. Quel est le sens d’une qualification de « Blanc » du Premier Ministre de la France par une élue de la nation ? Quel est le sens d’une solidarité avec le peuple palestinien qui s’exprime par une haine des Juifs ?

Comme je n’accepte pas, quand on se dit de gauche, qu’on soutienne les politiques néolibérales de la droite et de l’UE, je n’accepte pas, quand on se dit de gauche, qu’on se proclame antiraciste tout en accompagnant d’authentiques racistes. Le courage en politique, ce n’est ni la démagogie, ni le populisme, ni l’opportunisme. Il y a des fréquentations qu’il faut avoir le courage de refuser.

Pour toutes ces raisons, je ne me retrouve plus dans les gauches de 2020, les unes complaisantes avec le capitalisme, les autres complaisantes avec le racisme réel d’antiracistes de façade. Bien entendu, « ils » ont le droit d’aimer les inégalités du capitalisme et la lutte des races plutôt que la lutte des classes. C’est leur droit. C’est le mien de cultiver d’autres fidélités.

Face aux défis énormes de ce temps, défis nouveaux avec toutes les agressions humaines contre la planète, défis anciens avec le combat sans fin pour l’égalité, j’observe qu’il n’y a plus, en France, une gauche en capacité d’offrir l’indispensable alternative à toutes les politiques mises en œuvre depuis 1983.

Puissent les nouvelles générations en prendre conscience, balayer celles et ceux qui ont trahi les idéaux des Lumières, de Jaurès et de René Dumont et sauver ce qui pourra l’être.

Quant à moi, n’ayant nulle part où manifester un engagement fidèle et fraternel, je me garderai de toute adhésion, de toute recommandation et de tout soutien. Je ne veux plus inviter à me suivre dans les chemins partisans où je me suis fourvoyé.

Raoul M. Jennar

24 octobre 2020

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