L'héritage des Lumières, un legs en péril

Texte de l'exposé présenté lors du festival « Un livre à la mer », le 25 août à CollioureTout au long du XVIIIe siècle, un formidable bouillonnement intellectuel a progressivement remis en question l’ordre établi : la monarchie absolue, la division de la société en ordres immuables et l’emprise totale du pouvoir religieux.Ce qu’on appelle aujourd’hui le « siècle des Lumières » fut en fait l’aboutissement d’un processus entamé par des esprits libres, isolés, usant, souvent avec ruse, tantôt de la poésie avec François Villon ou Jean de La Fontaine, tantôt de la farce avec Rabelais, tantôt de la réflexion philosophique avec Montaigne, Locke, Spinoza ou Descartes.Les grandes idées des Lumières, on en trouve des traces dans l’Antiquité grecque et romaine, dans le Moyen Age, dans la Renaissance et dans le XVIIe siècle classique. Reconnaissant, Rousseau, dans son Discours sur l’inégalité rend explicitement hommage à Tacite, Plutarque et Grotius.Ce qui a muri, lentement, ici et là, dans l’oppression et la répression, politiques et religieuses, se généralise après la mort de Louis XIV et se transforme peu à peu en un courant de pensée. Comme l’observe Tzvetan Todorov, « les Lumières absorbent et articulent des idées qui, dans le passé, étaient en conflit. (…) Les ingrédients sont anciens, pourtant leur combinaison est neuve. »Dans toute l’Europe, des philosophes remettent en question la servilité : celle de la pensée et celle des hommes.  La raison humaine doit se libérer et penser la société comme une réalité compréhensible et transformable en fonction d’un ordre naturel fondamental. Tel est l’essentiel du message.

Texte de l'exposé présenté lors du festival « Un livre à la mer », le 25 août à Collioure

Tout au long du XVIIIe siècle, un formidable bouillonnement intellectuel a progressivement remis en question l’ordre établi : la monarchie absolue, la division de la société en ordres immuables et l’emprise totale du pouvoir religieux.

Ce qu’on appelle aujourd’hui le « siècle des Lumières » fut en fait l’aboutissement d’un processus entamé par des esprits libres, isolés, usant, souvent avec ruse, tantôt de la poésie avec François Villon ou Jean de La Fontaine, tantôt de la farce avec Rabelais, tantôt de la réflexion philosophique avec Montaigne, Locke, Spinoza ou Descartes.

Les grandes idées des Lumières, on en trouve des traces dans l’Antiquité grecque et romaine, dans le Moyen Age, dans la Renaissance et dans le XVIIe siècle classique. Reconnaissant, Rousseau, dans son Discours sur l’inégalité rend explicitement hommage à Tacite, Plutarque et Grotius.

Ce qui a muri, lentement, ici et là, dans l’oppression et la répression, politiques et religieuses, se généralise après la mort de Louis XIV et se transforme peu à peu en un courant de pensée. Comme l’observe Tzvetan Todorov, « les Lumières absorbent et articulent des idées qui, dans le passé, étaient en conflit. (…) Les ingrédients sont anciens, pourtant leur combinaison est neuve. »

Dans toute l’Europe, des philosophes remettent en question la servilité : celle de la pensée et celle des hommes.  La raison humaine doit se libérer et penser la société comme une réalité compréhensible et transformable en fonction d’un ordre naturel fondamental. Tel est l’essentiel du message.

Ce qui différencie les philosophes des Lumières de leurs prédécesseurs des siècles précédents, isolés, c’est la conscience qu’ils ont d’appartenir à un même courant de pensée. Ils se définissent eux-mêmes comme tels au point que Kant publie en 1784 un essai intitulé « Réponse à la question : qu'est ce que les Lumières ? »

 Si, chez nous, on se met à baptiser « Lumières » le mouvement des idées qui se développe alors, en Allemagne c’est le terme « Aufklärung » qui désigne ce  courant, tandis qu’en Italie on parle de « Un secolo illuminato », en Espagne même, on trouve des partisans du « Siglo de las luces» et enfin les Anglais vont se mettre à parler de « enlightenment » ou de « age of reason ».

 Dans le texte déjà cité, Emmanuel Kant donne sa propre définition des Lumières : « Les Lumières sont l'émancipation de l'homme de son immaturité dont il est lui-même responsable. L'immaturité est l'incapacité d'employer son entendement sans être guidé par autrui. Cette immaturité lui est imputable, non pas si le manque d'entendement, mais la résolution et le courage d'y avoir recours sans la conduite d'un autre, en est la cause. Sapare aude ! (ose savoir). Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà donc la devise des Lumières. »

 Puisque l’ignorance est l’instrument premier de l’asservissement, c’est le savoir qui permet de briser les chaînes du despotisme et de l’obscurantisme. Aussi, pour diffuser les connaissances, d’Alembert, Diderot et d’Holbach vont réaliser l’Encyclopédie. Voltaire lui aussi estime qu’il faut éclairer l’opinion et mettre l’érudition et l’écriture au service de la justice. Il publie son Dictionnaire philosophique. C’est par la diffusion du savoir que les Lumières engagent la plus formidable bataille des idées de tous les temps.

 On le sait, et leurs adversaires ne manqueront pas de le souligner, les philosophes des Lumières ne forment pas un groupe homogène. On sait tout ce qui sépare Kant, Montesquieu, Condorcet, Rousseau, Voltaire et les Encyclopédistes. Ils viennent d’horizons différents. Ils varient sur les modes possibles d’organisation de la société. Mais, si on veut bien prendre quelque recul, on constatera que chacun apporte au courant de pensée un élément original de telle sorte qu’il n’y a aucun doute à les rassembler autour de trois mots  dont Condorcet, dans son « Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain » affirmait qu’ils constituaient leur cri de guerre : raison, tolérance, humanité.


 A. L’APPORT DES LUMIERES

 Au terme de ce XVIIIe siècle, alors que va éclater la Révolution, les philosophes des Lumières ont provoqué un formidablement ébranlement des certitudes anciennes qui régissaient le vieux monde. Je retiendrai les idées les plus fortes qui ont fait rupture avec l’Ancien régime. Et qui gardent, trois siècles plus tard, toute leur pertinence.

1ère idée : le libre esprit critique

 C’est le primat conféré à la raison sur la superstition, sur les vérités révélées, sur les dogmes. La raison et son corollaire, l’esprit critique, bien plus même, l’exigence critique à l’égard des traditions, des pouvoirs, des idéologies qu’ils inspirent et de ceux qui les servent. Comme l’écrit Tzvetan Todorov, « l’idée de critique est consubstantielle aux Lumières ».

 Tous partagent la même conscience de la nécessité de faire triompher la libre raison critique. « Notre siècle, proclamait Kant, est le siècle propre de la critique à laquelle tout doit se soumettre. ! » Comme la lumière du jour succède à l’obscurité de la nuit, la raison succède au dogmatisme. Désormais, aucune autorité politique ou religieuse ne doit être à l’abri de la critique.

 2e idée : le volontarisme

 « Un autre monde est possible », ce slogan d’aujourd’hui des adversaires de la mondialisation néo-libérale, lancé par Le Monde diplomatique, s’inscrit dans le droit fil de la pensée des Lumières.

 « Le présent est affreux s’il n’est point d’avenir, un jour tout sera bien voilà notre espérance ; tout est bien aujourd’hui voilà l’illusion. » » écrit Voltaire.

 La quête du bonheur se substitue à l’attente du salut. Un autre monde que celui que nous connaissons est envisageable et désirable. Le monde tel qu’il est n’est pas une fatalité.  Les maux sociaux dont souffrent les peuples ne sont pas des phénomènes naturels.

 On s’en rend difficilement compte aujourd’hui, mais, en un temps où la soumission à l’ordre politique et religieux est la règle commune, dénoncer ce que Castoriadis appelllera en 1991 « la capitulation servile devant la sainte réalité » relève d’une rupture totale.

 En amplifiant le propos subversif de La Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire, les Lumières affirment que l’ordre établi, foncièrement injuste et totalitaire, n’est pas immuable et que l’homme peut prendre son destin en main et faire de la quête du bonheur pour tous l’objet de la politique.

 3e idée forte : la liberté

 « Il est de la nature intelligible de l’homme de pouvoir par une décision s’extraire de cette détermination, se constituer comme sujet libre, refuser la passion et vouloir seulement la réalisation de l’universalité. Ainsi l’homme passion, peut se vouloir liberté. La liberté n’est jamais acquise, elle est sans arrêt menacée. Elle doit toujours faire l’objet d’une lutte courageuse.» écrit Kant.

 Liberté de pensée, mais aussi liberté individuelle. S’affranchir. Désapprendre l’acquiescement, la soumission, l’obéissance passive. Ni esclave, ni serf, ni serviteur, mais citoyen. Terminée, la servitude volontaire. Pleinement citoyen. Libre. Diderot écrit : « Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. »

 Dans son Discours sur l’inégalité, Rousseau démontre que la liberté politique est la base de toutes les autres libertés .

 Vivre libre ou mourir, va proclamer la Convention nationale !

 4e idée forte : l’égalité

 Rousseau est, par excellence, l’auteur qui, avec constance, a revendiqué l’égalité politique. Avec lui, l’idée d’égalité politique, sociale et économique s’affirme comme jamais jusqu’alors dans l’histoire de l’humanité.

 Mais il n’est pas le seul, comme les anti-Lumières ont tenté de le faire croire pour l’isoler et le marginaliser. La révolution  des Lumières, c’est le refus des privilèges. « N’avoir que ses égaux pour maîtres » avait affirmé Montesquieu. « Les hommes naissent égaux en droits » proclame la Déclaration de 1789. Tout être humain est pourvu de la même dignité, quels que soient sa couleur, sa croyance, son sexe, sa langue, son degré d’éducation, son niveau social.

 Par contre, si Rousseau considère que la femme est au service de l’homme, Diderot, Montesquieu et Voltaire s’interrogent sur le sort injuste fait aux femmes. Milton défend le divorce par consentement mutuel. Helvétius affirme l’égalité des cerveaux des hommes et des femmes. On retiendra surtout Condorcet qui publie en 1790 « Sur l’admission des femmes au droit de cité, » un véritable plaidoyer pour l’égalité.

 5e idée forte : la tolérance

 « Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères !»  s’exclame Voltaire

 Claude-Adrien Helvetius a écrit un livre intitulé  De l’Esprit . Ce livre a été condamné par le Vatican et brulé en faculté de théologie de la Sorbonne. Voltaire ne partage pas les idées développées dans ce livre et le souligne. Il prend toutefois la défense de son auteur. Il fera de même en défendant un jeune protestant toulousain du nom de Calas, ce qui l’amènera à publier un ouvrage majeur : le Traité sur la tolérance.

 Le plaidoyer inlassable de Voltaire pour la tolérance sera joliment résumé début du XXe par une essayiste britannique en une phrase qu’il n’a jamais écrite comme telle mais qui lui est souvent attribuée : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

 Son « Essai sur les mœurs et l’esprit des nations » fournit des développements sur le génie du peuple arabe qui mériteraient d’être relus aujourd’hui.

 6e idée forte : la démocratie

 En se libérant, par l’instruction, du pouvoir religieux, en rejetant les superstitions, les dogmatismes et les intégrismes, en privilégiant la raison critique, les hommes se dotent de la capacité d’agir sur le cours des choses en vue du bonheur de tous.

 Il faut donc que s’organise la délibération de tous et la décision par tous. Un principe fondamental est énoncé : la souveraineté populaire  Tous les pouvoirs émanent non plus du roi, ni de dieu, mais du peuple.

 De l’union entre des citoyens égaux naît la société unie par le pacte social qui confirme le lien entre tous. Pour Rousseau, le pouvoir du peuple n’est pas transmis. Il est prêté temporairement. Ce que le peuple a prêté pendant un moment à un gouvernement, il peut toujours le reprendre. « La puissance législative appartient au peuple et ne peut appartenir qu’à lui » écrit-il.

  «L’Esprit des Lois » de Montesquieu, le « Discours sur les origines de l’inégalité » et « Le Contrat social » de Rousseau, sont des ouvrages essentiels qui vont nourrir la réflexion et les propositions de Condorcet lorsqu’il présente son  projet de Constitution. Plus proche de Rousseau que de Montesquieu, Condorcet ne veut pas seulement la séparation des pouvoirs sur laquelle tous les trois sont d’accord, mais leur limitation autant que possible. Il veut assurer à la souveraineté du peuple l’expression la plus directe et la plus large. C’est le grand débat entre démocratie représentative et démocratie directe qui commence, ce que Jaurès a appelé « le problème essentiel de la participation effective du véritable souverain à l’exercice de la souveraineté. »

 7e idée forte : l’universalité humaine

 La révolution des Lumières, c’est l’affirmation de la commune condition humaine.

 « Comme la vérité, la raison, la justice, les droits de l’homme, l’intérêt de la propriété, de la liberté, de la santé sont les mêmes partout » souligne Condorcet

 « Quand il est question de raisonner sur la nature humaine, le vrai philosophe n’est ni Indien, ni Tartare, ni de Genève, ni de Paris, mais il est homme », constate Rousseau

 « Je suis nécessairement homme et je ne suis Français que par hasard » insiste Montesquieu.

 Les Lumières transcendent toutes les frontières parce que la reconnaissance de la dignité qui est en chacun de nous, l’affirmation du droit de chacun à choisir sa voie abolit les frontières.  Pour Montesquieu, Rousseau et Voltaire, les êtres humains ne se définissent pas par une appartenance à une communauté nationale, mais par leur appartenance à une nature humaine commune à tous les hommes. Les Lumières refusent de morceler le genre humain en groupes ethniques, historiques et culturels antagonistes.

 Montesquieu voit dans le libre commerce le moyen pour les peuples de communiquer. Il n’assigne pas pour autant au commerce la recherche de l’unité, mais tout au contraire le respect des diversités. La globalisation n’est pas son projet. C’est l’être humain qui est central, où qu’il se trouve.

 Diderot, d’Holbach et Voltaire seront des critiques féroces de l’esclavage et du colonialisme.

 Je voudrais ajouter que les Lumières apportent une dimension qui fait éclater les frontières et les nationalités. Bien avant que la belle idée d’Europe soit réduite à un espace mercantile, les philosophes et les savants passaient de Londres à Paris et de Vienne à St-Petersburg. L’Europe de l’esprit, et singulièrement celle de l’esprit critique, est née bien avant celle, conformiste, des marchés et des marchands.

 Présentées avec une telle ampleur, dans un si grand nombre de pays, les idées des Lumières représentent, après le Ve siècle athénien, le second moment historique de la pensée politique. La seconde grande avancée.

 Comme l’écrit le grand spécialiste de l’histoire des idées, Zeev Sternhell, « c’est alors que se mirent en place les idées modernes sur l’histoire, la politique et la culture ».

 Les transformations qui vont suivre vont toutes tenter de mettre en œuvre ces idées, signe que la bataille des idées a été remportée. Mais cette victoire va susciter, comme on va le voir, un projet de reconquête d’une ampleur égale.

 B. AVANCEES ET RECULS DES IDEES DES LUMIERES

 Tout au long des trois siècles écoulés, les idées des Lumières ont fait l’objet de critiques incessantes. Elles furent attaquées, mais elles furent aussi récupérées et travesties.

 Ce qui a commencé et qui se poursuit, ce n’est rien d’autre que la lutte incessante entre ceux qui acceptent l’ordre établi et ceux qui le remettent en cause. Cet ordre a évolué. Les facteurs dominants se sont modifiés. Les lignes ont bougé, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Mais les idées avaient été lancées et, quelles que furent les circonstances, il s’est trouvé d’autres penseurs pour les proclamer et des foules nombreuses pour en revendiquer l’application.

 Il y eu de nombreux reculs après les avancées de 1789-1793. Il y eut Thermidor, le 18 Brumaire, la Restauration, le Second empire.  Mais il y eut aussi 1830, 1848, la Commune, les victoires arrachées sous la IIIe République, les progrès enregistrés après la Deuxième guerre mondiale.

 Parmi les adversaires les plus résolus des Lumières, les défenseurs de la religion et du lien entre Etat et Eglise se sont d’abord manifestés. Les adeptes du culte du sol et du sang se sont répandus à leur tour, nourrissant l’idéologie de la spécificité nationale. Tous se sont retrouvés pour rejeter le rationalisme, le droit naturel et les valeurs universelles. Tous ont véhiculé un message de résignation et de soumission à l’ordre établi, s’opposant à une vision optimiste du progrès de l’humanité. Tous ont brandi les dangers de la décadence et du déclin comme réponse à la défense des acquis démocratiques et sociaux.

 La première vague d’adversaires des Lumières, au XIXe siècle, est constituée par des auteurs comme l’Allemand Johann Herder ou l’Irlandais Edmond Burke dont l’œuvre va durablement imprégner le conservatisme  anglo-saxon et influencé en France un Joseph de Maistre qui deviendra un des pères de la philosophie anti-Lumières. Louis de Bonald condamne sans appel le fait d’avoir mis l’homme à la place de dieu comme source de ses idéaux. Renan et Taine attribueront la décadence française et la défaite de 1870 à l’influence des Lumières.

 La deuxième vague des anti-Lumières amène des gens qui vont avoir sur les évènements du XXe siècle une influence considérable : Barrès et  Maurras en France, Oswald Spengler, Friedrich Meineke et Martin Heidegger en Allemagne. Ils vont exalter l’identité nationale, le moi qui se fond dans une communauté fondée sur le sol et le sang. L’Italie de Mussolini, l’Allemagne d’Adolf Hitler, l’Espagne de Franco, la Grèce de Metaxas, la Hongrie d’Horty, la France de Pétain se réclament de leur rejet des valeurs philosophiques du XVIIIe siècle. Ces régimes sont la traduction politique de cette volonté de rejeter une philosophie fondée sur la raison, la liberté, l’universalité. En 1940, les maurrassiens se réjouissent que la défaite permette d’effacer les 150 ans d’histoire écoulés depuis 1789. Liquider la Révolution française fut l’objectif de la Révolution nationale de Vichy. La déchéance de la France démontrait que la philosophie  ne suffit pas pour éclairer les hommes et que seule la religion peut les tenir dans le droit chemin.

 Mais, parmi les ennemis de la pensée des Lumières, il n’y a pas que les totalitarismes qui exaltent les valeurs de la droite radicale. Il y a aussi les totalitarismes qui se répandent au nom du communisme, une doctrine qui impose une vision de l’Histoire comme l’accomplissement d’un projet. Le discours sur « le sens de l’Histoire » ne fut pas celui des Lumières qui refusaient cette transposition de la doctrine chrétienne des voies de la Providence. Les Lumières, Rousseau en tête, ne partagent pas la foi dans une marche mécanique vers le progrès. Montesquieu affirme l’existence d’une part d’inconnaissable dans l’homme qui est liée à sa liberté même et qui, par là, lui permet d’échapper au déterminisme.

Le communisme est une doctrine qui, dans tous les cas où elle a été mise en pratique, a conféré à l’Etat, confondu avec l’appareil du parti, et non au peuple la source de tout pouvoir, qui a refusé le droit à la critique contre l’autorité du parti, qui a banni la liberté. Le communisme réellement existant a établi un ordre qui ne souffrait aucune critique. Il ne peut pas être considéré comme  un enfant des Lumières pour qui aucun ordre établi n’est légitime du seul fait qu’il existe. Condorcet, alors que la Révolution a éclaté, a bien perçu un danger nouveau pour l’autonomie de l’individu et la laïcité de la société, c’est de fonder un culte nouveau qui aurait pour objet l’Etat lui-même.

 Malgré les reculs que je viens d’indiquer, il y a eu aussi des avancées qu’il ne faut pas négliger, ni oublier, car elles illustrent cette conviction des Lumières que l’homme, quand il prend son destin en main, peut changer le cours des choses.

 L’esclavage fut aboli par la Révolution, mais il fut rétabli par Napoléon Bonaparte. Il en alla de même de la séparation de l’Eglise et de l’Etat.  Il fallut attendre l’éphémère IIe République pour que l’esclavage soit aboli en France. Et c’est la IIIe République qui a instauré la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat.

 L’égalité homme-femme connaît des progrès sensibles pendant la Révolution avec la loi de 1792 qui instaure cette égalité entre époux et reconnaît le divorce par consentement mutuel. Celui-ci sera supprimé par Bonaparte et le divorce sera même interdit sous la Restauration. Il en ira de même avec l’égalité entre enfants légitimes et enfants naturels, instaurée en 1792 et abolie en 1804. Il faudra attendre 1965 puisque soit rétablie l’égalité entre époux proclamée en 1792 et il faudra attendre 1975 pour que soit rétabli le divorce par consentement mutuel.  Et on sait tout le chemin qui reste à parcourir pour que le plaidoyer de Condorcet de 1790 pour la totale égalité entre homme et femme trouve son plein accomplissement.

 La conquête du suffrage universel fut de 1793 à 1872, avec la parenthèse de 1848, une longue bataille qui ne s’est achevée qu’au XXe siècle avec de nombreux pays accordant le droit de vote aux femmes au début du siècle et d’autres, comme la France, qui attendront le lendemain de la Deuxième guerre mondiale.

 En Europe, entre le dernier quart du XIXe siècle et la Deuxième guerre mondiale, les luttes politiques et sociales, toujours âpres, permettront d’arracher des libertés comme la liberté d’association, la liberté de la presse et la liberté syndicale ainsi qu’un certain nombre d’avancées sociales, comme celles arrachées au Front populaire en 1936. Comme le rappelle André Bellon, en ces temps là,  « la dialectique entre la liberté et l’égalité, entre l’intérêt personnel et l’intérêt collectif rythmait autant la pensée que le débat public ».

 C’est aux lendemains de la Deuxième guerre mondiale que les idées des Lumières vont connaître leur avancée la plus spectaculaire dans l’énoncé des principes comme dans des réalisations concrètes.

 Au niveau des principes, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948, précisée en 1966 par le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels,  proclame non seulement des libertés individuelles mais affirme également comme des droits l’accès à des services qui, concrétisés, permettent d’atteindre l’égalité dans la liberté. On oublie trop souvent que dans la Déclaration universelle, articles 22 et suivants, sont proclamés le droit à la sécurité sociale, au travail,  à un salaire égal pour un travail égal, au repos et aux loisirs, à un niveau de vie suffisant, à la santé, au logement, à l’éducation, à la culture.

 Au niveau des réalisations concrètes, dans de nombreux pays, et en France sous l’impulsion du Conseil National de la Résistance, se mettent en place des systèmes de sécurité sociale. Des services publics et des entreprises publiques dans des domaines d’intérêt général comme l’eau, l’énergie, les transports, la santé, l’éducation, la culture, les communications vont favoriser l’accès du plus grand nombre à des services auxquels toutes et tous ont droit.

 A retenir aussi, au titre des réalisations concrètes, l’adoption de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales qui, certes, se limite aux libertés individuelles, mais apporte l’énorme progrès de pouvoir être invoquée devant les tribunaux et d’instituer une Cour européenne des droits de l’Homme que chaque citoyen peut saisir (Cette Cour est une institution du Conseil de l’Europe et non de l’Union européenne).

 Jamais, comme ce fut le cas au cours des trente années qui ont suivi 1945, on n’aura été aussi loin dans les efforts pour tendre vers l’égalité dans la liberté. La décolonisation, librement consentie par le colonisateur ou arrachée par les peuples colonisés, va donner à cette tentative une dimension mondiale car c’est, sans doute en moins élaboré, le modèle de société des années 1945-1960 que laisse le colonisateur au moment où il s’en va. Il y a des services publics dans presque tous les pays des anciens empires britanniques et français, comme il y en a dans les pays d’Amérique latine.

 Mais le monde des affaires et de la finance, affaibli par la grande crise des années trente, très largement discrédité par sa collaboration avec le fascisme et le nazisme, ne va pas tarder à redresser la tête et une nouvelle bataille des idées va s’engager dont l’ampleur sera à la mesure du succès des idées des Lumières.

 C. LE TRIOMPHE DES ANTI-LUMIERES

 Que reste-t-il aujourd’hui de la force des idées lancées il y a trois cents ans : libre raison critique, volontarisme, liberté, égalité, tolérance, démocratie, universalisme ? Que reste-t-il des acquis démocratiques et sociaux arrachés tout au long du XIX et du XXe siècle ?

 L’Etat démocratique, régulateur et redistributeur, tel qu’il s’est progressivement mis au place aux gré des réformes arrachées, va être contesté par un ensemble d’économistes et de philosophes au nom d’une liberté qui n’est pas la liberté de tous, mais la liberté du fort, de l’entreprenant, du courageux, voire du téméraire. Ils récusent totalement l’idée d’égalité des chances, un pur produit de l’esprit des Lumières.  Pour eux, tout réside dans la libre compétition entre individus libres. C’est l’apologie du chacun pour soi.

 Une nouvelle bataille des idées s’engage contre les Lumières autour des années soixante-dix. Elle répond à la volonté du monde des affaires et de la finance.

 Ainsi on va entendre un David Rockefeller affirmer « quelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire. » Ainsi, pense de même la Commission Trilatérale, un club voué à la mondialisation économique et financière qui rassemble des hommes d’affaires, des décideurs politiques, des journalistes d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie. On pourra lire, dans un de ses rapports, consacré à la crise de la démocratie : « Il y a des limites désirables à l’extension de la démocratie politique. »

Les néo-libéraux Milton Friedman et Friedrich von Hayek sont les grands théoriciens de ce nouveau libéralisme qui conteste les fonctions redistributrices et régulatrices de l’Etat pour ne lui laisser que des fonctions sécuritaires et qui, au nom de la gouvernance, privilégie un pouvoir exécutif fort auquel sont étroitement associés les lobbies économiques et financiers. Ce qu’ils proposent et qu’ils désignent sous le vocable de réformes, c’est la privatisation de tout ce qui a été mis en place pour concilier égalité et liberté. Le néolibéralisme ne tolère plus que « l’Etat minimum. »

 Ceux qui donnent la plus grande impulsion à ces réformes d’un genre nouveau, ce sont Reagan aux USA, Thatcher en Grande Bretagne et Delors en Europe. Car, avec l’Acte unique européen et le traité de Maastricht dont il fut l’auteur principal, en Europe, les instruments nécessaires à ces bouleversements sont désormais les traités et les directives adoptés avec le soutien des gouvernements des Etats membres de l’Union européenne. Le prétexte de l’intégration européenne devient l’argument moteur du démembrement de l’Etat alors que ce qui lui est ôté dans l’ordre du contrôle démocratique et des réalisations sociales n’est pas transféré au niveau européen.

 Pour convaincre de la nécessité de ces réformes, un énorme travail sur le langage est accompli que les médias, désormais étroitement liés au monde des affaires et de la finance, vont relayer. Le chômeur jusque-là considéré comme une victime est qualifié de paresseux ; le fonctionnaire perçu comme un agent au service de l’Etat est désigné comme un planqué ; la solidarité est présentée comme de l’assistanat. Un discours répété à satiété tend à convaincre que le service ou le produit fourni par le secteur privé est, à tous égards, meilleur que ce que fournit le secteur public. L’individualisme et la compétition sont érigés en vertus premières. Comme l’observe Jean-Claude Guillebaud, « les pauvres ont littéralement disparu du vocabulaire. »  C’est le discours de ce que Pierre Bourdieu appellera une « restauration conservatrice ».

 Lorsque se fête le bicentenaire de 1789, on peut constater que la bataille pour les idées proclamées deux cents ans plus tôt a été perdue.  Rien n’est négligé pour passer sous silence l’essence même de la Révolution, c’est-à-dire une remise en cause politique, sociale et économique d’un régime en place depuis mille deux cents ans, fondé sur l’absolutisme monarchique, la légitimation des privilèges et des inégalités et l’obscurantisme religieux.

 Lors du bicentenaire, en 1989, on entendit surtout la droite et l’extrême droite, amplement relayée par les médias, infliger un raccourci entre la Terreur et les crimes commis au nom du communisme, de Lénine à Pol Pot. Même si on ne peut pas occulter le moment historique de la Terreur qui va du 9 mars 1793 au 27 juillet 1794, on ne peut réduire la Révolution à ce seul moment, ni à ses abus et encore moins présenter la violence comme venant d’un seul camp, alors qu’il s’agissait d’une réponse à ceux qui ont pris les armes pour combattre la Révolution avec le soutien de sept puissances étrangères. On ne renverse pas un ordre féodal et théologique vieux de 1.200 sans que cela suscite des oppositions. Mais ce sera pourtant le discours convenu tel qu’il sera distillé par un large spectre de la classe politique, depuis les courants du PS qui se réclament d’une prétendue modernité jusqu’au Front national en passant par Philippe de Villiers.

 Jusque-là, contraints de lâcher du lest du fait de la pression exercée par la menace soviétique – rappelons-nous la question de Claude Roy apprenant l’effondrement de l’empire soviétique : « C’est une bonne nouvelle, mais qui va faire peur aux riches maintenant ? »  – les anti-Lumières vont s’employer à établir une filiation entre les idées des Lumières et le communisme tel qu’il fut pratiqué.

 Néo-libéraux de droite et de gauche ont contribué à cette offensive contre les Lumières. A gauche, un Jacques Julliard n’hésite pas à écrire dans le Nouvel Observateur, cet officiel de ce qui s’appelle la « deuxième gauche » : « le totalitarisme eut été impossible sans l’avènement du peuple comme acteur principal de la politique. »

 A droite, c’est François Furet qui va rejeter en France l’héritage des Lumières. Il le fera, ainsi que leur correspondance en témoigne, en liaison étroite avec l’historien et philosophe allemand, disciple d’Heidegger, Ernst Nolte, un défenseur du nationalisme organique et du particularisme ethnique pour qui l’antisémitisme nazi avait, je cite, « un noyau rationnel ». Furet et Nolte défendent la même idée – fausse historiquement – que le fascisme et le nazisme ne sont que des réactions au bolchévisme. Nolte ajoutera que le nazisme fut une défense légitime face au danger communiste, ce que ne démentira pas Furet.

 A partir de cette idée que le communisme conduit au goulag et qu’il a provoqué le fascisme et le nazisme, tous deux vont  condamner les objectifs des Lumières – le bonheur, l’égalité, la justice, la souveraineté populaire, l’universalité – parce qu’il s’agit selon eux d’utopies, d’illusions dangereuses. Et que les moyens utilisés au XXe siècle pour les réaliser ont débouché sur la barbarie et engendré les grandes tragédies du siècle.

Dénoncer le communisme comme un enfant des Lumières devient le principal argument de ceux qui veulent imposer la résignation et la servitude. Dès lors, puisque la quête du bonheur ne peut conduire qu’à la terreur, acceptons le monde tel qu’il est.

 Croire en la possibilité d’un système différent du nôtre est en soi une illusion, affirme Furet.

 Si la souveraineté populaire est la source de tous les maux, l’alternative, alors, est la soumission à l’ordre établi et l’acceptation de la fatalité comme explication des injustices et des inégalités. C’est le triomphe du slogan thatchérien « there is no alternative », il n’y a pas d’alternative. Ce que l’Américain Francis Fukuyama appelle « la fin de l’Histoire ».

 Qui ne voit aujourd’hui que c’est le discours que nous infligent les gouvernants, l’Union européenne et des institutions internationales comme le FMI, la Banque Mondiale et l’OMC ?

 En vertu de ce discours, les programmes d’ajustements structurels du FMI et les accords de l’OMC ont détruit les services publics des pays du Sud et les ont soumis aux priorités des firmes transnationales.

 En vertu de ce discours, le beau projet d’union des peuples d’Europe est totalement dévoyé au profit d’une construction qui vide la souveraineté populaire de sa substance au profit d’une oligarchie technocratique.

 Nous sommes régis par un ordre juridique européen contraignant sur lequel, jamais, aucun peuple de l’Union européenne n’a eu à se prononcer. Nous sommes régis par des institutions européennes – la Commission et la Cour de Justice – qui produisent du droit obligatoire et dont les membres n’ont aucun compte à rendre aux citoyens. Les peuples d’Europe sont totalement dépossédés du pouvoir de choisir leur avenir et les démocraties nationales sont vidées de leur substance. La formule « tous les pouvoirs émanent du peuple » inscrite dans les Constitutions nationales n’est plus qu’une fiction.

 Des textes européens contraignants se succèdent qui, l’un après l’autre, renient les valeurs qui ont rassemblé les philosophes des Lumières.

 Simultanément, la montée en puissance du relativisme culturel et de l’exaltation de l’identité sanctionne le recul du principe d’égalité et celui de l’universalité. Le droit à la différence est érigé en avancée humaniste. Le communautarisme se répand. La laïcité recule. Le nationalisme reprend des couleurs. L’Afrique et l’Asie adoptent chacune, une charte des droits de l’homme. Une charte arabe des droits de l’homme est promulguée, ainsi qu’une Charte européenne des droits fondamentaux, très en recul par rapport à la Déclaration universelle. L’universalisme des valeurs est battu en brèche.

 L’idéologie dominante de ce début de XXIe siècle est aux antipodes du corpus de valeurs des Lumières. On a même entendu un Président de la République française dans un discours à St-Jean de Latran reprendre à son compte le rejet des Lumières dans les termes utilisés par le Vatican.

 On vient, en une trentaine d’années, d’enregistrer un formidable recul de ce que Zeev Sternell appelle « les Lumières franco-kantiennes. » Ce corpus intellectuel qui entendait « donner naissance à un système où la liberté serait compatible avec l’égalité et où l’égalité serait compatible avec l’autonomie de l’individu et sa souveraineté. » 

 Les Lumières, après les Grecs du Ve siècle avant notre ère, ont soulevé des questions qui sont aussi les nôtres et cherché des solutions à des problèmes qui se posent encore à nous.  Certes, et ils en étaient conscients, ils oeuvraient dans un contexte spécifique pour changer une situation donnée dans un endroit défini.

 Avec la même conscience du contexte qui est le nôtre aujourd’hui, un contexte où le but des gouvernants se réduit à satisfaire les marchés, où l’objet de la politique n’est plus le bonheur des humains, mais la satisfaction des riches, où l’homme est redevenu un instrument au service de ceux qui l’exploitent, n’est-il pas temps de se rappeler cette phrase de Kant : « le devoir suprême de l’homme envers l’homme est de le traiter comme une fin et non comme un moyen. » N’est-il pas temps de nous poser la question : défendons-nous les valeurs qui fondent l’humanité en les trahissant quotidiennement ? 

 Raoul Marc JENNAR

 

 

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