29 MAI

Les mêmes raisons qui ont poussé à dire « non » au TCE poussent à exiger une remise à plat totale des traités européens et de la jurisprudence de la Cour de Justice de l’UE. On n’unit pas les peuples contre eux ; on ne fait pas l’union des peuples pour les soumettre à une idéologie. C’est l’UE, technocratique et néo-libérale qui a engendré le rejet dont elle est l’objet depuis 2005.

Quinze ans déjà que la France a dit non à une conception idéologique de l’unité de l’Europe qui nie les réalités nationales et les peuples.

Avec un taux de participation exceptionnel, et malgré une campagne médiatique massive de diabolisation des partisans du rejet du projet de traité constitutionnel européen, celui-ci fut repoussé par une majorité très nette.

Prétendument gaulliste, le président Chirac, qui s’était totalement engagé en faveur de ce traité et qui avait lui-même décidé d’organiser un référendum, désavoué par le peuple, n’a pas démissionné. Contrairement à son illustre prédécesseur, en 1969.

Dans ce dossier européen, ce maintien au pouvoir, après un tel désaveu, fut la première manifestation d’un déni de démocratie qui n’a fait que s’amplifier depuis lors.

Je fus un des animateurs de la campagne du « non ». Un "non" de gauche, bien entendu. Au cours des 132 réunions publiques que j’ai animées ou auxquelles j’ai participé, pas une fois, dans ce débat, je n’ai entendu des arguments inspirés par la xénophobie, par la peur voire par la haine de l’autre. Pas une fois, les thèmes favoris du FN ne furent les nôtres. ni ceux de notre public.

Par contre, que le public soit peu nombreux dans de modestes villages ou qu’il s’agisse de la foule des participants, chaque fois j’ai ressenti un besoin essentiel : reprendre son destin en main.

Retrouver la maîtrise des choix sans laquelle la démocratie n’est qu’une illusion ; se réapproprier nos vies et celles de notre descendance et sortir de la servitude ; rejeter le « il n’y a pas d’alternative » thatchérien dont les élites dirigeantes de toute l’UE avaient fait leur slogan. Comment définir cette aspiration si ce n’est par la quête de la souveraineté populaire ?

Ce ne fut pas la lecture du résultat imposée par les médias dominants et par ceux qu’ils servent dans les sphères financières, économiques et politiques. Il fallait discréditer ceux qui avaient voté « non » pour enlever sa légitimité à un scrutin dont la légalité était incontestable. Il fallait présenter ce résultat comme un instant d’égarement xénophobe et ultra-nationaliste. Ce fut d’ailleurs l’interprétation donnée de la volonté du peuple britannique de sortir de l’UE onze ans plus tard.

Toute remise en cause de l’UE ne peut être que le fait de pulsions négatives et passagères, selon les élites qui nous dirigent et les médias qui les relaient.

L’immense différence entre la France et la Grande-Bretagne, c’est que dans ce dernier pays, fondateur de la démocratie représentative moderne, une expression du peuple, cela se respecte. Nous avons été témoins de ce fait remarquable : malgré toutes les pressions internes et externes, il est apparu impossible aux dirigeants britanniques de ne pas respecter la volonté exprimée par la majorité en 2016.

Ce fut tout le contraire en France. Le successeur de Chirac, avec le soutien du PS et de EELV a fait entrer dans le droit français un texte à 99% identique au TCE rejeté.

Et depuis, toutes les décisions des gouvernements français successifs ont été dans le même sens : appuyer les propositions européennes vidant chaque fois un peu plus le peuple français de son pouvoir de décision. On a eu le MES, le TSCG, et autres mesures technocratiques visant à mettre les Etats sous contrôle d’une Commission européenne totalement à la merci des intérêts financiers et économiques. Sarkozy-Hollande-Macron, au service de ces intérêts, ont poursuivi l’œuvre de dépouillement de la souveraineté populaire entamée par leurs prédécesseurs depuis le traité de Maastricht.

Quel sens a aujourd’hui notre vote s’il se traduit par un soutien à un de ces partis politiques compromis dans cet asservissement aux banques et aux entreprises privées depuis cinquante ans ? Voter LREM, LR, UDI, MODEM, PS, EELV, c’est voter pour des partisans de la supranationalité et du fédéralisme.

Voter pour un des partis à la gauche de ceux déjà cités, c’est, hélas, conforter le système en place, puisque l’effritement, la dispersion, les querelles d’égo et d’appareils ont conféré une impuissance totale à cette gauche qui se veut de transformation démocratique, sociale et écologique, en France et en Europe.

Voter FN/RN, c’est prendre le risque de plonger le pays dans une aventure dont ceux que la colère a poussés à ce vote seront les premières victimes.

Telle est la situation désespérante qu’on est obligé de constater aujourd’hui.

L’espace européen est fait de peuples regroupés en nations dont l’organisation en Etats indépendants a pris des siècles. Des siècles d’alliances et de guerres ; de traités et de révoltes. L’Europe est quelque chose d’unique auquel on a voulu imposer d’en haut une construction technocratique et idéologique contre les peuples. C’est cela, l’UE qui se veut supranationale et fédérale. C’est cela qui fut rejeté en 2005. C’est cela qu’il faut combattre quinze ans plus tard.

 L’Europe a été à l’origine de deux guerres mondiales. L’Europe a été le foyer de la pire des monstruosités que l’homme ait été capable de concevoir car l’Allemagne ne fut pas seule dans l’organisation industrielle et massive de l’extermination. C’était un 29 mai que fut imposée l’étoile jaune par Vichy. De ces tragédies, il en est résulté une volonté d’unir les peuples pour que ne se répètent plus les horreurs de la première moitié du XXe siècle.

Mais on n’unit pas les peuples contre eux ; on ne fait pas l’union des peuples pour les soumettre à une idéologie. C’est l’UE, technocratique et néo-libérale qui a engendré le rejet dont elle est l’objet depuis 2005.

L’Union européenne est un échec. Le modèle supranational et le fédéralisme promis, - sa concrétisation institutionnelle - suscitent son rejet. Mais le danger, c’est que ce rejet est porté, non seulement par une gauche sociale et écologique émiettée, mais aussi et surtout, dans plusieurs pays, par des mouvements politiques qui s’inscrivent dans la filiation de ce que l’Europe a produit de pire.

Au sein de l’UE, plus divisée que jamais au point qu’elle n’existe pas sur la scène internationale sauf comme un appoint des USA, on trouve des pays qui se seraient contentés d’une zone de libre-échange intégrée. Celle sortie du cerveau de Jacques Delors avec son « Marché Unique » de 1986. Celle qui soumet les Etats aux banques et aux firmes privées. Celle qui réduit « le périmètre des Etats ».

On trouve des pays eurolâtres, qui, comme le valet de Madame la Marquise, en dépit des flammes qui la dévorent, trouvent que l’UE va très bien.

Et enfin, on trouve des pays, surtout à l’Est, qui veulent bien les bénéfices de l’UE sans en subir les contraintes. Et poussent l’UE, sur des questions fondamentales, à renier les principes qu’elle prétend faire prévaloir dans le monde entier.

Qui ne voit qu’aujourd’hui, comme en 2005, les mêmes raisons qui ont poussé à dire « non » au TCE poussent à exiger une remise à plat totale des traités européens et de la jurisprudence de la Cour de Justice de l’UE ?

C’est une autre union des peuples dont nous avons besoin. Fondée sur le respect de la souveraineté populaire, c’est-à-dire sur la liberté de choisir de chaque peuple ce qu’il veut mettre en commun avec d’autres.

C’est ce que nous voulions en 2005. Quinze années ont apporté la confirmation de nos analyses à la base de notre rejet du TCE. Malheureusement, ces quinze années n’ont pas apporté le rapport de force politique permettant de transformer ce rejet en un victorieux projet démocratique, social et écologique pour les peuples et l’espace européen qu’ils occupent. Toutes les tentatives de rééditer la victoire de 2005 ont été affectées par ce virus de la division qui sévit à gauche.

Cela me désespère . Et m’effraie.

RMJ

29.05.2020

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