En Russie deux conceptions de la Seconde Guerre Mondiale s'affrontent.

Une fois de plus la commémoration de la victoire sur le nazisme a donné lieu en Russie à des manifestations de militarisme et de nationalisme agressif que beaucoup jugent déplacées. Les réflexions sur le sujet du poète Lev Rubinstein publié le 8 mai dans le journal en ligne Novoe Vremia.

J’ai déjà eu l’occasion de dire que le thème de la guerrec’est-à-dire du plus important événement historique de la première moitié du siècle précédentest jusqu’à aujourd’hui tellement douloureux en Russie parce que cette guerre n’y est pas terminée et ne peut se terminerEt elle ne peut pas trouver son terme parce que ses leçonsses causes et ses conséquences ne sont pas étudiées et ne sont pas penséesEt il ne sera pas possible de les penser sans un débat public dégrisésans compromis et sans préjugé. 

C’est faute de ce débat que nous tournons en rond éternellement sur cette question. De là vient l’extrême irritabilité de la société dès qu’on touche ce point sensible, même avec les intentions les plus innocentes. Le pire est qu’il n’existe toujours aucun consensus de la société sur l’essence même de cette guerre. Une guerre de qui contre qui, de quoi contre quoi. 

Il y a peu de temps un écrivain contemporain avec de fortes tendances militaristo-patriotiques, défenseur dévoué et infatigable du grand Staline, victime quotidiennement des grossières et injustes critiques des libéraux ingrats et nuisibles, déclara à peu près en ces termes que le Goulag est bien sûr une affaire regrettable, qu’on y tuait les gens, qu’on les y faisait crever de faim et de froid. Mais que d’abord, dans la majorité des cas, ils ne s’y trouvaient pas là sans raison.  Et que deuxièmement, et c’est le plus important, bien sûr, au Goulag, ils étaient tués par les leurs, les nôtres, des gens du même sang, ce qui est infiniment mieux, bien évidemment, que d’être tué par des étrangers, surtout, bien évidemment, s’il s’agit d’Européens. Ainsi, pendant la Seconde Guerre Mondiale, selon la version qu’en propose ce même écrivain, toujours en train de se vanter de ses rapports cordiaux avec les terroristes de l’Est de l’Ukraine, ceux qui tuaient des Russes n’étaient pas des nazis, des SS, des soldats de la Wehrmacht, même pas des Allemands, mais, il faut le reconnaître franchement, des Européens. La Deuxième Guerre mondiale, pour que vous le sachiez une bonne fois pour toutes, c’était une guerre  de la Russie contre l’Europe. 

Cette conception plus qu’excentrique n’a pas bien sûr été inventée par l’écrivain en question. Elle tourne déjà depuis un bon moment dans les têtes et sur les langues de penseurs qui partagent les mêmes orientations et le même niveau intellectuel. 

Je suis plus d’une fois déjà tombé sur cette représentation étrange selon laquelle cette guerre est une guerre de la civilisation russe contre la civilisation européenne. Ni plus, ni moins. 

Aussi totalement et sauvagement blasphématoire que puisse paraître cette conceptionelle est précieuse en ce qu’elle nous fait comprendre quelque chose. 

N’est-ce pas de cette guerre-làde cette mythique “Victoire Grandiose” de la “Civilisation Russe” sur la civilisation tout court dont nous parlent aujourd’hui les courageux autocollants “A Berlin” qui décorent les vitres arrières des Volkswagen et des Audi de nos compatriotes ? 

Et n’est-ce pas parce que la signification du mot “fascisme” dans la tête de ceux qui ont combattu et continuent de combattre les valeurs élémentaires du monde civilisé se distingue de manière tellement catastrophique du sens qu’il prend habituellement ? 

Il serait aussi intéressant de comprendre ce qui se cache derrière le syntagme “civilisation russe”. 

Ne s’agit-il pas de cette civilisation qu’on essaie depuis quelque temps de construire de toutes pièces avec une obstination maniaque et un succès très relatif à partir d’un bric-à-brac retrouvé au village dans la grange du grand-père : un licol vermoulu, un vieux tracteur “belarus” mangé par la rouille, un exemplaire moisi du “Résumé de l’Histoire du Parti Bolchevique” et d’une icône cachée par la grand-mère sous le foin au cas où. 

Difficile de construiredisons-le franchementune civilisation qui tient debout à partir de çàIl ne peut et il ne pourra jamais rien en sortir de cohérentPas même un fusil-mitrailleur Kalachnikov. 

Mais pour obliger des gens habitués à penser par eux-mêmes et qui n’ont pas encore perdu la capacité d’organiser le divers des faits historiques en une image à peu-près vraisemblable à croire en la viabilité d’une telle “civilisation”, les “ressources administratives” habituelles ne suffiront pas, il en faudra de bien plus puissantes, soutenues sur terre, sur mer et dans les airs par toutes sortes d’armées pour fermer, et pour longtemps, les yeux et les oreilles de la population à toute autre source d’information, sur le modèle de la Corée du Nord. 

Pourtant la civilisation russe existe pour de bonEt elle existe à travers les formes indestructiblesaussi miraculeux que cela paraissede la culture russede la science russede la libre pensée russequi ont constitué et constituent une part tout à fait importante de la civilisation européenne et de la civilisation mondiale. 

Cette année nous avons fêté Pâques quelques jours seulement avant la “Victoire”. Et voici ce que cette proximité temporelle m’a inspiré. 

Ce rapport hystérico-militariste au 9 mai, soigneusement entretenu par nos fonctionnaires comme une fête où tout sonne faux, insupportable pour les gens de ma génération et de mon expérience, héritiers des souffrances de nos parents et de tous ceux qui ont pour de bon, pour de vrai, traversé tout cela, ressemble à celui avec lequel beaucoup (pas tous) fêtent Pâques, sans s’interroger sur et même sans rien connaître du tout des événements qui ont précédé le miracle de la Résurrection. 

Une guerre contre l’Europe, dites-vous ? Vous pouvez le répéter autant que vous voulez. Mais moi je crois, et continuerai à croire qu’il s’agit d’une guerre non pas contre l’Europe, mais AVEC l’Europe, et AVEC les Etats-Unis d’Amérique contre le fascisme, contre l’inhumanité et contre l’obscurantisme qui menaçaient de détruire la civilisation mondiale, et la civilisation russe au passage. Et seule une telle interprétation du sens et du contenu de cette guerre peut au moins en partie justifier les pertes humaines catastrophiques pour le pays et sa population et les souffrances qu’ils ont endurées. 

Et ainsi ce problème insoluble et qui divise tellement douloureusement la société repose essentiellement sur le fait que s’opposent ici deux représentations incompatibles de la Seconde Guerre Mondiale. Deux guerres inconciliables, qui se font elles-mêmes la guerre depuis de nombreuses années. Et nous ne voyons pas, aussi loin pouvons-nous regarder dans l’avenir, la fin de cette guerre qui continue à mutiler les coeurs et les intelligences. 

Pour ceux qui ne vivent pas en Russie, quelques remarques du traducteur. L’”écrivain contemporain” est Zakhar Prilepine, talentueux jeune homme mais qui depuis peu se prend pour le Malraux ou l’Hemingway du Donbass. Il s’y rend en 4X4 luxueux, y boit force Vodka, encourage les loosers locaux à se faire trouer la peau, puis retourne en France ou ailleurs dénoncer la décadence de l’Occident en sirotant du Champagne. Comme l’Union Soviétique, le régime de Poutine possède l’art de corrompre les meilleurs esprits. 

Les “courageux autocollants” renvoient à l’habitude de quelques “patriotes “ de décorer leurs voitures d’appels rageurs à reprendre Berlin ou à “Recommencer Stalingrad”. On soigne ses complexes d’infériorité comme on peut. Lev Rubinstein s’amuse bien sûr du fait que ces autocollants soient collés sur des voitures allemandes, auxquelles les Russes vouent un culte suspect. 

Officiellement, la “civilisation russe” est aujourd’hui un salmigondis d’Orthodoxie, d’autocratie tsariste et stalinienne, d’homophobie, de misogynie et d’antisémitisme voilé. D’où les objets symboliques trouvés dans la grange du grand-père... 

Sur les différentes conceptions du fascisme : les médias officiels sont prompts à condamner le fascisme, parfois bien réel, qui sévit très marginalement (pas plus qu’en France ou en Autriche) en Ukraine ou dans les pays baltes, mais restent totalement aveugle au fascisme réel de l’Etat russe, pathologiquement militariste et revanchard, impérialiste, cultivant ouvertement la violence, pratiquant la torture et défilant au pas de l’oie sans le moindre complexe. 

Les “Ressources administratives “ désignent la capacité assumée de l’Etat russe à truquer les élections en empêchant la véritable opposition de présenter des candidats et en trafiquant les résultats même contre l’opposition “systémique”, pourtant aux ordres. 

En Russie on fête la fin de la Seconde guerre mondiale le 9 mai et non le 8 mai, pour bien se distinguer des “alliés” qu’on préfèrerait oublier. Chaque année depuis l’an 2000 la célébration donne lieu à des manifestations patriotico-militaristes toujours plus hystériques. Quand on n’a pas d’avenir, il ne reste que le passé... Cette année même les gamins de trois ans ont été traînés dans les rues en uniforme kaki et calot. Pareil pour Pâques : les plus acharnés communistes-athéistes il y 30 ans sont devenus de vraies grenouilles de bénitier et pratiquent un jeûne agressif qui fait de plus en plus penser au Ramadan selon Ramzan Kadyrov et de moins en moins à la charité chrétienne. 

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