La cote de popularité de Poutine multipliée par deux en un jour

La cote de confiance du président russe s'était écroulée de 86 à 30 % en moins d'un ans, à la suite de la réforme des retraites et en raison de l'érosion de "l'effet Crimée". Elle est remontée à 72,3 en un jour. Explication. Ou comment on rafistole les popularités dans la Russie de Poutine.

Ces deux chiffres contradictoires sont donnés par le même organisme public (en Russie, ça veut dire aux ordres du pouvoir), le VTsIOM, Centre Panrusse d'Etude de l'Opinion Publique. 

Quand le premier chiffre a été rendu public fin mai, la panique a saisi le Kremlin. Depuis l'annexion de la Crimée au printemps 2018, la popularité de Poutine mesurée par cet organisme était restée constante, 86 %. Ce chiffre était devenu le cauchemar de tous les opposants, il prenait l'apparence d'une constante physique universelle, d'un destin immuable, d'un horizon indépassable. Du côté du pouvoir on prenait soin de l'entretenir par de grands événements (l'intervention au Donbass, en Syrie, la Coupe du Monde de Football) ou de plus intimes (Poutine en judoka, en joueur de hockey, en pêcheur d'énormes brochets...). Mais depuis la réforme des retraites, alors que la population russe est vieillissante, pauvre et en mauvaise santé, le rating s'effilochait dangereusement. Et le printemps 2019 est plutôt mouvementé. Dans la province qui se sent abandonnée, les mouvements de protestation se multiplient. A Ekaterinburg la population se soulève contre le projet de construire une église dans un parc du centre ville. Marre des élites corrompues qui s'achètent le paradis en construisant des églises, marre de l'Eglise orthodoxe, elle aussi corrompue, obscurantiste, rétrograde, agressive, militariste et nationaliste, qui construit partout des horreurs kitsh et envoie des boxeurs musulmans terrifier ceux qui s'y opposent. La mobilisation a été si déterminée que le pouvoir, une fois n'est pas coutume, a dû reculer. Puis c'est la région d'Arkhangelsk qui se soulève contre les décharges géantes destinées aux ordures de Moscou. La périphérie de la mégapole, sans usine d'incinération, sans aucun tri des déchets, sans aucun recyclage, étouffe déjà sous les ordures et la puanteur. On les enfouit maintenant à plus de 1000 km de la capitale, espérant que les locaux dociles, décimés par l'alcoolisme et l'exode rural, n'y verront que du feu et resteront bien sages. C'est raté. Les babouchki se couchent en travers des routes pour arrêter les camions d'ordures et reçoivent à coup de cannes les forces spéciales venues les deloger. 15000 vieux Ingouches sortent sur la place publique de la capitale régionale avec des chaises et décident d'y camper tant qu'on ne leur rendra pas les villages et le bout de territoire offerts au voisin Tchétchéne, éternel chouchou islamiste du Kremlin. La police locale refuse d'arrêter et de brutaliser ses anciens. Il faut faire venir des troupes du Ministère de l'Intérieur des régions les plus lointaines pour étouffer la révolte sans état d'âme. Et aujourd'hui c'est Voronej qui se soulève contre la puanteur infernale que dégage une usine d'épuration jamais mise à niveau alors que le gouverneur vit comme un satrape.

Alors, quand le chiffre de 30 % est tombé, l'infatigable Dimitri Peskov, porte-parole du Kremlin, est monté au créneau. Il a exigé des sociologues qu'ils s'expliquent. En Russie, quand la cote est basse, c'est au sociologue de s'expliquer, pas au pouvoir. Et le sociologue s'est excusé d'avoir mal posé la question. Il avait posé une question ouverte : "A quel homme politique faites-vous confiance ?". Le truc a marché plutôt bien pendant quatre ans apès l'annexion de la Crimée, mais voilà que depuis quelque temps, quand on leur pose cette question plutôt simple, les Russes se mettent à imaginer n'importe qui (on ne sait pas qui d'ailleurs, le VTsIOM n'a pas jugé bon de nous en informer).  Depuis le 28 mai 2019, après le savon médiatisé qu'il a reçu, le VTsIOM pose aux Russes une question plus précise, plus simple, plus abordable : parmi ces quatres personnes, à laquelle faites-vous le plus confiance : Vladimir Poutine, Vladimir Zhirinovsky, Guennadi Ziouganov et Sergueï Mironov ? Et aussitôt les Russes retrouvent la bonne réponse : 72,3 pour Vladimir Vladimirovitch. Ce n'est pas 86, mais c'est beaucoup mieux que 30. Les trois crétins utiles qui servent de faire-valoir sont les indéboulonnables leaders des trois partis de l'opposition systémique, la seule autorisée à participer aux élections. On les appelle des partis-spoilers, ils siphonnent les voix de la véritable opposition, et une fois élus ils votent comme les élus du parti du pouvoir. Il y a parmi eux un faux communiste, un faux socio-démocrate et un vrai facho. Il va de soi que personne n'irait accorder sa confiance à ces prostituées politiques. Il s'en est pourtant trouvé 28 %. A moins que ce chiffre n'ait été choisi pour son air vraisemblable. La Russie n'est pas encore tout-à-fait la Corée du Nord, on n'ose pas 99 %. Ou 115, comme en Tchétchénie.

La Russie en est donc revenue à la manipulation de tous les chiffres, de toutes les statistiques, comme au bon vieux temps de l'Union Soviétique.

Au début de l'année le premier ministre Dimitri Medvedev s'est déjà plaint des mauvais chiffres de la croissance annoncée et du pouvoir d'achat (il chute depuis cinq ans). Il a exigé la démission du directeur de l'Institut des Statistiques et le recours à de nouvelles méthodes de calcul, "plus objectives ". Et le miracle a eu lieu, comme pour le rating du président, tous les chiffres ont été revus à la hausse. Partout on remplace les spécialistes par des crétins dociles.

Au début de son premier mandat Poutine a promis aux Russes que leur niveau de vie dépasserait celui des Portugais en 2015. Il était alors équivalent aux deux tiers de la cible. Il est passé aujourd'hui en dessous de la moitié. Poutine et Medvedev vont-ils limoger le responsable des statistiques portugaises ou lui imposer de nouvelles méthodes de calcul ?

 

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