L'idéologue russe préféré de Marine Le Pen chassé de l'université

  Alexandre Douguine, philosophe russe illuminé et théoricien de l’eurasisme, a été le premier à réussir le mariage du nazisme, du stalinisme et de l’orthodoxie. Père de l’idéologie rouge-brune des années 90, il côtoie à cette époque Edouard Limonov et de ses Nationaux-bolcheviques. L’intervention de L’OTAN contre la Serbie, les frustrations nationales nées de la disparition de l’empire soviétique, les souffrances économiques et les humiliations sociales subies par la majorité de la population russe du fait des réformes ultra-libérales imposées à la Russie, enfin la corruption évidente du système Eltsine et le truquage des élections de 1996 apportent une certaine popularité à ces idées. L’euphorie économique et patriotique qui accompagne la première moitié des années Poutine les repousse un peu dans l’ombre. Avec la crise de 2008 qui ne permet plus d’acheter la paix sociale et avec le réveil d’une vraie opposition politique à la suite du trucage des élections de 2011, le pouvoir doit se trouver une nouvelle idéologie. On est à nouveau à la recherche de l’Idée Russe qu’on pourra opposer à l’Occident libéral, démocrate et progressiste. C’est Douguine, parmi d’autres, qui fournira les pseudo-concepts et les images  du néoconservatisme qui gouverne désormais les esprits dans les élites politiques, médiatiques et culturelles russes, du cinéaste de cour Nikita Mikhalkov au vice président Dmitri Rogozine. En remerciement il obtient la direction de la chaire de sociologie des relations internationales à L’Université d’Etat de Moscou. Et c’est ce poste qu’il vient de perdre, au moment ou semble-t-il l’exécutif russe s’aperçoit que l’instrumentalisation de l’ultranationalisme pour des buts de politique intérieure conduit à des excès : la population, désormais plus royaliste que le roi, risque maintenant de trouver Poutine trop mou sur la question de L’Ukraine de l’Est et d’exiger une intervention dans le Donbass. Cela conduirait à une crise majeure avec l’Occident et les cercles poutiniens ne semblent pas prêts à en payer le prix politique et surtout économique. Il faut donc calmer les plus ardents va-t-en-guerres…

  Alexandre Poutine confirme qu’il a bien perdu son poste et explique la décision du recteur par les  menées  conjointes des « nazis de Kiev », des libéraux russes et des ennemis de la patrie présents dans l’entourage du président Poutine, ainsi que par le refus d’intervenir en sa faveur de ce dernier, que Douguine qualifie désormais de « lunaire ».

  Il explique l’image de cette façon : « De mon point de vue, Poutine n’est pas un être humain, mais un concept, porteur d’une fonction précise. Dans cette figure, il y a deux côtés, solaire et lunaire. Le Poutine solaire, c’est celui qui réunit la Crimée à la patrie, qui rencontre les sages de l’Eglise Orthodoxe, qui se tient derrière le peuple russe. C’est le Poutine que nous aimons. Et il y a le Poutine lunaire, l’ombre de lui-même, prêt à tous les compromis, ne pensant qu’au gaz et qui trahit les enfants de Slaviansk. Il n’y a rien de grand dans ce Poutine-là.

  Il y a une bataille qui se livre à l’intérieur de cet homme entre sa face solaire et sa face lunaire. Dans mon cas, c’est le côté obscur qui l’a emporté. Le Poutine lunaire m’a chassé de l’Université de Moscou à cause de mon optimisme excessif, lié au Poutine solaire. Un Poutine a dit a Sadovnitchnii [le recteur de l’Université de Moscou] de ne pas toucher au grand professeur et patriote Douguine, et l’autre lui a dit  de me chasser. Voilà comme je vois la situation »

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