La Russie est-elle en train de reconstruire une société féodale ?

Le sociologue et économiste russe Vladislav Inozemtsev tente de répondre à cette question en 10 thèses dans le journal Novaïa Gazeta le 7 juillet 2021. Traduction.

Le terme “nouveau Moyen-Age" (the New Middle Ages) est de plus en plus répandu, on l’utilise pour désigner, souvent dans une intention alarmiste, les tendances sociales et géopolitiques de la fin du XXème et du début du XXIème siècle. Je ne vais pas discuter ici de la pertinence de cette catégorie pour décrire la société occidentale, cependant, de mon point de vue, ce qui se passe actuellement en Russie me fait fortement penser à un retour vers le passé, et cela par de nombreux aspects. 

Habituellement, quand ils parlent de “nouveau féodalisme” en Russie, les politologues (1) veulent attirer notre attention sur deux circonstances : sur la formation d’une élite dirigeante héréditaire (peu importe que les enfants de l’élite soient “casés” dans l’administration publique ou dans des structures commerciales proches de l’Etat) et sur l’apparition d’une “nouvelle aristocratie” ou “nouvelle noblesse” sous la forme des castes militaires, policières ou des services de renseignement. De fait on peut réellement caractériser ce qui se passe dans ces sphères comme l’instauration d’une nouvelle élite à laquelle l’appartenance est déterminée, ou sera dans un avenir très proche entièrement déterminée par l’origine de l’individu et ses liens familiaux, une sorte d’analogue de la noblesse de robe et de la noblesse d’épée dans la France de l’Ancien Régime. J’y ajouterais même l'analogue d'un second ordre correspondant à cette communauté de clercs devenue pléthorique ces dernières années (2). Aujourd’hui l’effectif cumulé de la “noblesse” de pouvoir et des popes (de l’ordre de 200 000-250 000 fonctionnaires, policiers et militaires de grade moyen ou supérieur et environ 120 000 ministres du culte) est presque identique à celui de la noblesse et du clergé en France à la veille de la Révolution de 1789.) 

Le droit de la “nouvelle noblesse” à gouverner le pays se fonde sur les intérêts de l'Etat, la nécessité de défendre la société contre les menaces extérieures et sur la structure traditionnelle du socium qui serait trop singulier pour adopter n’importe quel autre modèle étranger. Ces arguments correspondent de manière frappante à la logique fondamentale du féodalisme telle que l’a décrite il y a longtemps Marc Bloch (3). La différence entre la nouvelle élite russe et la nomenklatura soviétique, bien documentée par Mikhail Voslenski (4), repose, à mon avis, sur l’interdépendance typiquement médiévale entre le pouvoir et la richesse : en URSS le premier ne se convertissait pas aussi facilement en la seconde, comme dans la Russie du 19ème siècle ou la France du 14ème, et les compétences de l’individu n’y avait pas aussi peu de rapport avec sa position officielle. C’est pourquoi décrire la Russie comme une société qui a réussi à construire un “nouveau féodalisme” est pertinent en principe (j’ai moi-même écrit à ce propos il y a une dizaine d’années pour critiquer l’opinion de nombreux auteurs occidentaux qui pensaient que notre pays se transformerait à mesure que la génération soviétique des services de renseignement serait remplacée par des gens qui ont fait un MBA dans une université occidentale et sont parfaitement au fait de la civilisation contemporaine (5), cependant il me semble  que pour se faire une image plus exacte de la chose il faut être attentif à toute une série de détails très importants. 

1.

A la base du “nouveau moyen-Age russe” réside une économie de rente, sans laquelle le système actuel n’aurait pas été possible. Au cours des deux premiers mandats des présidents Poutine et Medvedev les revenus supplémentaires par rapport à 1999 générés par l’augmentation du prix des produits pétroliers sont passés de 33,5 milliards de dollars par an en moyenne entre 2001 et 2004 à 394 milliards de dollars par an entre 2011 et 2013, et c’est cela qui a consolidé les fondements du nouveau régime. Le féodalisme est toujours apparu là où le monarque (et chez nous l’inamovibilité du dirigeant ne fait plus aucun doute) avait les moyens de distribuer à ceux qui le servaient de l’argent, des propriétés foncières ou des monopoles, ce qui est précisément rendu possible aujourd’hui par le caractère rentier de l’économie, même si la terre arable qui représentait au Moyen-Age la valeur primordiale est aujourd'hui remplacée par les gisements d’hydrocarbures, les gazoducs ou les terrains constructibles dans les grandes villes. Dans la Russie de Poutine on peut observer la restauration de nombreuses pratiques économiques médiévales allant jusqu’à l’affermage des impôts que les sociétés modernes avaient complètement oublié. Le système de taxation automatisée des transports routiers “Platon” en est un parfait exemple : il a été “confié” par le Kremlin au fils d’un des dignitaires du régime, comme l’ont été de nombreux programmes de certification. 

2.

La conception totalement médiévale que le pouvoir russe se fait de la richesse se remarque à son obsession pour trois de ses facteurs : les matières premières (plus de 80 % des négociations conduites par Vladimir Poutine avec ses partenaires étrangers entre 2000 et 2012 portaient sur le gaz et le pétrole) ; la taille de la population (depuis 2006 la démographie est devenu un des dadas du régime, et l’accent est mis précisément sur la multiplication du nombre des sujets par l’augmentation de la natalité et l’encouragement de l’immigration, et non pas sur leur potentiel humain et leurs capacités créatives, le pouvoir se souciant visiblement bien peu de la fuite des cadres qualifiés ; et enfin la dimension du territoire (l’annexion de la Crimée a montré que le désir de prendre pied dans les zones à problèmes des États post-soviétiques est un facteur systémique et non pas un événement isolé). Ces trois points indiquent bien que la richesse et la force du pays sont comprises par les résidents du Kremlin comme si les travaux des économistes depuis le troisième tiers du 18ème siècle leur étaient complètement inconnus. 

3.

Un élément important de cette nouvelle conscience médiévale est la restauration du sens premier du concept d' « État », non pas au sens de “ stato ” (en italien dans le texte) ou de l'État (en français dans le texte) - comme un certain type d’ordre, mais précisément comme une structure de domination absolue (ce n'est pas une coïncidence si de nombreux chercheurs déduisent l'étymologie du mot russe « État/gosudarstvo » du mot « seigneur/gospod » (6). Ce point me semble extrêmement important, puisque c'est au début des temps Modernes en Europe que le concept de nation en tant que communauté civile ou historique s'est généralisée, celle à laquelle les politiciens se réfèrent depuis plusieurs siècles, mais en Russie « l'État » à la Poutine reflète précisément l'incapacité et la réticence à construire une société civile (et en fait toute autre forme de structuration de la société), indiquant une volonté de préserver (sinon de restaurer) les traditions et les pratiques impériales (comme on le voit, par exemple, dans la destruction constante du fédéralisme russe, par laquelle, pour le dire nettement, le régime actuel a acquis son apparence définitive (7)). 

4.

Je voudrais particulièrement attirer l'attention sur le fait que nous parlons d’un postulat qui affirme l’existence d’une gradation ou d’une relativité de la valeur de la vie humaine. Si nous nous tournons vers la pratique des pays modernes, il s'avère, par exemple, que la société récompense généreusement ceux qui risquent leur vie pour son bien, mais en même temps évalue cette vie elle-même très modérément. Le salaire d'un officier subalterne de l'armée américaine est de 50 à 62 000 dollars par an, soit un tiers du salaire d'un membre de la Chambre des représentants du Congrès, mais en cas de décès, la famille reçoit une indemnité de 300-350 000 dollars, alors qu'en cas de décès d'un civil à la suite d'un accident, d'un acte terroriste, d'une faute de l’administration ou même d'une erreur médicale, l'indemnisation dépasse les montants indiqués des dizaines voire des centaines de fois ( les paiements moyens aux proches des victimes de l'attentat terroriste du 11 septembre 2001 s'élevaient à 2,1 millions de dollars, aux parents d'étudiants tués par l'effondrement du pont de l'Université de Floride - 15 millions de dollars, la compensation pour le meurtre non prémédité de J. Floyd a atteint 27 millions de dollars, et le paiement maximum pour une erreur médicale ayant entraîné le décès d'un patient est de 74,5 millions de dollars aux États-Unis). En Russie, la situation semble inverse : les victimes d'accidents reçoivent pour indemnisation des sommes dérisoires - de 100 000 roubles (1300 dollars) par personne décédée dans le naufrage d'un bateau de plaisance sur le lac Maksimka dans la région de Tcheliabinsk à 1 à 2 millions (13 000 à 26 000 dollars) dans la plupart des autres cas ; en même temps, en cas de décès des « nouveaux nobles », la situation change. Même dans le cas ordinaire d'un agent du FSB qui a renversé un inspecteur de la police de la circulation sur Novy Arbat, la famille de ce dernier a reçu 2 millions de roubles du ministère de l'Intérieur, 4 millions du FSB et un nouvel appartement à Moscou d'une valeur d'au moins 10 millions de roubles. Cela me rappelle les exigences des lois médiévales russes qui instituaient des gradations d'indemnisation pour les blessures et le décès des personnes en relation directe avec leur position dans la hiérarchie sociale (l'écart pouvait aller de 1 à 16, sans compter qu’il n’y avait rien à payer pour la vie des représentants des castes les plus basses, une de ces lois stipulant que le fait de tuer un esclave/kholop n’est pas puni comme un crime (8, 9) mais donne lieu à un dédommagement comme la destruction du bien d’autrui.) La restauration de ce système de castes, même au degré auquel on l'observe aujourd'hui, est le signe le plus évident du retour du Moyen Âge en Russie. 

5.

Il est impossible de ne pas voir que le système juridique actuel de la Russie est délibérément détruit par la constitution de nombreux groupes de personnes placés hors de son ressort. Formellement, cela peut être vu dans l'exemple de l'art. 447 du Code de procédure pénale de la Fédération de Russie concernant les soi-disant « sujets spéciaux », c'est-à-dire les personnes auxquelles s'applique une procédure spéciale pour l’ouverture d'une procédure pénale. Fait révélateur, il y a beaucoup plus de fonctionnaires parmi eux que (ce qui pourrait être au moins relativement acceptable) de représentants du peuple. Cependant, ce n'est que la partie visible de l'iceberg, puisque des centaines de milliers de personnes possèdent d'autres privilèges (cartes spéciales leur permettant d'enfreindre le code de la route ; protection contre les perquisitions et inspections, ou possibilité d'éviter les sanctions pénales). Les fonctionnaires sont aujourd'hui beaucoup plus susceptibles d'être condamnés à des peines avec sursis pour détournement de fonds ou corruption à grande échelle que les citoyens ordinaires - et dans le même temps, les employés du FSB se distinguent parmi les fonctionnaires eux-mêmes : selon les statistiques de la Cour suprême, les affaires pénales contre eux sont initiées six fois moins souvent qu'à l'encontre d'autres agents de sécurité, et 30 fois moins souvent qu'en rapport avec les "sujets spéciaux" en général. On se souvient aussi que presque tous les hauts fonctionnaires, les popes ou leurs enfants, coupables d'accidents de la route, ont réussi à se soustraire à leur responsabilité, tandis que les citoyens ordinaires recevaient de vraies peines. 

En effet, le système juridique, qui en Russie ne répond plus aux exigences fondamentales du droit - universalité et non-rétroactivité (pour le premier critère, on voit des lois délibérément adoptées dans l'intérêt d'une ou plusieurs personnes, par exemple, la « loi Timchenko » ; pour le second – l'effet rétroactif donné aux modifications apportées à l'article 4 de la loi fédérale « sur les garanties fondamentales des droits électoraux et le droit de participer à un référendum des citoyens de la Fédération de Russie » et à l'article 4 de la loi fédérale "sur l'élection des députés de la Douma d'État de l'Assemblée fédérale de la Fédération de Russie"), est également détruit par l'application des lois de manière généralement inégale à divers groupes de citoyens, ce qui, mieux que bien d'autres faits, témoigne d'un retour à la société de rangs caractéristique du Moyen Âge et dans laquelle les gens jouissaient de droits et de degrés de liberté différents. 

6.

Dans le même ordre d'idées il faut noter la division de la société en strates en fonction de conceptions anachroniques de la « normalité », qui se font de plus en plus nombreuses dans notre pays. Tout d'abord, dans ce contexte, on peut rappeler la dépénalisation formelle des violences conjugales, dont les victimes sont à 85 % des femmes, ce qui signifie de facto la reconnaissance d'un statut dominant particulier dans la société pour les hommes, ce qui est incompatible avec les postulats de base de la doctrine des droits de l'homme et des valeurs fondamentales de la société moderne. Il est à noter que les autorités russes se méfient également de tout écart (ainsi les relations homosexuelles, par exemple, même dans les lois qui les concernent sont qualifiées de « non traditionnelles » - ce qui souligne l'importance que le pays attache aux canons traditionnels, ce qui est aussi caractéristique des sociétés qui ne sont pas enclines au changement (comme la société médiévale) et ne considèrent pas la diversité comme la clé de la réussite et l’indice de la modernité d’une société. 

Plus révélateur encore est le fait que l'État commence à agir - à l'image et à la ressemblance des autorités féodales - au nom non pas de la société, mais des groupes religieux (ainsi Sergueï Lavrov, notre ministre des Affaires Etrangères, accuse ouvertement les gouvernements des autres pays d'"interprétation arbitraire" du comportement de Jésus), en réprimant non pas les actes illégaux, mais des manifestations d'"hérésies" (c'est la seule façon dont je peux interpréter les poursuites pénales contre les Témoins de Jéhovah , qui ne devraient pas avoir leur place dans un État laïc) ... Ou encore ces catalogues de “documents extrémistes” qui ressemblent tellement à "l'Index des livres interdits", que le Vatican lui-même a cessé de publier en 1948. 

7.

Pour en terminer avec cette partie, il convient de mentionner le processus relativement récent de révision du principe du suffrage universel, qui a porté le nombre de Russes qui ne peuvent être élus dans les organes représentatifs à au moins 9 millions de personnes, soit 8 % des adultes du pays (il est certes encore trop tôt pour parler ici d'un retour au Moyen Âge, mais cette renaissance du système censitaire en Russie prend une forme bien particulière). Contrairement à la société des débuts des Temps Modernes, nos droits sont définis non pas sur la base de l'appartenance à une certaine couche sociale, non pas sur la possession de biens ou un certain statut de propriétaire, mais sur la base d'une évaluation de la « fiabilité » de la personne qui ne doit pas avoir été remarquée dans sa participation à des actions de protestation ou d'« assistance » à des organisations extrémistes très largement définies. La restriction des droits sur la base des attitudes envers le pouvoir nous éloigne clairement des principes de base de la démocratie qui s'est établie en Occident depuis les XVIIe-XVIIIe siècles et renvoie à l'époque des « grands électeurs » - un système dans lequel le pouvoir est nommé ou contrôlé par des personnes elles-mêmes présélectionnées par ce pouvoir. 

Cependant, un élément très particulier (et, probablement, le plus important) du nouveau système est la renaissance de traits purement féodaux dans l'organisation de la société dans ses aspects territoriaux et administratifs. 

8.

Il s’agit du principe général de l'organisation du territoire. Nous ne parlons pas de la similitude de la Russie avec un État féodal progressivement émergent, où les comtes et les barons règnent sur des territoires dont ils ont hérité, mais plutôt d’un système de fiefs dans lequel le pouvoir est délégué en échange d'un serment d'allégeance et de la fourniture de certains services. Si autrefois il s'agissait de la perception des impôts et de la mise à disposition d'un certain nombre de chevaliers armés, dans notre cas il s'agit plutôt du bon niveau de légitimation du gouvernement central (la tâche principale des gouverneurs est d'assurer efficacement des résultats de vote positifs aux élections fédérales) et d'assurer l'ordre sur le territoire en maintenant un équilibre entre les intérêts des « élites » centrales et locales, ceux du pouvoir et ceux des milieux d'affaires influents. Dans le même temps, les dirigeants régionaux n'ont pas de légitimité propre et peuvent être écartés du pouvoir par décision du Kremlin (formellement, cela exclut à lui seul la possibilité de qualifier la Russie de fédération, puisqu'aucun État fédéral n'a le droit de destituer les chefs des entités constitutives de la Fédération et de nommer les gouverneurs, comme le fait Moscou aujourd'hui.). J'ajouterai que le gouvernement central s'immisce peu dans les relations entre les chefs de régions et leurs subordonnés, agissant selon la règle classique « le vassal de mon vassal n'est pas mon vassal » ; ainsi les autorités municipales interagissent presque exclusivement avec les autorités régionales. 

9.

Ce système de gouvernance reprend largement le vieux principe russe de "l'engraissage", en plus complexe. Un fonctionnaire se rend dans une région pour la gérer et et en même temps "améliorer" sa propre situation économique (dans la plupart des entités constitutives de la Fédération, une part importante des entreprises locales - agriculture, complexes de bureaux, logistique, commerce de détail, réseaux locaux de vente de produits pétroliers et d'électricité - sont contrôlés par les gouverneurs et leurs "proches"). La propriété s'accumule plus ou moins ouvertement - le cas le plus célèbre concerne probablement les 650 000 hectares de terres agricoles appartenant à son ancien gouverneur Tkachev dans le territoire de Krasnodar pour une valeur totale d'environ 1 milliard de dollars ; cependant, les rapports féodaux ne se limitent pas à « l'engraissage ». Les envoyés du Kremlin dans les régions, sous la forme de toutes sortes de plénipotentiaires et d’officiers supérieurs de l’armée, de la police et des services secrets, procèdent également à une collecte informelle d'hommage, la renvoyant au centre de manière régulière et en volumes importants. En d'autres termes, la conversion du favoritisme en pouvoir local illimités, et de celui-ci en argent et en biens immobiliers, est un phénomène constant dans la Russie d’aujourd’hui et il n’est même pas nécessaire de le légitimer par une augmentation de l'efficacité de la gestion. La récente ligne directe du président l'a une fois de plus souligné : plusieurs appelants ont mentionné des menaces contre eux de la part des autorités locales, et un pétitionnaire éco-activiste a été attaqué le lendemain et hospitalisé à Tambov avec de graves blessures à l'arme blanche. La Russie n’en est pas encore au point de se désintégrer en principautés indépendantes, mais la vie dans chacune d'elles est de moins en moins régie par des règles et des lois générales et de plus en plus subordonnée aux intérêts des seigneurs féodaux régionaux. 

10.

Quelques cas particuliers pour illustrer ce qui précède : il y a de plus en plus de régions où la volonté de ces seigneurs féodaux est beaucoup plus décisive que les lois russes. On pense tout d'abord à la Tchétchénie, dont "l'économie nationale" accuse presque chaque année un déficit cumulé énorme dans tous les domaines et dont le budget est abondé à 89 % par des subventions fédérales. Les lois russes ne s'appliquent pratiquement pas dans la république, et les forces de sécurité tchétchènes font régulièrement des incursions dans différentes régions de Russie pour y enlever ou assassiner ceux qui ont déplu à son dirigeant. Cependant, il ne faut pas supposer que les choses vont mieux au Daghestan (où les arrestations de certains maires corrompus se sont transformées en véritables opérations militaires), en Ingouchie ou à Touva (où se sont constituées des sociétés claniques sombrant de plus en plus dans l'archaïsme et, par conséquent, dans la pauvreté). Dans ces trois cas, nous en revenons au principe déjà signalé : le rôle et le degré de liberté des régions sont déterminés non par leur bien-être économique, mais par la façon dont leurs dirigeants se positionnent par rapport au suzerain, par leurs capacités propres de pouvoir et par leur importance pour résoudre les tâches idéologiques fixées par le Kremlin. Tout cela ne correspond pas du tout à une logique moderne de développement mais à des réalités purement médiévales qui se reconstituent fortement dans la Russie d’aujourd'hui. 

En résumé, je voudrais attirer l'attention sur deux tendances de grande ampleur que l'on peut facilement retracer dans le développement de la Russie d'aujourd'hui et qui indiquent clairement un retour aux temps d'avant la modernité. 

D'une part, alors que de nombreux sociologues se concentrent sur la croissance des inégalités économiques (qui, bien sûr, méritent une attention particulière) ce retour de la division de l'ensemble de la société russe en "gens de pouvoir" (gosudarevie liudi) et "esclaves" (kholopy, statut encore inférieur à celui des serfs) apparaît encore plus important mais malheureusement moins étudié. Cette stratification elle-même a des racines historiques profondes : même les gens de haut rang s’appliquaient ce terme en face du tsar, et formellement l’esclavage (kholopstvo) n’a été aboli que quelques années après la transformation de la Russie en empire, en 1723 (à ne pas confondre avec l’abolition du servage en 1861). Je suis certain que c’est précisément cette tendance qui deviendra la principale dans les décennies à venir, et la division de la société selon les capacités de chacun à défendre ses droits et sa liberté aura beaucoup plus d’importance que n'importe quelle autre distinction fondée sur le niveau de vie. 

D'autre part, je voudrais attirer l’attention sur le fait que les "gens de pouvoir" traiteront de plus en plus arbitrairement la propriété et les biens des classes inférieures. Cela se voit déjà maintenant - par exemple, dans les tentatives de "l'homme de pouvoir" Andrei Belousov (vice premier ministre depuis 2020) pour confisquer à ceux qu’il appelle "affairistes-métallurgistes" ce qui, à son avis personnel, devrait appartenir au Trésor Public. Cette attitude deviendra de plus en plus courante, ce qui peut provoquer des tensions supplémentaires dans la société, qui seront purement et simplement réprimées. Il convient de noter ici qu'à mesure que la Russie retournera au « nouveau Moyen Âge », les frontières deviendront de moins en moins perméables et les « gens de pouvoir » s'engageront dans une accumulation plus sûre de capitaux et de biens en Russie même, renonçant à les cacher à l'étranger comme jusqu’à maintenant. Le résultat sera l'expropriation progressive des biens de la première génération d’oligarques et son éviction hors du pays. 

 La mise en place d'une tendance stable vers l'archaïsation de la société russe est un succès incontestable du Kremlin et sa principale réalisation. Les autorités russes ont fait quelque chose de presque impossible : elles ont stoppé et inversé le développement social d'un grand pays européen, ouvert sur le monde et possédant une information complète sur les événements qui s'y déroulent. Elles ont créé un "État commercial" parfait, où le pouvoir et l'argent sont librement convertis l'un dans l'autre, elles ont plongé la société dans un état d'anabiose et transformé des hommes libres en sujets dépendants de nouveaux maîtres. Le « Nouveau Moyen Âge » est le résultat naturel de la fuite hors de la modernité que le Kremlin a proposé à la population russe comme seul moyen d’écarter ou cacher des problèmes qu’il vaudrait mieux affronter et résoudre. Cela coûtera cher à la Russie et ce sera aux générations futures qu’il reviendra de rattraper le temps perdu. 

(1) : Soldatov, Andrei and Borogan, Irina. The New Nobility: The Restoration of Russia’s Security State and the Enduring Legacy of the KGB, New York: Public Affairs, 2011 

(2) : Inozemtsev, Vladislav. «The Zombie Nation Returns» in: The American Interest, 2019, January-February, Vol. XIV, No. 3, pp. 25–28 

(3) : Bloch, Marc. The Feudal Society, vol. 1: The Growth of Ties of Dependence, London and New York: Routledge & Kegan Paul, 1962, pp. 256–266 

(4) : Voslensky, Michael. Nomenklatura: The Soviet Ruling Class, New York: Doubleday, 1984 

(5) : Inozemtsev, Vladislav. «Neo-Feudalism Explained» in: The American Interest, 2011, Spring (March–April), Vol. VI, No. 4, pp. 73–80 

(6) : Иноземцев, Владислав. Несовременная страна: Россия в мире XXI века. Москва: «Альпина Паблишерс», 2018, cc. 54–56 

(7) : Абалов, Александр и Иноземцев, Владислав. Бесконечная империя: Россия в поисках себя, Москва: «Альпина Паблишерс», 2021, сс. 277–284 

(8) : Пространная Русская Правда: Троицкий список, ст. 84 

(9) : Юрганов, Андрей. Категории русской средневековой культуры, Moсква: «Мирос», 1998, с. 218 

 

 
 

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