Kant est un traître

Les habitants de Kaliningrad, ex-Königsberg, ex-capitale de la Prusse Orientale, ont choisi le nom de l'aéroport de leur ville et les militaires leur ont expliqué pourquoi ce ne devait pas être le philosophe allemand Emmanuel Kant, natif de la ville.

Une statue, une plaque commémorative et le tombeau du célèbre philosophe avaient déjà été vandalisés la semaine dernière pour cette même raison. Les patriotes de la ville n'avaient pas supporté que la mairie de la ville propose aux citoyens de choisir entre l'impératrice Elisabeth, le philosophe prussien et le général Vassilievski, héros de la Seconde Guerre Mondiale. C'est lui qui a pris Königsberg en février 1945. Impensable pour eux que le nom d'un allemand souille un l'aéroport d'une ville russe.

Au même moment le général Igor Mouhametchin, vice-amiral et chef de l'état-major de la baltique avait réuni les marins de la garnison pour les dissuader , eux et leurs familles, de voter en faveur du nom de l'odieux allemand : "Kant est un homme qui a trahi sa patrie, qui s'est traîné sur les genoux et sur le ventre pour qu'on lui confie une chaire à l'université et qui a écrit des bouquins incompréhensibles que personne parmi vous n'a lu et ne lira jamais".

Emporté par des sentiments patriotiques louables, le vice-maréchal s'est un peu embrouillé dans son récit : croit-il que Kant est un russe vendu aux prussiens pour un salaire de Privat Dozent, ou un allemand qui se vend aux Russes qui n'auraient donc pas conquis Königsberg en 1945, mais auraient depuis la nuit des temps vécu à Kaliningrad. Ignore-t-il que Königsberg est devenue Kaliningrad en 1946, en hommage au plus terne et docile de tous les dirigeants bolcheviks, Mikhaïl Kalinine? En Russie même la ville de Tver qui a porté son nom des décennies a fièrement retrouvé son véritable toponyme. Mais on ne peut envisager de rebaptiser Kaliningrad Königsberg, surtout après avoir annexé la Crimée sous prétexte que c'est une terre "historiquement" russe. Et c'est certainement pourquoi donner le nom d'un allemand à un malheureux aéroport régional est tellement impensable et soulève de telles passions qu'on en vienne à insulter la mémoire et l'effigie du plus pacifique des philosophes, l'auteur d'un projet de "Paix Perpétuelle" et le père de l'expression "Société des Nations".

La Russie de Poutine est bien loin de toutes ces rêveries cosmopolites. Mais on notera qu'un soldat espiègle a eu le courage et la bonne idée de filmer le discours bouffon de la baderne et de le placer sur les réseaux sociaux. Tout n'est donc pas perdu.

Finalement les habitants de la ville ont voté pour Elisabeth, ce qui est finalement un moindre mal. C'est une femme, et une sorte de despote éclairé avant l'heure, qui pendant toute la durée de son règne avait tenu à respecter un moratoire sur la peine de mort, ce qui n'est pas si mal pour son temps et pour la Russie.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.