Que faire des biens mal acquis russes?

Traduction d'un article d'Andreï Piontkovski, politilogue russe, initialement intitulé : "Geler et Rendre. A propos des sanctions et des billions" et publié le 11 avril 2018 sur Radio Svoboda mais toujours actuel.

Depuis des années les leaders de l'opposition russe exhortent les occidentaux non pas à s'ingérer dans les affaires russes, Dieu nous en garde ! mais à s'occuper enfin de leurs propres affaires en appliquant leur propre législation sur le blanchiment des capitaux obtenus par des moyens criminels. Ces appels étaient accompagnés d'un énorme travail d'information (les rapports de Boris Nemtsov, les enquêtes du Fond pour la Lutte contre la Corruption d'Alexeï Navalnyi et une masse d'articles analytiques de divers auteurs) pour ouvrir les yeux des opinions russes et mondiales sur l'activité du groupe maffieux qui s'est emparé de la totalité du pouvoir politique et économique en Russie.

Le dispositif vital de l'élite dirigeante se décompose en trois temps : voler, transmettre par héritage, légitimer en Occident. La légitimation en Occident de ce qui a été volé est l'élément clef de cette triade kleptocratique. Le cordon ombilical qui à la fin des années 80 et au début des années 90 reliait le "capitalisme" russe naissant et l'ancienne nomenclature restée au pouvoir n'a non seulement pas été coupé mais s'est transformé en un énorme et insatiable tube digestif. Les actifs privés russes aux Etats-Unis atteignent mille milliards de dollars et environ la moitié de cette somme au Royaume-Uni. Les propriétaires de ces sommes astronomiques se limitent à 200-300 représentants de l'"élite" russe et incluent les échelons les plus élevés du pouvoir. Il n'y a personne au monde auquel s'applique plus justement la notion juridique de "blanchiment de capitaux obtenus par des moyens  criminels".

Cela est bien connu depuis longtemps en Occident. Dès 2012 la regrettée Karen Davisha publiait sa monographie fondamentale Putin's kleptocracy. Who owns Russia, une sorte de Kapital pour comprendre la réalité économique de la Russie de Poutine. Les services de renseignement financiers américains connaissent le détail de la répartition des propriétaires de ce millier de milliards, y compris les hommes de paille du président russe. L'agression de la Russie contre l'Ukraine et la prétention du "Monde Russe" à la domination sur au moins tout l'espace post-soviétique a provoqué des sanctions sectorielles sérieuses contre l'économie russe. Mais des centaines de milliards de dollars d'actifs russes appartenant aux représentants du sommet du pouvoir russe ont continué jusqu'à ces derniers temps à se blanchir tranquillement dans les juridictions américaines et britanniques.

Visiblement cela arrangeait le pouvoir de ces deux pays. Premièrement l'argent sale russe travaillait pour leurs économies. Deuxièmement ils pouvaient penser que leurs partenaires russes deviendraient dans une certaine mesure les otages de leurs trésors cachés. Mais l'ingérence dans les éléctions américaines et l'attaque chimique sur le territoire britannique ont montré que les voyous moscovites voyaient les choses autrement et ne reconnaissaient aucune ligne rouge. Les gens du Kremlin ont réussi pendant 20 ans à blanchir de l'argent sale au nez et à la barbe de toutes les instances de contrôle et cette expérience leur a appris à penser que ce sont leurs partenaires occidentaux qui étaient en réalité otages de leur silence complice en face du pillage des populations russe.

Ce silence a été enfin rompu par Theresa May quand elle a souligné dans son discours à la Chambre des communes à propos de l'attaque chimique de Salisbury qu'il n'y avait pas de place en Grande-Bretagne pour les élites russes corrompues et leur argent. Et le ministre des affaires étrangères Boris Johnson a justement rappelé que le gel des capitaux russes acquis illégalement n'est pas une question politique mais l'application ordinaire de la législation anglaise sur la criminalité financière. Il semblerait que les dirigeants anglais ont enfin entendu les appels que leur lancent depuis plus de 10 ans Nemtsov, Navalnyi et Kasparov.

J'explique les propos du ministre Johnson sur l'exemple concret de Roman Abramovitch, un des plus proches compagnons d'armes et d'affaires de Vladimir Poutine. C'est précisément en cette qualité que les Britanniques souhaitaient punir le propriétaire du Chelsea et confisquer ses actifs en Angleterre. De même le Congrès américain exige de l'administration Trump dans l'article 241 de la loi du 2 août quelle applique des sanctions "aux hommes politiques de rang élevé et aux oligarques en fonction de leur proximité à Poutine". Mais il n'existe pas dans le système juridique anglo-saxon issu de la Grande Charte une catégorie pénale correspondant à la "proximité à Poutine". Et pourtant toute l'activité économique d'Abramovitch, du premier au dernier jour de sa carrière dans les affaires, apparaît tout à fait douteuse, depuis le premier convoi de citernes pleines de pétrole évaporé on ne sait où en 1992 jusqu'à la constitution, de mèche avec Vladimir Poutine, d'un pactole de 13,7 milliards de dollars lors de la vente fictive de la compagnie  Sibneft. Tout cela a toujours ensuite été blanchi sur le territoire britannique. Rien que sur cette accusation on pourrait déjà l'arrêter sans prendre de gants. En vérité il n'y a pas que le leader de l'opposition de sa Gracieuse Majesté, Jeremy Corbynmais encore beaucoup d'autres qui posent au pouvoir à Londres cette question désagréable : pourquoi avoir attendu si longtemps ? 

Ce même principe (c'est un problème juridique et non politique) s'applique justement au cas des mille milliards de dollars d'actifs russes déposés aux Etats-Unis.  Le 29 janvier on attendait à Washington que la loi commence à être appliquée. Mais au soir de ce même jour il est arrivé que des centaines de pages rendant possible l'application de la loi par le biais d'une information financière précise sur les propriétaires du fameux millier de milliards avaient été au dernier moment classées dans la partie secrète du "Rapport du Kremlin". Il est difficile de ne pas mettre ce contretemps en rapport avec la visite secrète quelques jours plus tôt de trois hauts dirigeants des services secrets russes à Washington.

C'est ainsi que de manière presque identique Londres et Washington se tiennent sur le seuil d'une décision importante : l'application non politique de leur propre législation aux actifs russes. Le premier pas plus ou moins décisif a été fait à Washington début avril 2018 : "Tous les actifs financiers se trouvant sous la juridiction des Etats-Unis et appartenant à des personnes soumises à des sanctions sont gelés et toute opération les concernant est interdite." Une première fournée de VIP russes se retrouve mise dans le même sac que des narcobarons vénézuéliens et des proxénètes mexicains. Comme le fait justement remarquer un expert américain reconnu sur la question des sanctions, Daniel Fried, les juristes ont repris le dessus sur les politiques à la maison Blanche et l'erreur du 29 janvier a été corrigée.

La propagande poutinienne a commis quelques heures à peine après l'annonce des nouvelles sanctions américaines une erreur politique irréparable en lançant une campagne de solidarité avec les "capitaines de l'économie russe" sur la propriété privée et sacrée desquels les mécréants d'outre atlantique auraient empiété le jour même du Vendredi Saint. Et il ne s'agit pas seulement d'une simple campagne de solidarité, mais d'une campagne patriotique à l'initiative des citoyens les plus modestes désirant partager le poids de la couronne d'épines posée sur le front de ces nouveaux martyrs de l'Orthodoxie. L'auguste couple Poutine-Medvedev s'est rendu à l'office de Pâques animé par ce noble motif. Alexeï Navalnyi leur a très justement répondu : " C'est pour vous poutinistes que les sanctions contre le citoyen maltais Deripaska est une insulte et un échec pour la Russie. Mais pour les gens normaux les Deripaska, Wekselberg, Rotenberg et Chalamov sont des ennemis de la Russie et de sa population [il s'agit d'oligarques proches de Poutine et disposant de nationalités de complaisance à Malte, à Chypres, en Israël, aux Etats-Unis, etc.]" C'est un fait paradoxal aujourd'hui en Russie que cette appréciation de Navalnyi est partagée par 99% de la population du pays. Et ce pourcentage reste le même parmi les électeurs de Poutine. Ce sont des humains comme les autres et la propagande télévisuelle n'a pas entièrement détruit leurs capacités de jugement : l'opinion populaire accueillera désormais avec une satisfaction unanime et reconnaissante chaque nom ajouté à la liste des Russes mis sous sanctions par ces maudits yankees sans âme.

En réalité toute la construction idéologique sur laquelle repose le pouvoir russe contemporain, toute sa légitimité si vous préférez, est suspendue au très fin fil du mythe poutinien : d'un côté les méchants oligarques qui ont pillé le pays et de l'autre l'héroïque et incorruptible Poutine, tout de blanc vêtu, et qui combat sans se lasser ces voleurs et leurs protecteurs occidentaux. La propagande du Kremlin s'est montrée bien légère en choisissant la ligne du soutien sans réserve aux "capitaines de l'économie russe" et se retrouve en train de déconstruire jour après jour son mythe fondateur en faisant naître dans la tête du Russe moyen une douloureuse dissonance cognitive. Le rythme de ce processus de maturation de la société russe dépendra pour beaucoup de la politique de l'Occident à l'égard du "millier de milliards" russe. Tout semble indiquer que la décision de poursuivre les personnes qui ont blanchi de l'argent sale pendant des décennies a été enfin prise et que sa réalisation sera poursuivie jusqu'au bout.

Mais se pose dès lors une nouvelle question : quel sera le destin de ces gigantesques actifs ? Si après avoir été gelés puis confisqués à la suite de procès ils viennent remplir les caisses des Etats-Unis et du Royaume-Uni, alors tout ce qui s'est passé en Russie ces trente dernières années passera pour une monstrueuse machination en deux temps aboutissant au casse du siècle opéré par les perfides anglo-saxons. Il n'y aura pas d'autre interprétation possible. Par ailleurs le but stratégique de l'Occident et la tâche la plus urgente pour sa sécurité ne passent pas par l'aggravation de ses relations avec la Russie, mais par la fin de la guerre hybride que lui impose le régime du Kremlin. Cette guerre est nourrie à l'intérieur de la Russie par une campagne de propagande sans précédent pour susciter la haine envers l'Occident.  Cette campagne s'appuie sur le mythe de la "faute" de l'Occident et de "l'humiliation" de la Russie. L'Occident ne peut gagner cette guerre hybride que comme il a gagné la Guerre Froide, c'est-à-dire dans les cœurs et les esprits des citoyens russes. L'Occident doit montrer clairement qu'il ne s'oppose pas à la Russie et aux Russes, mais seulement à la kleptocratie du Kremlin qui humilie son propre peuple.

Pour cela l'Occident doit commencer par reconnaître sa véritable faute à l'égard de la Russie. Non pas la faute mythique de "l'élargissement de l'OTAN vers l'est". Il n'y a pas eu d'élargissement de l'OTAN vers l'est, mais seulement la fuite éperdue des pays d'Europe centrale préférant la protection des institutions occidentales.  Et cette fuite s'est avérée rétrospectivement prémonitoire. Où en seraient aujourd'hui les Pays Baltes s'ils n'avaient pas adhéré à l'OTAN ? Le "Monde Russe" s'est cassé les dents sur l'Ukraine, mais ces petits pays n'auraient pas résisté plus que quelques jours. La véritable faute de l'Occident envers la Russie, c'est d'avoir si longtemps collaboré avec la kleptocratie du Kremlin en lui permettant de blanchir chez lui tout ce qu'elle volait en Russie. Le résultat, c'est que l'Occident a reçu en échange et le déshonneur, et une guerre hybride. Il n'est pas encore trop tard pour changer de modèle de conduite : appliquer sans compromission sa propre législation, geler les monstrueux actifs des kleptocrates et les rendre à leur propriétaire légitime, le premier gouvernement postcriminel de Russie [quand il arrivera au pouvoir...]

 Les événements se succèdent très rapidement. La ritournelle officielle "Lève-toi, pays immense, pour défendre les capitaines de l'économie russe et leur droit sacré à la propriété privée" est chantée sans relâche au plus large public dans tous les talk-shows politiques de la télévision du Kremlin. Mais une des tours du Kremlin vient de manière tout à fait inattendue de sonner le carillon de la révolte : le procureur général de Russie Youri Tchaïka, pourtant corrompu notoire, a déclaré qu'il attendait de l'Angleterre une application civilisée de sa législation sur la finance criminelle : "Nous espérons fortement que la loi ne sera pas appliquée selon le principe "voler les voleurs", c'est-à-dire que ce qui a été volé en Russie n'ira pas remplir le budget britannique. Vous pouvez garder les bandits, mais rendez-nous l'argent. C'est notre argent." Tchaïka a été chaleureusement soutenu par son collègue gardien du droit, le président du Comité d'enquêtes [équivalent russe du FBI] Alexandre Bastrykine, qui s'en est pris très émotionnellement à Deripaska : "Il y a des gens qui accumulent des richesses immenses et qui emportent tout en Angleterre. Mais qu'au moins leurs comptes soient gelés là-bas et qu'on nous les renvoie ici. Dieu merci, on ne fusillera personne".

Tchaïka et Bastrykine ont visiblement aperçu la faiblesse de la ligne officielle et ont conseillé au pouvoir suprême de changer de disque. Les capitaines de l'économie russe sont déclarés coupables et on accueille favorablement le gel de leurs actifs au moins "là-bas". Du même coup le président est déchargé de la défense des "escrocs et des voleurs" [noms donnés depuis des années par Navalnyi aux membres du parti présidentiel et à tout l'entourage du président, passé dans l'usage courant] et retrouve son rôle mythique de pourfendeur de la corruption.  Et les fidèles Tchaïka et Bastrykine sont mis à la tête de sa nouvelle garde prétorienne [le mot employé en russe, опричнина, renvoie à la garde rapprochée d'Ivan le Terrible, célèbre pour sa cruauté et sa corruption. Pour en savoir plus sur ce rapprochement il faut lire l'excellent et prémonitoire roman de Vladimir Sorokine, Journée d'un opritchnik]. C'est bien pensé, surtout de la part de gardiens de la légalité au nez et à la barbe desquels des centaines de milliards de dollars ont quitté le pays. Mais cet argent ne leur sera pas rendu à eux, mais à leur propriétaire légitime, le premier gouvernement postcriminel de russie. Et j'espère que Tchaïka et Bastrykine seront renvoyés devant le premier tribunal postcriminel avec  Deripaska et compagnie. Et Dieu merci, on ne fusillera personne.

 

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