En attendant que passe le cadavre de son ennemi

Au moment où la Russie fait entendre des bruits de bottes sur la frontière ukrainienne un article éclairant du mathématicien et politologue russe Andrei Piontkovskiy publié le 23 mars par la radio Ekho Moskvy.

Les relations entre la Russie et la Chine constituent un phénomène géopolitique unique dans l’histoire mondiale. Les Chinois ont merveilleusement réussi à utiliser pour leur compte le très profond complexe d’infériorité dont souffre la vaniteuse élite politique russe à la suite de sa défaite dans la guerre froide, de la perte de son statut de grande puissance et de l’éclatement de l’empire soviétique. 

L’eurasisme qui devint si rapidement à la mode dans les cercles du pouvoir ou proches du pouvoir était en fait une réaction idéologique au ressentiment éprouvé à l’égard de L’Occident et jouait le rôle de compensation psychologique pour les élites russes dans les périodes critiques de leurs relations avec lui. Elles désiraient très fort effrayer et faire chanter cet Occident qui depuis toujours les attire et qu’elles détestent pour cela, et pour y parvenir elles tournaient vers lui la face asiatique grimaçante des Scythes du célèbre poème de Blok, avec leurs yeux bridés, avides et cruels. Mais peu à peu ce masque, qui d’ailleurs n’a rien à voir avec l’Asie contemporaine, se mit à leur coller au visage et depuis l’élite russe n’en a plus d’autre à présenter au monde. 

Les Chinois ont très bien compris tout cela, ils considèrent cette comédie russe avec scepticisme, mais en même temps sans perdre de vue leurs intérêts et avec une bonne dose de mépris condescendant et supérieur. 

Voici ce que j’écrivais déjà il y a 15 ans, alors que Hu Jintao était au pouvoir en Chine : L’Union Asiopienne Sacrée entre les empereurs Hu et Pou, c’est l’union du lapin et du boa. Elle conduira nécessairement à la Hu-isation définitive de notre petit Pou et de nous tous avec lui ! Nous n’avons tout simplement pas remarqué qu’en essayant désespérément de réunir autour de nous quelques vassaux dans notre étranger proche, nous sommes à notre tour devenus l’étranger proche de la Chine. Le panmongolisme est un mot en soi terrible mais doux à nos oreilles”. 

(Asiopie est l’inversion moqueuse du mot-valise Eurasie, elle a été inventée par Pavel Milioukov dans les années trente pour ridiculiser les délires eurasistes, déjà, de certains Russes Blancs) 

 
Les années sont passées. La grave maladie mentale du patient russe s’est encore notablement aggravée. Leressentiment contre l’Occidentet laconfrontation avec l’Occidentont grandi et se sont peu à peu transformés en guerre hybride de la Judocratie (référence à la passion poutinienne pour le judo) orthodoxo-mafieuse avec le monde anglo-saxon décadent. La dépendance non seulement psychologique, mais aussi économique et politique de notre antique tribu aryenne à l’égard de la Chine s’est accrue proportionnellement. Antique tribu descendue un jour des Carpathes en agitant déjà son chromosome supplémentaire de spiritualité. 

Cela fait maintenant deux ans que le noble descendant de Molotov-Ribbentrop (il s’agit de Viatsheslav Nikonov, député influent de la Douma et réellement petit-fils de Molotov) passe d’un plateau de télévision à l’autre pour nous informer avec un visage rayonnant de bonheur de la même bonne nouvelle : le camade Xi (Jinping) l’aurait personnellement informé du merveilleux secret : nous nous tenons désormais dos à dos. 

Cette métaphore musclée est sans conteste génétiquement proche de notre héros. C’est justement ainsi, dos à dos, que se tenaient en 1939-41 ses deux célèbres grands-pères, scellant par le sang versé ensemble leur union contre les fauteurs de guerre anglo-saxons. 

C’est l’état d’esprit qui caractérise le dialogue russo-chinois de cette dernière décennie. Le côté russe essaie toujours de s'y dresser sur la pointe des pieds et d'atteindre le style pathétique qui caractérise les déclarations de deux grandes puissances qui s’accordent, allant jusqu’à bafouiller timidement quelques mots sur le statut militaro-politique de cette alliance. Alors qu’au même moment la partie chinoise a constamment indiqué à son jeune partenaire la véritable place qu’il occupe dans le duo :  

La formation d’une alliance militaire et politique n’est pas souhaitable dans la mesure elle peut s’accompagner de dépenses et de risques importants liés au soutien mutuel en cas de guerre. 

Par contre la collaboration frontalière se développe trop lentement. Les discussions sur les problèmes territoriaux frontaliers sont dominées par des considérations sur de prétendues menaces chinoises, économiques, démographiques et militaires. Or ces menaces n’existent pas en réalité.” 

L’irritation des camarades chinois à l’égard de l’énigmatique âme russe est facile à comprendre. Déjà le 24 mai 2014 le camarade Li Yuanchao, vice-président chinois, l’avait clairement exposée, s’adressant directement au dirigeant du Monde Russe pendant le Forum Economique de Saint-Pétersbourg : “Toutes vos terres sont immenses et fertiles. Malheureusement il n’y règne aucun ordre. Les chinois travailleurs y viendront et y installeront leur Ordre du Ciel.” 

Mais voilà que ces derniers jours nous parviennent de Pékin des signes qu’on peut enfin vraiment interpréter dans l’esprit nikonovien du “dos à dos”. Pour la première fois le Ministère des Affaires Etrangères Chinois a condamné les nouvelles sanctions américaines contre la Fédération de Russie. Rappelons que depuis 2014 et jusqu’à nos jours la Chine participait de facto au programme de sanctions américain, les banques chinoises refusant de collaborer avec les entreprises russes portées sur la liste noire. 

Le ministre russe des affaires Etrangères Lavrov était en visite à Pékin les 22 et 23 mars et l’air enivrant de la Cité Interdite lui a joué un vilain tour. Il a commencé par porter ostensiblement un masque médical pour le moins discutable. Puis visiblement le dos bien réchauffé par ses collègues chinois il s’est demandé : “N’est-il pas temps, camarades, de nous retirer du fameux système SWIFT et d’en finir avec l’utilisation de moyens de paiement contrôlés par l'Occident ?". 

Les camarades se sont fendus d’un sourire affectueux et suave. Ils comprenaient parfaitement pourquoi le barbare du Nord remettait le système SWIFT sur le tapis. C’est pour parler de ça qu’il était venu. Moscou se préparait à nouveau à se venger des Ukrainiens déraisonnables et à protéger tous les russophones de la région. Déjà se terminait l’opération “Gleiwitz” qui devait persuader la communauté internationale de la réalité des plans agressifs fomentés par les bellicistes de Kiev. Mais on s’inquiétait un peu de la réaction des Etats-Unis, dont l’élément indiscutablement le plus douloureux pour Moscou est la déconnexion du Système SWIFT. On aurait souhaité que dans ce cas les Chinois ne se conduisent pas comme en 2014. 

(Gleiwitz est le nom de la ville polonaise dans laquelle les nazis organisèrent le 31 août 1939 la provocation qui devait justifier l’invasion de la Pologne.) 

Pour Pékin s’offre la possibilité séduisante de pousser les barbares hésitants à faire un pas fatal qui ouvrirait à la Chine des perspectives géopolitiques étourdissantes quels que soient les scénarios possibles d’évolution des événements. 

Scénario N°1. Poutine réussit relativement impunément à occuper une partie notable du territoire ukrainien. Les Etats-Unis se contentent d’une condamnation verbale, traitant une fois de plus Poutine d’assassin, et d’un nouveau paquet de sanctions ponctuelles, sans atteindre le niveau d’une guerre économique totale. Macron se précipite à Moscou pour une mission humanitaire de maintien de la paix destinée à consolider le nouveau succès militaire du Kremlin. 

Un tel résultat, après sept ans de discussions, de négociations, d'exhortations, de forums et de formats, constitue un effondrement complet du système de sécurité européen. Désormais, le jeu sur le continent ne se jouera que selon les règles russes. Pour les États-Unis, cela ne signifiera pas seulement leur retrait d'Europe. Et pas seulement la fin de l'OTAN, mais aussi la fin des États-Unis en tant que puissance mondiale, et davantage encore, la disparition de l’Occident comme concept politique. 

Les Etats-Unis resteront un géant économique notable sur la scène mondiale, mais un géant castré. Qui pourra encore avoir confiance en leurs garanties politiques et surtout militaires, par exemple dans la région Indopacifique ? L’Inde ? Le Japon ? L’Australie ? Tous les plans ambitieux de Washington pour mettre en place une “Quad Alliance” contre la Chine seront réduits à néant. 

Dans le vide géopolitique qui en résultera, la Chine pourra réaliser sans entrave et de manière démonstrative les projets fatidiques que ses dirigeants laissaient à la génération de leurs héritiers (Taiwan, détroits stratégiques, îles disputées, etc.). Elle parlera également sur un autre ton dans ses négociations commerciales avec les États-Unis. 

Le 23 août 1939, le brise-glace "Adolf Hitler" quittait sa cale de lancement stalinienne et commençait à mettre en œuvre la tâche historique mondiale qui lui était assignée - la destruction de l'Occident démocratique. Et à l'été 1940, le brise-glace était sur le point de remplir sa mission. 

(23 août 1939 : signature du pacte germano-soviétique) 

Aujourd’hui Moscou et Pékin entretiennent avec l’Occident démocratique à peu près les mêmes rapports, sinon pires, que Berlin et Moscou il y a 80 ans.  

Mais cette fois Moscou ne sera pas le bénéficiaire final du projet, mais sa pièce ouvrière : la jonque pirateVladimir Poutine destinée à écraser psychologiquement l’Occident. 

Scénario N°2.  

Tout cela est parfaitement compris à Washington. Et c’est pourquoi, quelle que soit l’opposition acharnée des agents du Kremlin ou des idiots utiles bourgeois à la Kissinger, KerryGraham, Carlson, Hannity...l’Etat profond se reprend en main, les Etats-Unis appliquent des “sanctions infernales” à la Russie et apportent un soutien économique, politique ou autre maximal à l’Ukraine en train de se défendre contre l’envahisseur. L’aventure poutinienne s’enlise et échoue. 

Poutine est écarté du pouvoir par son entourage proche : une coalition de pragmatiques qui le détestent pour avoir déclenché cette guerre, et d’enragés qui le détestent parce qu’il ne l’a pas terminée selon sa célèbre formule “Nous monterons au paradis, et tous les autres crèveront”. Il laisse derrière lui un champ politique désert et calciné, une population en colère, des confits de propriété en cascade, opposant les groupes politico-maffieux dans une guerre de tous contre tous. Dans cette atmosphère de chaos et d’anarchie croissante des risques sérieux apparaissent pour la vie et la sécurité des millions de tractoristes, de mineurs, de commerçants et de bandits chinois qui habitent les espaces immenses de la Sibérie et de l’Extrême-Orient Russe. L’intervention opportune, pour rétablir l’ordre, de contingents limités de petits hommes jaunes polis (l’auteur reprend l’expression consacrée dans les médias russes de petits hommes verts polis pour désigner les troupes spéciales russes entrées en Crimée en 2014 juste avant son annexion) est chaudement accueillie, y compris par une majorité écrasante de travailleurs russophones. A l’occasion de référendums locaux spontanément organisés et donnant à chacun la possibilité d’exprimer sa volonté, la Sibérie, l’Extrême-Orient et la région de la Mer Sacrée du Nord (Baïkal) retrouvent le giron de l’Empire du Grand Khan. Un merveilleux cadeau pour le camarade Xi à l’occasion de son intronisation en tant que dirigeant à vie, et peut-être même en tant que fondateur d'une nouvelle dynastie impériale chinoise. 

Comme nous l’avait promis naguère le camarade Li, les chinois travailleurs vont réussir à instaurer l’Ordre du Ciel dans l’Etat Unifié de la Grande Eurasie, ou Troisième Horde, après celle de Gengis Khan et le Camp Socialiste de Staline.  

Tout cela les pragmatiques du Kremlin le comprennent très bien. Leur dispute avec les enragés se poursuit, y compris à l’intérieur de la boite crânienne de celui que Biden vient de traiter d’assassin. Le soft power chinois s’est invité dans ce débat académique en se rangeant du côté des enragés comme pour les encourager : “allez, au travail, frères ! ”. L’enjeu pour les chinois est énorme. Dès que les divisions blindées des républiques autonomes de Donetsk et de Lougansk, conduites par des tractoristes et des laveurs de voitures une fois de plus poussés au désespoir, se jetteront sur Marioupol, la Chine s’installera confortablement sur sa célèbre clôture et attendra avec curiosité de voir le cadavre duquel de ses ennemis passera en flottant le premier devant elle. 

 

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