Le croûton de Kharkov ou de l'impossibilité d'être Ukrainien

A l’automne 1991, quelques semaines avant que l’Ukraine ne déclare son indépendance et quitte l’URSS  moribonde, j’ai été envoyé remplir des fonctions de lecteur à l’Université de Kharkov, deuxième ville du pays, majoritairement russophone mais un peu moins tournée vers la Russie que les villes du Donbass.

A l’automne 1991, quelques semaines avant que l’Ukraine ne déclare son indépendance et quitte l’URSS  moribonde, j’ai été envoyé remplir des fonctions de lecteur à l’Université de Kharkov, deuxième ville du pays, majoritairement russophone mais un peu moins tournée vers la Russie que les villes du Donbass.

  Dans le cadre de ma mission  je suis dès mon arrivée allé visiter une école secondaire proposant un enseignement renforcé du français. J’y ai été cordialement reçu par un directeur typiquement soviétique dans le costume comme dans le discours. Il a tenu à me montrer le musée de l’école. C’est une institution typique de la pédagogie soviétique visant à entretenir et renforcer les sentiments patriotiques des élèves. On ne sait pourquoi, ce musée d’une école de la banlieue de Kharkov était consacré au blocus de Leningrad.

  Parmi les images du calvaire enduré par la population de septembre 1941 à janvier 1944 une vitrine présentait comme une relique sacrée une tranche de pain gris, pétrifié, poussiéreux et qu’on sentait sur le point de s’effriter définitivement. Une étiquette tapée à la machine et jaunie par les ans en indiquait la composition. J’ai oublié les proportions mais il y avait là plus  de sciure de bois que de farine. Malgré la fausseté tangible et le caractère grossièrement idéologique de ces interminables et obligées commémorations, ce morceau de pain, certainement pas plus authentique que le Saint-Suaire de Turin, gardait néanmoins quelque chose d’émouvant dans sa misérable simplicité.

  Quelques mois plus tard, à la fin de l’hiver, alors que l’Ukraine était devenue un Etat souverain, je suis revenu parler didactique du Français Langue Etrangère avec mes collègues de l’école secondaire.En réalité il s’agissait surtout de distribuer quelques journaux et manuels français et de boire des litres de thé avec des professeurs que ni leur âge, ni leur salaire, ni leur formation, ni le niveau de leurs élèves ne prédisposaient aux innovations pédagogiques; je les comprenais fort bien.

  Je fus accueilli par le même directeur mais éprouvai quelques difficultés à le reconnaître. Il avait troqué sa chemise de fonctionnaire russe contre une blouse brodée sans col comme en portait les nationalistes  locaux et Nikita Khrouchtchev lors de ses vacances en Crimée. Il commençait aussi à se laisser pousser une moustache patriotique à la Taras Chevtchenko ou à la Taras Boulba. Il avait surtout complètement oublié le russe qui était sa langue maternelle il y a encore quelques semaines et m’imposa un interprète qui me traduisait ses propos de l’ukrainien en russe. Comme à ma première visite il me fit les honneurs de son petit musée où je retrouvai l’émouvant croûton à la place d’honneur. Mais l’étiquette avait changé, toute neuve et désormais rédigée en ukrainien, elle identifiait la relique comme la ration hebdomadaire des malheureux paysans de la région pendant le Holomor, cette famine dont avait terriblement souffert le sud de la Russie, les régions de la Volga et l’est de l’Ukraine de 1931 à 1933 lors de la campagne de collectivisation. En l’espace de quelques mois l’histoire officielle du nouveau régime avait attribué la responsabilité de cette catastrophe aux seuls moskals  (c’est ainsi que les nationalistes désignent injurieusement encore aujourd’hui les Russes), oubliant l’origine ukrainienne de nombreux dirigeants soviétiques et le zèle dont ils avaient souvent fait preuve lors des campagnes de réquisition ou de répression. Cette manière qu’ont les ukrainiens de ne pas assumer les crimes du stalinisme en s’en faisant passer pour les victimes rappelle souvent le rapport de nombreux Autrichiens au nazisme: nous n’y sommes pour rien, adressez-vous aux Allemands…

  Le directeur et moi fîmes comme si notre première rencontre n’avait jamais eu lieu et que je découvrais le musée de l’école pour la première fois. Cette hypocrisie cynique (je sais que tu sais que je sais mais nous faisons tous les deux comme si de rien n’était…) était la première règle de survie et de promotion en URSS, et l’est restée dans la plupart des Etats qui lui ont succédé. La démocratie ne s’y est que très formellement installée et jamais au niveau local qui conserve un mode de gestion clanique ou féodal. L’allégeance au pouvoir s’y marque toujours par le respect plus ou moins sincère de la symbolique dominante.

  Si ce directeur d’école est encore en fonction aujourd’hui, j’imagine qu’il n’a pas encore enlevé le portrait de Yanukovitch au dessus de son bureau, seul président encore légitime pour cette partie de l’Ukraine, mais il y a certainement ajouté celui de Poutine. A tout hasard le drapeau ukrainien est encore fiché dans le porte-plume de sa table de travail, on ne sait jamais comment les choses peuvent tourner, mais le tricolore russe et le ruban de Saint-Georges y ont remplacé le fanion étoilé de l’Europe. Quant au morceau de pain du musée, il sera toujours temps d’en faire l’ordinaire des défenseurs de Sébastopol en 1844 si les séparatistes l’emportent…

  En 1991 L’Ukraine n’est pas devenue indépendante à la suite d’un vaste mouvement populaire mais parce que les communistes encore au pouvoir ont compris que c’était le seul moyen de ne pas le perdre et de ne pas partager le triste destin de Gorbatchev et du Parti Communiste russe.

  La conversion instantanée des élites au nationalisme n’avait pas d’autre signification que la sauvegarde des privilèges associés au pouvoir et le contrôle du processus de privatisation qui s’annonçait. Quant à la majorité de la population, elle y adhérait formellement, comme elle avait adhéré au communisme et s’était même assez bien accommodée de l’occupation allemande entre 1941 et 1944.

  Depuis 1991 se partagent le pouvoir d’anciens communistes superficiellement acquis à la démocratie et à l’économie de marché, comme Yanukovitch, et des nationalistes pas beaucoup plus sincères dans leurs convictions mais désireux de participer au festin comme Iouchtchenko ou Tymochenko, en ajoutant aux maigres épinards des revenus industriels de l’Est le beurre des subventions européennes et des prêts du FMI.

  L’anecdote vraie du quignon de Kharkov n’a pas d’autre vertu que d’illustrer l’impossible identité ukrainienne et d’exhiber les racines de l’impuissance de cet Etat qui a d’abord laissé des néo-nazis agiter des armes de guerre en plein centre de la capitale, pendant des semaines, sur le Maïdan, du temps de Yanukovitch, et qui aujourd’hui, après le changement de régime, se laisse dépouiller sans réagir d’une partie de son territoire et reste incapable de faire régner l’ordre sur la moitié de celui qui lui reste.

  On comprend mieux cette double impuissance quand on sait que presque tous les officiers de l’armée, de la police et des services secrets, ces fameux siloviki, ont exactement la même mentalité, la même morale et le même courage que ce directeur d’école.

  Avant d’aider l’Ukraine, financièrement ou politiquement, il serait bon de se demander si elle est capable de s’aider elle-même.

  Il n’est pas question de laisser penser à la Russie que tout lui est permis, mais il sera difficile d’arrêter ses nouvelles ambitions impériales sur les frontières actuelles d’une Ukraine qui ne croit pas elle-même en elle même.

 

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