Raoul Olivier
Abonné·e de Mediapart

112 Billets

0 Édition

Billet de blog 6 oct. 2021

Les Témoins du Miracle de Singapour

L'adresse d'Alexeï Navalnyi au Oslo Freedom Forum, envoyée de sa prison en Russie

Raoul Olivier
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il n’y a rien de spécial à ce que je participe à un forum sur les droits de l’homme par correspondance. Virtuellement. C’est souvent comme ça qu’on fait par les temps qui courent. Mais ce ne sont pas des mesures sanitaires contre le covid qui m’empêchent aujourd'hui de prendre part aux travaux du Oslo Freedom Forum, en personne ou on-line. Et beaucoup, beaucoup trop, se trouvent dans la même situation que moi.  

J’écris cette intervention sur un bout de papier dans le parloir d’une colonie pénitentiaire. On me déshabille et on me fouille chaque fois que j’entre et sors de cette pièce. J’ai à peu près une heure à ma disposition pour vous écrire. Et le gardien surveille le moindre de mes mots. J’ai l’impression d’écrire un plan d’évasion ou une recette de bombe, et pas un discours destiné à un forum consacré aux droits de l’homme. 

Les leaders mondiaux sont peut-être efficaces quand il s'agit de résoudre certains problèmes globaux, mais quand il s’agit de défendre les droits de l’homme leur action laisse pour le moins à désirer. Je crains que bientôt le fait qu’un militant célèbre de Russie, de Biélorussie, de Cuba ou de Hong-Kong participe en personne à un tel forum au lieu d’envoyer un bout de papier depuis sa prison passe pour un véritable miracle 

Quand je m’adresse aux leaders du mouvement de défense des droits de l’homme, ils ont le droit, plus que quiconque, de me répondre collectivement : “nous vous l’avions bien dit”. C’est vrai. Vous nous l’aviez bien dit. Vous nous avez prévenus. Vous aviez parfaitement raison, et ceux qui ne vous ont pas écoutés avaient infiniment tort. Et je crois que chaque chef d’Etat doit vous répondre exactement la même chose. 

Mais nous entendons d’eux tout autre chose. Combien de belles histoires ne nous a-t-on pas racontées ces trente dernières années sur les merveilles de la modernisation autoritaire ? Combien de fois des diplomates expérimentés, en répétant les slogans de la Realpolitik, ne nous ont-ils pas susurré à l’oreille : “ne faites pas trop pression sur ce dictateur à propos des droits de l’homme, vous allez l’effaroucher. Il est prêt à effectuer des réformes économiques, et c'est le plus important, vous devez le comprendre” ? Combien de fois de grands banquiers d’affaire ne nous ont-ils pas cligné de l’œil depuis la page des journaux économiques en disant : “Et alors ? Même si on torture un peu par-ci par-là, l'essentiel c'est que l'économie croisse de 7% par an" ? 

Une vraie religion est apparue, qu’on pourrait appeler “Les Témoins du Miracle de Singapour”. Beaucoup de New-York à Francfort en passant par Londres y ont pieusement cru et y croient encore. Le Rwanda, le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie étaient les prophètes de cette religion. Et ils répétaient comme un mantra : “Ne nous embêtez pas avec la question des droits de l'homme, contentez-vous d'investir massivement dans notre pays et il se transformera à coup sûr en un nouveau Singapour". 

Mais aucun Singapour n’est apparu. Les défenseurs des droits auxquels on demandait de plus en plus souvent de se taire se trouvèrent avoir parfaitement raison. Dans les pays où les droits de l’homme ne sont pas placés au fondement de l’Etat il n’y a pas de croissance durable ni de réel développement. Et tant que le respect des droits de l’homme dans tel ou tel pays ne devient pas un facteur déterminant de sa politique intérieur, au même titre que les taux directeurs de sa banque centrale, ce pays ne peut-être l’exemple au mieux que d’un renforcement temporaire de l’autoritarisme. Ce qui inévitablement conduira tôt ou tard à des problèmes et des régressions. 

L’organisation que j’ai fondée est spécialisée dans la lutte contre la corruption. Cela a suffi pour faire de moi un extrémiste aux yeux des autorités de mon pays. 

J’insiste sur le fait que la corruption est la cause fondamentale de nombreux problèmes et de défis globaux, de la guerre à la misère, et je constate que la corruption prospère là où on néglige les droits de l’homme. Pour voler quelque chose à un homme, il faut d’abord le priver de son droit à un procès équitable, de sa liberté d’expression et d’élections honnêtes. 

Le fonctionnaire qui prend des pots de vin et le policier qui enfile un sac sur la tête d'un prisonnier attaché à une chaise, c’est un seul et même homme. Sa loi est celle de la supériorité du fort sur le faible, de la supériorité des intérêts du groupe sur les droits de l'individu. Il est toujours prêt à commettre un crime comme si c'était un acte de loyauté à l’égard du pouvoir en place. 

La question des droits de l’homme doit cesser d’être une simple formalité, le dernier point et le moins important dans les communiqués qui suivent les rencontres au sommet des leaders mondiaux. 

La politique doit se consacrer à la lutte pour les droits de l’homme et pas aux gazoducs ou à une fumeuse “coopération dans le domaine de la sécurité”. Toute action, tout événement qui ne débouche pas sur une amélioration réelle de la situation des droits de l’homme est au mieux inutile. 

Les défenseurs des droits de l’homme essaient depuis longtemps de nous le faire comprendre. Puissions-nous les entendre. 

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Husain, Shahwali, Maryam... : ces vies englouties au large de Calais
Qui sont les vingt-sept hommes, femmes et enfants qui ont péri dans la Manche en tentant de rallier la Grande-Bretagne ? Il faudra des semaines, voire des mois pour les identifier formellement. Pour l’heure, Mediapart a réuni les visages de dix de ces exilés, afghans et kurdes irakiens, portés disparus depuis le naufrage du 24 novembre.
par Sarah Brethes (avec Sheerazad Chekaik-Chaila)
Journal
2022 : contrer les vents mauvais
« À l’air libre » spécial ce soir : d’abord, nous recevrons la rappeuse Casey pour un grand entretien. Puis Chloé Gerbier, Romain Coussin, et « Max », activistes et syndicalistes en lutte seront sur notre plateau. Enfin, nous accueillerons les représentants de trois candidats de gauche à l'élection présidentielle : Manuel Bompard, Sophie Taillé-Polian et Cédric van Styvendael.
par à l’air libre
Journal
LR : un duel Ciotti-Pécresse au second tour
Éric Ciotti est arrivé en tête du premier tour du congrès organisé par Les Républicains pour désigner leur candidat·e à l’élection présidentielle. Au second tour, il affrontera Valérie Pécresse, qui a déjà reçu le soutien des éliminés Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin.
par Ilyes Ramdani
Journal — Violences sexuelles
Violences sexuelles : l’ancien ministre Jean-Vincent Placé visé par une plainte
Selon les informations de Mediapart et de l’AFP, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire après la plainte pour harcèlement sexuel d’une ancienne collaboratrice. D’après notre enquête, plusieurs femmes ont souffert du comportement de l’ancien sénateur écolo, devenu secrétaire d’État sous François Hollande.
par Lénaïg Bredoux

La sélection du Club

Billet de blog
« Nous, abstentionnistes » par Yves Raynaud (3)
Voter est un droit acquis de haute lutte et souvent à l'issue d'affrontements sanglants ; c'est aussi un devoir citoyen dans la mesure où la démocratie fonctionne normalement en respectant les divergences et les minorités. Mais voter devient un casse-tête lorsque le système tout entier est perverti et faussé par des règles iniques...
par Vingtras
Billet d’édition
2022, ma première fois électorale
Voter ou ne pas voter, telle est la déraison.
par Joseph Siraudeau
Billet de blog
L'extrême droite a un boulevard : à nous d'ériger des barricades
Un spectre hante la France… celui d’un pays fantasmé, réifié par une vision rance, une France qui n’a sûrement existé, justement, que dans les films ou dans les rêves. Une France muséale avec son glorieux patrimoine, et moi je me souviens d’un ami américain visitant Versailles : « je comprends mieux la Révolution française ! »
par Ysé Sorel
Billet de blog
Ne lâchons pas le travail !
Alors qu'il craque de tous côtés, le travail risque d'être le grand absent de la campagne présidentielle. Le 15 janvier prochain, se tiendra dans la grande salle de la Bourse du travail de Paris une assemblée citoyenne pour la démocratie au travail. Son objectif : faire entendre la cause du travail vivant dans le débat politique. Inscriptions ouvertes.
par Ateliers travail et démocratie