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Billet de blog 6 oct. 2021

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Les Témoins du Miracle de Singapour

L'adresse d'Alexeï Navalnyi au Oslo Freedom Forum, envoyée de sa prison en Russie

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il n’y a rien de spécial à ce que je participe à un forum sur les droits de l’homme par correspondance. Virtuellement. C’est souvent comme ça qu’on fait par les temps qui courent. Mais ce ne sont pas des mesures sanitaires contre le covid qui m’empêchent aujourd'hui de prendre part aux travaux du Oslo Freedom Forum, en personne ou on-line. Et beaucoup, beaucoup trop, se trouvent dans la même situation que moi.  

J’écris cette intervention sur un bout de papier dans le parloir d’une colonie pénitentiaire. On me déshabille et on me fouille chaque fois que j’entre et sors de cette pièce. J’ai à peu près une heure à ma disposition pour vous écrire. Et le gardien surveille le moindre de mes mots. J’ai l’impression d’écrire un plan d’évasion ou une recette de bombe, et pas un discours destiné à un forum consacré aux droits de l’homme. 

Les leaders mondiaux sont peut-être efficaces quand il s'agit de résoudre certains problèmes globaux, mais quand il s’agit de défendre les droits de l’homme leur action laisse pour le moins à désirer. Je crains que bientôt le fait qu’un militant célèbre de Russie, de Biélorussie, de Cuba ou de Hong-Kong participe en personne à un tel forum au lieu d’envoyer un bout de papier depuis sa prison passe pour un véritable miracle 

Quand je m’adresse aux leaders du mouvement de défense des droits de l’homme, ils ont le droit, plus que quiconque, de me répondre collectivement : “nous vous l’avions bien dit”. C’est vrai. Vous nous l’aviez bien dit. Vous nous avez prévenus. Vous aviez parfaitement raison, et ceux qui ne vous ont pas écoutés avaient infiniment tort. Et je crois que chaque chef d’Etat doit vous répondre exactement la même chose. 

Mais nous entendons d’eux tout autre chose. Combien de belles histoires ne nous a-t-on pas racontées ces trente dernières années sur les merveilles de la modernisation autoritaire ? Combien de fois des diplomates expérimentés, en répétant les slogans de la Realpolitik, ne nous ont-ils pas susurré à l’oreille : “ne faites pas trop pression sur ce dictateur à propos des droits de l’homme, vous allez l’effaroucher. Il est prêt à effectuer des réformes économiques, et c'est le plus important, vous devez le comprendre” ? Combien de fois de grands banquiers d’affaire ne nous ont-ils pas cligné de l’œil depuis la page des journaux économiques en disant : “Et alors ? Même si on torture un peu par-ci par-là, l'essentiel c'est que l'économie croisse de 7% par an" ? 

Une vraie religion est apparue, qu’on pourrait appeler “Les Témoins du Miracle de Singapour”. Beaucoup de New-York à Francfort en passant par Londres y ont pieusement cru et y croient encore. Le Rwanda, le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie étaient les prophètes de cette religion. Et ils répétaient comme un mantra : “Ne nous embêtez pas avec la question des droits de l'homme, contentez-vous d'investir massivement dans notre pays et il se transformera à coup sûr en un nouveau Singapour". 

Mais aucun Singapour n’est apparu. Les défenseurs des droits auxquels on demandait de plus en plus souvent de se taire se trouvèrent avoir parfaitement raison. Dans les pays où les droits de l’homme ne sont pas placés au fondement de l’Etat il n’y a pas de croissance durable ni de réel développement. Et tant que le respect des droits de l’homme dans tel ou tel pays ne devient pas un facteur déterminant de sa politique intérieur, au même titre que les taux directeurs de sa banque centrale, ce pays ne peut-être l’exemple au mieux que d’un renforcement temporaire de l’autoritarisme. Ce qui inévitablement conduira tôt ou tard à des problèmes et des régressions. 

L’organisation que j’ai fondée est spécialisée dans la lutte contre la corruption. Cela a suffi pour faire de moi un extrémiste aux yeux des autorités de mon pays. 

J’insiste sur le fait que la corruption est la cause fondamentale de nombreux problèmes et de défis globaux, de la guerre à la misère, et je constate que la corruption prospère là où on néglige les droits de l’homme. Pour voler quelque chose à un homme, il faut d’abord le priver de son droit à un procès équitable, de sa liberté d’expression et d’élections honnêtes. 

Le fonctionnaire qui prend des pots de vin et le policier qui enfile un sac sur la tête d'un prisonnier attaché à une chaise, c’est un seul et même homme. Sa loi est celle de la supériorité du fort sur le faible, de la supériorité des intérêts du groupe sur les droits de l'individu. Il est toujours prêt à commettre un crime comme si c'était un acte de loyauté à l’égard du pouvoir en place. 

La question des droits de l’homme doit cesser d’être une simple formalité, le dernier point et le moins important dans les communiqués qui suivent les rencontres au sommet des leaders mondiaux. 

La politique doit se consacrer à la lutte pour les droits de l’homme et pas aux gazoducs ou à une fumeuse “coopération dans le domaine de la sécurité”. Toute action, tout événement qui ne débouche pas sur une amélioration réelle de la situation des droits de l’homme est au mieux inutile. 

Les défenseurs des droits de l’homme essaient depuis longtemps de nous le faire comprendre. Puissions-nous les entendre. 

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