Le ruban de la colère

Le ruban de la colère

  En raison du décalage horaire on fête la victoire sur l’Allemagne nazie le 9 mai en Russie et dans les Etats de l’ex-URSS. En regard  de ce qui se passe actuellement en Ukraine, cette commémoration prend cette année un sens tout à fait particulier.

  Le 5 mai les associations d’anciens combattants moldaves de l’Armée Rouge ont déployé dans les rues de Kichinev un immense ruban de Saint-Georges de plus de 200 mètres de long. Il s’agissait de réagir à la décision de la mairie de ne pas organiser de parade le 9 mai et de fêter à la place la « Journée de l’Europe ». On peut comprendre la déception des véritables anciens combattants, mais la jeunesse des 1000 à 3000 participants qui se réclamaient de l’association « Rodina-Evrosoyuz » (« Notre patrie, l’Union eurasiatique ! ») a conduit beaucoup de moldaves à y voir la main de Moscou.  Comme le premier acte d’une mauvaise pièce avec la Transnistrie dans le rôle de la Crimée et Kichinev dans celui de Donetsk : les populations russophones  maltraitées dans leur identité et poussées au désespoir par l’incurie des dirigeants moldaves appellent Poutine et ses « petits hommes verts » à leur secours.

  Pendant ce temps le nouveau pouvoir ukrainien décide de remplacer pour les commémorations du 9 mai le ruban de Saint-Georges par un coquelicot rouge, semblable à celui que portent les Anglais le 11 novembre.  Et on ne célèbre plus la fin de la Grande Guerre Patriotique de 1941 à 1945, mais la fin de la Seconde Guerre Mondiale, de 1939 à 1945. On verra plus loin l’importance capitale de ce déplacement chronologique.

  Fièrement exhibé par les tout récents citoyens russes de Crimée depuis  l’annexion  et par les séparatistes du Donbass, le ruban de Saint-Georges est devenu insupportable aux yeux de nombreux Ukrainiens. Il est régulièrement profané ou brûlé publiquement, par exemple à Odessa, par les partisans de l’Euromaïdan et les images du sacrilège sont montrées en boucle par les media russes à une population qu’il faut persuader que décidément ces ukrainiens ne respectent rien, et ne cachent même plus leurs sympathie pour le nazisme.

  Mais de quoi s’agit-il vraiment ? Comment ce petit bout de tissu en est-il venu  à focaliser tant de haine ?

  Matériellement c’est un morceau  d’étoffe d’environ deux centimètres de largeur et trente de long rayé longitudinalement de trois bandes noires séparées par deux bandes orange. Les citoyens de la Fédération de Russie animés de forts sentiments patriotiques en décorent leur boutonnières et leurs rétroviseurs peu après la fonte des dernières neiges. C’est devenu depuis une dizaine d’années un signe plus sûr de l’arrivée du printemps que le retour des hirondelles. Plus on s’approche du 9 mai et plus en voit. Quelques paresseux les laissent pendouiller jusqu’à l’année suivante.

  Historiquement il s’agit du ruban auquel était pendue la Croix de Saint-Georges, plus haute distinction militaire instituée par Catherine II au 18ème siècle. Le noir symbolise la fumée et l’orange le feu des combats. Le même dessin a été repris en 1943, lorsque la symbolique communiste n’était plus assez mobilisatrice et qu’il fallut en revenir aux fondamentaux du nationalisme russe. Le ruban accompagnait la « Médaille d’Honneur », et après la guerre, la décoration « pour contribution à la victoire sur l’Allemagne fasciste »

  Le ruban a repris du service à partir de 2005, relancé par l’agence de presse RIA. Novosti, fer de lance de l’appareil de propagande du régime poutinien. Comme il s’agissait de manifester sa reconnaissance à ceux qui ont donné leur vie ou risqué la mort pour en finir avec le nazisme, une des entreprises les plus criminelles de l’histoire de l’humanité, et à la liquidation de laquelle le peuple russe a participé plus qu’aucun autre, en payant un tribut terrible, l’initiative a d’abord été accueillie avec beaucoup de sympathie par tous, même par les opposants au régime ou les étrangers de Moscou qui se faisaient un point d’honneur de l’arborer, avec la petite pointe de snobisme qui les caractérise toujours.

  Mais les symboles n’ont pas de signification fixée une fois pour toutes, leur virginité ne dure qu’un été, et ne peut résister au plus douteuses instrumentalisations. En l’occurrence l’innocence originaire n’était qu’un mythe, il suffisait de connaître l’obédience des organisations de jeunesses qui les distribuaient dans les villes de Russie. Il est de la nature des symboles d’être indéfiniment réinterprétés en fonction des circonstances et des rapports de force à un moment donné en un lieu donné. Commémorer la victoire sur l’Allemagne nazie, ce n’est pas la même chose sous Brejnev, sous Gorbatchev ou sous Poutine, ce n’est pas la même chose à Londres, à Kiev ou à Moscou.

  L’innocent et printanier ruban est devenu en quelques années un signe d’allégeance au régime de Poutine et au patriotisme agressif, revanchard et crispé qui lui tient lieu d’idéologie.  Tout a commencé à changer à partir de 2008, après la guerre de Géorgie et les premiers effets de la crise économique mondiale.  Cette dernière rendait nécessaire de remplacer l’achat des consciences avec la manne pétrolière par un moyen moins coûteux et moins matériel, le sentiment national.

  L’Eglise Orthodoxe Russe fut mobilisée. Le fameux ruban est le thème décoratif dominant des fresques de l’Eglise du Christ Sauveur à Moscou, consacrée à la victoire de 1812 sur les Français et reconstruite en  1997. Elle est désormais conduite par le très docile et très patriote Patriarche Kirill qui est allé jusqu’à soutenir que les crimes du stalinisme sont à comprendre comme un de ces détours dont les voies impénétrables de la Providence ont le secret  et dont la finalité ultime est l’apothéose de la Grande Russie qui seule peut servir de phare à une humanité déboussolée par le matérialisme hédoniste et permissif du capitalisme libéral et de l’Occident décadent. Tous les intellectuels organiques, les « personnalités de confiance » comme les appellent les media, ont été conviés à définir la nouvelle « Idée Russe ». Mais ils n’ont rien trouvé de plus que les vieilles lunes slavophiles qui n’avaient pourtant pas réussi à sauver l’Empire et l’Autocratie il y a un siècle. Parmi eux le cinéaste officiel Nikita Mikhalkov propose doctement  « le conservatisme éclairé », version postmoderne et slave de l’alliance et du sabre et du goupillon.

  A partir de décembre 2011, quand pour la première fois une petite frange de la population a décidé de ne plus supporter de voir ses voix systématiquement volées dans des élections truquées, un ruban blanc est devenu le symbole de l’opposition non officielle et pacifique et a bien failli au printemps 2012 remplacer  le belliqueux petit bout de tissu tigré. Le 6 mai une grande manifestation dont le mot d’ordre était « la Russie sans Poutine » jette un défi au pouvoir à trois jours de sa fête populaire. Cela ne sera pas pardonné. Les organisateurs les plus prometteurs de ce mouvement, Alexeï Navalnyi et Sergueï Udaltsov sont aujourd’hui arrêtés pour des délits imaginaires. La fièvre est retombée, l’espoir a changé de camp, certains opposants sont même rentrés dans le rang, maudissant leurs errements libéraux et saluant les larmes aux yeux le retour de la Crimée dans le giron national. Choisir aussi un ruban comme symbole, en en changeant simplement la couleur, et pour la plus fade de toutes, est certainement une marque de faiblesse et exprime l’incapacité de cette opposition à imaginer une alternative non seulement à la symbolique du pouvoir, mais donc aussi à ce pouvoir lui-même.

  2014 marque un degré supplémentaire dans la montée en puissance de l’idée nationale incarnée dans le fameux ruban. Les jeux olympiques ont fourni l’occasion d’une débauche inouïe de drapeaux, d’hymnes, de parades grandioses et de discours auto satisfaits. Tout comme la flamme olympique a circulé d’un bout à l’autre du pays, du fond du Baïkal à la station orbitale internationale en passant par le pôle nord, on se fait aussi un devoir cette année de nouer le fier ruban de l’Arctique à l’Antarctique, du fond des océans à l’espace. L’annexion de la Crimée apparaît ainsi comme la continuation naturelle d’une enivrante série de victoires olympiques et toute la péninsule se pare d’un coup de noir et d’orange. L’association des deux couleurs commence à fonctionner chez le citoyen comme un signal déclenchant une brusque montée de fièvre patriotique.

  Mais un signal ne peut par lui-même provoquer de tels effets s’il ne correspond à aucune attente réelle, à aucune situation objective, à aucun mûrissement des mentalités. On a certainement trop négligé de 1991 à aujourd’hui la profondeur et la gravité du traumatisme provoqué par l’effondrement et la disparition de l’Empire soviétique. La nécessité de résoudre dans l’urgence des problèmes matériels vitaux dans les années 90 a relégué au second plan les interrogations identitaires et les blessures narcissiques. Il fallait d’abord survivre, se nourrir et se loger. Pas besoin de ruban quand on a faim.

  Les taux de croissance assurés par les revenus du pétrole entre 2000 et 2008 ont ensuite servi de consolation ou d’anesthésiant. Pas besoin non plus de ruban quand tout semble aller toujours mieux.

  Il a bien fallu attendre une dizaine d’années pour que l’humiliation du traité de Versailles devienne un thème mobilisateur dans l’Allemagne de l’entre deux guerres. Il aura fallu attendre environ le double, mais aussi l’occasion d’une crise économique mondiale, pour assister au  retour du refoulé impérial en Russie.

  Et comme tous les retours du refoulé, il est incontrôlable et contraint le peuple qui en est victime à répéter son passé en croyant ouvrir son avenir. Ce passé est sacralisé, sa représentation collective devient hallucinatoire et s’écarte toujours plus du réel, la légende dorée devient intouchable, la bulle mémorielle gonfle dangereusement. On ne peut plus aujourd’hui ouvrir la télévision en Russie sans tomber sur un film, un téléfilm ou un feuilleton de guerre ou à la gloire des services secrets. La Douma fait des propositions de loi qui interdisent toute discussion  par les historiens eux-mêmes de la version officielle de la seconde guerre mondiale, et en particulier du rôle décisif joué par Staline dans la victoire finale. Dans la langue de bois soviétique religieusement conservée par le nouveau régime, ce conflit s’appelle « Grande Guerre Patriotique ». La différence n’est pas seulement verbale. Si elle se termine un jour plus tard que pour les occidentaux, elle commence surtout 21 mois plus tard, ce qui permet par un habile recadrage chronologique d’en exclure le pacte Molotov-Ribbentrop, l’annexion de l’est de la Pologne, des pays baltes et de la Finlande en septembre 1939 et la fourniture de matières premières à l’Allemagne pendant la campagne de France et la bataille d’Angleterre…

  Ces ambigüités et cette instrumentalisation politique ne sont pourtant pas une raison suffisante pour refuser de porter le ruban. A travers lui un piège subtil a été posé.  Certes, accrocher le ruban, c’est aujourd’hui soutenir le pouvoir en place et désormais l’annexion de la Crimée ou le séparatisme du Donbass. Mais refuser, c’est cracher sur la mémoire des héros et se faire complice des nazis.

   Ce piège a déjà fonctionné plusieurs fois. La dernière chaîne de télévision d’opposition, Rain TV, ayant voulu initier un débat sur la nécessité stratégique de défendre Leningrad de 1941 à 1944 s’est retrouvée accusée de défaitisme. Les annonceurs et les réseaux câblés qui la diffusent, effrayés par la violence de la campagne de dénigrement et la mobilisation orchestrée des associations d’anciens combattants, ont rompu tous leurs contrats et contraint la chaîne à survivre tant bien que mal sur internet.

  Mais le matraquage pourrait finalement produire des effets inverses. Au regard des moyens publicitaires mis en œuvre, le port du ruban ne semble plus progresser dans la population ordinaire. Comme au temps de l’Union Soviétique la Russie aime à nouveau pulvériser les plans, on annonce cette année la production de 100 millions de rubans et la distribution de 4 millions d’entre eux à Moscou seulement, contre 3 l’année passée. Dans une ville de 10 millions d’habitants on devrait voir au moins une personne sur trois porter le ruban. On est loin du compte. De deux choses l’une : ou bien les moscovites moins patriotes qu’on le pense, le fourrent dans leur poche et n’y pensent plus, ou on a de nouveau facturé à l’Etat des fournitures imaginaires. Il n’y a rien de sacré pour la corruption.

  Sont de plus en plus nombreux ceux qui pensent que ne doivent porter une décoration que ceux qui l’ont réellement méritée par leurs actes, leur courage et les dangers encourus. Et si l’on veut rendre dignement honneur aux vrais héros de cette guerre terrible, on peut trouver des moyens alternatifs qui n’imposent pas de faire allégeance du même coup à un pouvoir dont les représentants, malgré leur patriotisme hystérique, placent leurs économie en Suisse, font étudier leurs enfants en Angleterre après les avoir fait échapper au service militaire en graissant la patte de militaires tout aussi patriotes, et se font soigner, comble d’ironie, en Allemagne. Leur amour de la Russie n’allant pas jusqu’à essayer d’y développer des systèmes de santé et d’éducation dignes de ce nom et dans lesquels les anciens combattants pourraient se faire soigner et leurs petits enfants étudier…

  Mais si visiblement les moscovites croient de moins en moins aux vertus du petit ruban, on peut néanmoins parier qu’on en verra beaucoup ce 9 mai sur la Place Rouge lors de la grande parade qui y est prévue. Et si jamais, comme certains le craignent, les blindés emportés par leur élan patriotique, foncent jusqu’en Ukraine, une partie de la population les accueillera en agitant frénétiquement le morceau d’étoffe rayée.

  Et voilà comment un symbole plutôt émouvant  et unanimement apprécié au départ peut devenir objet d’irritation et de discorde du fait d’une grossière instrumentalisation politicienne. Certes, toute conscience nationale a besoin de symbole, la cohésion nationale doit s’incarner en des signes tangibles qui manifestent le lien social, et d’autant plus quand le pays est immense, multiethnique et la société fracturée par de gigantesques  inégalités économiques. Aucun présent ne peut se construire sur l’oubli du passé. Mais aucun non plus sur sa falsification. Une nostalgie excessive et mensongère peut être aussi bien le symptôme ou la cause d’une absence d’avenir et de projet historique réaliste. Le passé semble ne plus passer en Russie et l’histoire se mettre à bégayer. Il est bien triste de voir une si grande culture entrer dans le 21ème siècle à reculons.  L’époque lance à l’humanité des défis écologiques, démographiques et technologiques inédits. Ce n’est pas en s’isolant, en inquiétant ses voisins et en agitant des rubans que la Russie contribuera à leur résolution et manifestera le mieux sa vraie grandeur.

 

 

 

 

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