Deux dessins de Charlie-Hebdo sur le terrible accident ou attentat qui a coûté la vie à 220 touristes russes dans le Sinaï ont déclenché une avalanche de réactions indignées dans les media russes.
A les lire il semble que ce sont tous les Russes et la Sainte Russie elle-même que le journal satirique a insultés.
Au vu des dessins, un crâne regrettant d’avoir choisi une compagnie russe plutôt qu’Air-Cocaïne et un combattant de l’Etat Islamique fuyant sous une pluie de débris d’avion et de valises avec la légende : « La Russie intensifie ses bombardements », il est clair que le journal n’a pas voulu manquer de respect aux malheureuses victimes ou à leurs proches. Dans un cas, ce sont Sarkozy et le FN qui sont visés, dans l’autre c’est l’inconscience, l’incurie ou l’hypocrisie d’un Etat qui d’un côté bombarde une organisation terroriste puissante et de l’autre ne déconseille même pas à ses ressortissants de se rendre dans une région du monde en partie tenue par cette organisation ou ses alliés proches. Au moment de l’accident/attentat, 80000 touristes russes se trouvaient à Sharm-El-Cheikh. Leur évacuation sécurisée ne commence que le 8 novembre. Craignant un retournement de l’opinion, pour l’instant plutôt favorable à l’intervention en Syrie, les officiels russes ont essayé de maintenir le plus longtemps possible la thèse de l’accident comme seule envisageable.
Le porte-parole de la présidence russe parle de blasphème. Le terme n’est pas neutre. C’est celui qu’utilisaient justement les assassins des journalistes du journal en janvier 2015 et ceux qui les soutenaient ou les approuvaient. Il faut rappeler qu’au lendemain de la tragédie quelques dizaines de moscovites seulement avaient manifesté leur solidarité en participant à une cérémonie près de l’ambassade de France. L’immense majorité des journalistes russes avait condamné le massacre du bout des lèvres et avait surtout suggéré que les caricaturistes l’avaient bien cherché. Le discours dominant, et pas seulement officiel, était que c’était là où menaient la tolérance et une trop grande liberté accordée à la presse.
Quelques jours plus tard Ramzan Kadyrov, le président tchétchène, organisait un meeting chez lui contre les caricatures publiées par le journal (un million de participants selon lui) et menaçait ouvertement les rares journalistes ou personnalités politiques russes qui avaient manifesté leur soutien à Charlie. Parmi eux, Boris Nemtsov, l’un des opposants les plus connus au régime, assassiné quelques mois plus tard sous les fenêtres du Kremlin. L’enquête, comme toujours dans ces cas-là en Russie, s’est depuis perdue dans les sables. Mais tout le monde sait que le commanditaire habite Groznyï et porte la barbe, et que le destinataire plus ou moins consentant habite au Kremlin et a le visage bourré de botox.
Sur toutes les chaînes russes ce 6 novembre les représentants du Kremlin comme de la douma versaient donc des larmes de crocodiles sur l’insulte faite à la Russie par la France. Les amalgames vont de plus en plus vite dans la nouvelle Russie, la susceptibilité frise la paranoïa, il y a quelques jours le speaker de la douma se croyait attaqué en vol par la chasse française au-dessus de Genève et faisait convoquer l’ambassadeur de France à Moscou pour en exiger des excuses. Des hommes politiques dont tout le monde sait qu’ils volent, perçoivent des pots de vin, planquent de l’argent dans les paradis fiscaux et trichent à toutes les élections manifestent d’un coup une extrême sensibilité éthique et condamnent la liberté de la presse qui règne dans la France décadente avec des trémolos dans la voix. Voilà Jirinovski, le Le Pen russe, qui retrouve des réflexes brejnéviens et réclame l’asile psychiatrique pour les dessinateurs de Charlie. Il se dit blessé dans son petit cœur sensible par les horribles dessins comme les voyous Koichi par une caricature du Prophète.
Les belles âmes de la Douma, aujourd’hui, choquées par les dessins de Charlie, ont pourtant souvent fait preuve dans un passé récent d’un humour très fin, par exemple quand elles s’échangeaient sur les réseaux sociaux des photomontages d’Obama aux prises avec une banane. Jirinovski lui-même a des talents comiques appréciés dans toute la Russie (http://blogs.mediapart.fr/blog/raoul-olivier/060215/la-derniere-blague-de-zhirinovski) On y verra que l’humour prisé par l’élite russe sait se libérer des étroites contraintes du politiquement correct occidental et qu’on ne craint pas de s’y moquer des femmes, des homosexuels, des Noirs, des Juifs et des Tchouktches. Dans le même esprit ces jours-ci un clip publicitaire pour une compagnie de téléphonie mobile tourne en boucle à la télévision : on y voit des nègres peinturlurés faire cuire un blanc dans une grosse marmite.
Pour expliquer la violence de la réaction des personnalités officielles russes aux dessins de Charlie on va encore nous raconter que les occidentaux ne comprennent rien à la finesse des sentiments russes. Comme chacun doit le savoir depuis Pouchkine au moins, l’âme russe n’est pas accessible à la raison et ne se laisse pas enfermer dans les étroites et froides catégories de la pensée cartésienne. Elle est bien trop riche pour cela. Certains invoqueront même Huntington et le conflit de civilisations : la froide et superficielle légèreté occidentale contre la profonde et chaude spiritualité orientale, prompte à la compassion et si facile à blesser dans ses plus élevés sentiments.
Pur baratin. Les russes (comme les Arabes, les Chinois ou les Guaranis) n’ont pas moins d’humour (et pas plus de cœur) que les journalistes parisiens, et il peut être aussi noir, cynique ou impertinent que chez Charlie. Qu’on relise Gogol, Tchekhov (sous Nicolas II), Zochenko (sous Staline), Dovlatov (sous Brejnev) ou Dimitri Bykov (sous Poutine). Ce qui arrive aujourd’hui à la Russie, humour interdit et paranoïa généralisée, peut arriver à n’importe quel pays encore libre si les populistes arrivent au pouvoir. Il y a quinze ans Poutine se réclamait de deux modèles, Franco et Pinochet. La Russie d’aujourd’hui ressemble effectivement à L’Espagne de Franco : le sabre, le goupillon, la détestation de la liberté et de l’humour. Tous les problèmes viennent de l’étranger. Faute d’avenir le passé est commémoré en permanence. L’esprit de sérieux règne et suspecte dans le moindre sourire le manque de respect ou la mutinerie.
L’humour, même noir, n’est pas une particularité culturelle, réservée à la France voltairienne. Pas plus que la dérision, l’irrévérence ou l’indépendance d’esprit. Ce sont plutôt des constantes anthropologiques que les circonstances historiques et politiques laissent plus ou moins s’exprimer. Les dictatures cléricales à la Poutine, à la Pétain, à la Franco, à la Mac McCarthy ou à l’Ahmadinejad n’aiment pas l’humour. Il n’est pas nécessaire d’y voir un malentendu civilisationnel ou une différence de nature entre l’Europe et l’Asie.
Et quand on voit l’obsession actuelle des députés russes et du clergé orthodoxe à voir du blasphème partout, on se demande pourquoi ils soutiennent aussi fougueusement les bombardements russes en Syrie. Ils devraient plutôt communier avec les islamistes dans leur détestation commune de l’humour et de l’indépendance d’esprit.
En réalité l’humour de Charlie n’affirme qu’une seule et même chose contre les hypocrisies cléricales et moralisatrices toujours promptes à s’indigner : la mort n’est rien, seuls comptent la vie et les vivants, et le culte des morts et du passé ne fait qu’empêcher le dernier de passer, encombre le présent et condamne l’avenir à la répétition et au bégaiement. La Russie de Poutine n’honore ni le passé, ni les morts, ni leurs proches, elle réécrit l’histoire pour justifier le présent et refoule sans l’assumer tout le passé qui dérange, en particulier le stalinisme. Cette mémoire sélective ne permet pas de reconnaître le passé qui se répète dans le présent et bouche l’avenir avec tous ces reflexes totalitaires qui figent de plus en plus la vie politique russe comme l’espionite, le militarisme et la xénophobie.
Le petit tyran botoxé et les satrapes qui l’entourent prennent trop leurs personnes, et donc leur mort inévitable, au sérieux, ils en ont une peur bleue et croient qu’ils peuvent y échapper en accumulant toujours plus de pouvoir, toujours plus d’argent, toujours plus de médailles, toujours plus de prestige et en se barricadant derrière les murs épais du Kremlin. Comment pourraient-ils supporter l’humour de Charlie ? La Russie est (re-)devenue une thanatocratie paranoïaque, en témoignent la rémanence du mausolée sur la Place Rouge et la multiplication des défilés d’engins de mort qui s’y déroulent (le dernier ce 7 novembre pour commémorer un défilé semblable il y a 74 ans !) Espérons que ce triste retour de refoulé ne durera pas trop longtemps et restera symbolique, sans effet réel, en tout cas pour la paix du monde. Espérons que finalement l’esprit de Gogol, Tchekhov, zotchenko, Ilf et Petrov, l’emportera de nouveau. Le meilleur signe de ce nouveau dégel sera qu’on sorte la vieille momie pourrie de son mausolée, et qu’on enterre enfin Lenine, comme un homme comme les autres, auprès de sa mère et de sa sœur, dans un cimetière comme les autres. On pourra de nouveau en Russie rire de tout (mais pas avec n’importe qui), penser l’avenir et affirmer la vie.