Le virus du fédéralisme

Le 5 avril la Tchétchénie a fermé toutes ses frontières avec la fédération de Russie pour lutter contre la propagation du Coronavirus. C’est comme si le préfet du Territoire de Belfort avait décidé d’isoler complètement son département du reste de la France.

La Fédération de Russie n’est fédérale que de nom. Il y a longtemps que les gouverneurs de région ne sont plus élus, mais directement nommés par le président. Et pourtant, malgré le centralisme affiché et revendiqué du régime, la Crimée à peine “libérée” de l’occupation ukrainienne ferme à son tour ses portes aux libérateurs russes et installe des postes de contrôle sur le tout nouveau pont qui la relie directement désormais à la Russie. 

Et même le centre semble fronder : c'est Moscou, la ville la plus touchée par le virus pour des raisons évidentes, qui la première, sans attendre les instructions du centre, impose des règles strictes de confinement à sa population. Le pouvoir central a même sur ce coup semblé être pris de court et emboiter le pas de la capitale avec une certaine réticence. 

Le virus serait-il en train de faire renaître l'idée fédérale de ses cendres en Russie ? Certains analystes parlent même d'un retour de "la parade des souverainetés" qui avaient marqué la période trouble qui avait suivi la disparition de l’Union Soviétique, quand la Fédération de Russie elle-même menaçait de se disloquer, quand les régions riches en hydrocarbures, comme le Tatarstan ou l’oblast de Tioumen, désireux de ne pas partager la manne pétrolière, revendiquaient de plus en plus de souveraineté, quand tout le Nord-Caucase était secoué par des mouvements indépendantistes. 

Un des piliers de la popularité de Poutine, un des plus beaux chapitres de la légende dorée de la "stabilité" offerte par le régime en échange de la réduction des libertés publiques, est justement la remise en ordre des régions, le retour au centralisme autoritaire, le triomphe de la fameuse “verticale du pouvoir”. 

Pour comprendre ce qui se passe, il faut revenir sur l’histoire de la Tchétchénie. La république du Nord Caucase avait proclamé son indépendance dès 1991, au moment où l’URSS se délitait. C’était le seul territoire de l’ancienne République Fédérale Socialiste Soviétique à le faire. Les autres territoires semi-autonomes et correspondant à des entités ethniques à l’intérieure de cette république, au Nord Caucase, dans l’Oural ou dans le Grand Nord, étaient restés plus ou moins loyaux à Moscou. Quand le centre essaie en 1994 d’y reprendre le pouvoir une guerre sanglante s’engage. Elle se termine en 1996 avec la reconnaissance par Moscou de l’indépendance de la République Islamique d’Itchkérie, nouveau nom de la Tchétchénie. En 1999 alors que les combattants tchétchènes déstabilisent de plus en plus le Nord du Caucase, le jeune premier ministre Vladimir Poutine, qui se prépare à succéder à Eltsine, déclenche la deuxième guerre de Tchétchénie, essentiellement pour des raisons électorales. C'est là que commence à se forger le mythe de l’homme fort, prêt à flinguer les terroristes dans les chiottes, et qui rendra à la Russie sa fierté, sa grandeur et sa stabilité. 

La capitale Grozny est vite reconquise mais les combats s’éternisent dans les montagnes et Poutine traite directement avec un puissant chef de clan qui passe du côté fédéral, Akhmad Kadyrov. Non seulement l’amnistie, mais le pouvoir absolu sur la petite république est le prix de ce changement de camp. Désormais le centre peut déléguer au clan le soin de nettoyer le territoire des derniers combattants indépendantistes. Ceux-ci parviennent à pulvériser le traître alors qu'il assiste à un match de foot, mais Poutine s'arrange pour que lui succède son fils, un jeune homme simple, brutal et à peine russophone, mais efficace et charismatique. Il termine le travail de son père et installe en Tchétchénie la pire satrapie de Moscovie, rétablissant au passage la Charia et faisant de Grozny la Mecque du spectacle sportif le plus barbare et le plus avilissant qui soit, le MMA. 

Le compromis avec le centre est le suivant : Kadyrov empêche le déclenchement d'une troisième guerre de Tchétchénie, le centre abonde à 95% le budget de la République, qui ne se distingue pas vraiment de la poche du jeune dictateur, et ferme les yeux sur tous les abus et tous les caprices tant qu’ils ne dépassent pas les frontières fédérales. Voilà 20 ans que la Russie paie pour la paix avec un petit peuple remuant sur les marches de l’Empire restauré. 

Ce compromis tient surtout grâce aux rapports féodaux, quasi filiaux qui lient Poutine et Kadyrov junior. 

Ce qui ne l’empêche pas de connaître une première crise quand l’opposant russe Boris Nemtsov  est abattu sous les fenêtres du Kremlin. En croyant faire plaisir à son suzerain le vassal l’a mis en difficulté devant son opinion et la communauté internationale. Mais l’affaire est finalement étouffée, comme le sera celle des homosexuels torturés et exécutés par dizaines à Grozny en 2017. 

Fermer sa frontière au reste de la nation en pleine épidémie pourrait être l'insolence de trop, la goutte qui fait déborder le vase. Comme toujours, Poutine, qui n'aime pas se mêler des affaires intérieures, a délégué le soin de recadrer Kadyrov à son nouveau premier ministre Mikhaïl Michoustine. Mais l’homme est privé de charisme et d’autorité, son intervention n’a aucun effet. 

Non seulement rien ne se passe mais dans son intervention télévisée du 8 avril Poutine a même invité les gouverneurs de région à adapter les règles fédérales de confinement, pour trouver la juste mesure locale entre la santé des citoyens et celle de l’économie, déjà durement frappée par l’effondrement des cours du pétrole et du rouble. 

Faut-il y voir une timide avancée du fédéralisme en Russie ? Ou l’annonce d’une dislocation à venir de la Fédération de Russie ? Ou tout simplement un sage pragmatisme en temps de crise ? Dans son article “Le féodalisme de quarantaine en Russie” sur le site de la Deutsche Welle l’historien Ivan Préobrajenski y voit plutôt un retour à “l’irresponsabilité collective” caractéristique de l’ancienne administration soviétique, et même à une forme de féodalisme dans laquelle les vassaux sont toujours en train de négocier leur loyauté au centre en lui arrachant des lambeaux de souveraineté, en particulier budgétaire. 

Quoiqu’il en soit il semble bien qu’en Russie aussi le temps de l’après ne ressemblera pas exactement au temps de l’avant. 

 

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