Bouteflika, bis repetita

Dans le cadre d'une révision constitutionnelle précipitée, Vladimir Poutine vient d'accepter la proposition d'une député l'autorisant à briguer un cinquième, en réalité sixième, mandat.

On s'y attendait depuis un moment.

Voici ce que j'écrivais déjà à ce sujet dans un billet ( https://blogs.mediapart.fr/raoul-olivier/blog/170317/un-siecle-apres-la-revolution-de-1917-la-russie-nouveau-tentee-par-la-monarchie ) publié il y trois ans exactement :

"Quelques mots maintenant sur la proposition elle-même. Elle n’est pas nouvelle, ce n’est pas la première du genre. C’est même un passage quasi-obligé de la carrière d’un haut fonctionnaire que de déclarer sa loyauté au président en réclamant pour lui des pouvoirs élargis. On observe aujourd’hui la même chose en Turquie avec Erdogan. On observait la même chose hier en Tunisie avec Ben Ali. Pas un seul président de république bananière arrivant en fin de mandat n’a modifié la constitution pour s’accorder de nouveaux mandats, ou des mandats plus longs, voire éternels, sans répondre à la demande pressante de citoyens bien intentionnés. Pendant la période communiste déjà, chaque fois qu’un premier secrétaire du parti voulait devenir aussi président du conseil, puis chef des armées et finalement concentrer tout le pouvoir entre ses mains, il se trouvait toujours une brave kolkhozienne, ou un ouvrier modèle, ou un cosmonaute tout juste redescendu du ciel pour en faire très spontanément la proposition. Elle était trouvée judicieuse par des journalistes, puis par des militants toujours plus nombreux qui en faisaient des pétitions, jusqu’à ce qu’enfin le parlement se fasse douce violence et vote la loi qui accordait les pleins pouvoirs au leader rougissant de modestie. Il ronchonnait même un peu pour la forme contre ce nouveau fardeau qu’on lui imposait, puis finissait par l’accepter à contrecœur : vox populi, vox dei !

La petite comédie a souvent été rejouée par la suite dans la Communauté des Etats Indépendants, et toujours avec beaucoup de succès, comme en Azerbaïdjan avec Aliev, au Belarus avec Loukachenko, au Kazakhstan avec Nazarbaïev.

Jusqu’à présent Poutine n’en avait pas trop abusé. Il avait préféré innover avec la farce de la présidence Medvedev : deux mandats Poutine, un mandat Medvedev, deux mandats Poutine, un mandat Medvedev…

Et donc jusqu’ici les grands et petits moments de prostitution politique concernaient essentiellement le baptême des rues, des écoles, des brise-glaces et des promotions d’étudiants. L’orfèvre en la matière est bien sûr l’impayable roitelet de Tchétchénie : dans chaque village de la petite république une rue Vladimir Poutine croise une rue Ramzan Kadyrov, la première toujours respectueusement un peu plus longue et un peu moins défoncée que la seconde. A chaque fois le modeste président repousse l’hommage avec agacement et son attaché de presse fait savoir qu’il ne souhaite pas le retour du culte de la personnalité. Mais comme il ne veut pas non plus froisser la confiance et l’admiration populaires qui inspirent ces marques naïves de vénération, la rue garde son nouveau nom."

Je me suis juste trompé de sexe, non pas un cosmonaute, mais une. Valentina Terechkova, première femme dans l'espace en 1963, et depuis inamovible et docile députée, sous les communistes, sous les libéraux puis sous les poutinistes. C'est elle qui aujourd'hui a proposé cette modification de la constitution autorisant Poutine à se présenter une fois de plus contrairement à ce que stipule la constitution actuelle.

Pour le reste rien n'a changé, le président accepte modestement la volonté populaire incarnée dans l'antique cosmonaute, même s'il assure que l'alternance du pouvoir a du bon et que si ça ne tenait qu'à lui, jamais il ne proposerait une telle révision. Mais il reconnaît que les temps sont durs, invoque le coronavirus et la chute des prix du pétrole, et l'éternel besoin du peuple russe pour une main de fer. Il se compare même à Roosevelt du temps du New Deal et de Pearl Harbor. Pour une fois, les USA ne lui servent pas de repoussoir. Il se fera donc une douce violence et reprendra du service pour 12 ans en 2024 si le peuple russe se prononce majoritairement pour cette révision constitutionnelle le 22 avril prochain.

Je comparais il y a trois ans Poutine à Ben Ali, je ne pouvais pas savoir que Bouteflika et Morales tenteraient et rateraient le même coup. Jamais deux sans trois ?

Il faut espérer que le peuple russe fera preuve d'autant de courage, d'intelligence et de conscience politique que le peuple algérien, et que Moscou aussi connaîtra son Hirak.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.