Pour ou contre les combats d'enfants à mains nues?

Faut-il interdire les matchs de freefight impliquant de jeunes enfants et leur diffusion télévisée ? C’est le nouveau débat moral qui secoue l’opinion russe ? Le freefight ou MMA (mixed martial art) est un sport de combat apparu dans les années 80 et dans lequel quasiment tous les coups sont permis, y compris frapper un adversaire à terre. Il se pratique dans une cage hexagonale grillagée.

Un match ressemble plus à un épisode de Mad Max qu’à la boxe classique. Ce sport est interdit en France et n’est pas reconnu par la fédération olympique. Il jouit d’une grande popularité dans certains pays, comme les Etats-Unis ou la Russie. Ce débat en dit long une fois de plus sur l’étrange rapport d’une partie de la population russe et de ses élites politiques à la violence. 

Le débat a été soulevé par la diffusion sur la chaîne russe fédérale Match-TV d’une compétition de MMA filmée à Groznyï, la capitale Tchétchène, en ouverture de laquelle trois jeunes fils du président local Ramzan Kadyrov ont combattu très violemment contre d’autres enfants.

Les images du combat sont faciles à trouver, par exemple sur : 

https://www.youtube.com/watch?v=QzUbMuQAR1A

Un de ces combats opposant des enfants de 12 ans s’est terminé par un KO spectaculaire qui a visiblement choqué quelques âmes sensibles mais rempli de fierté le père du vainqueur. Papa qui se trouvait être, miraculeusement, le président du pays et l’organisateur du tournoi.

On sait le bouillant dirigeant caucasien passionné par cette forme moderne des combats de gladiateurs. Une partie de sa richesse personnelle, qui n’a pas d’autre source que le budget fédéral russe, est consacrée à l’organisation de somptueuses compétitions de MMA que fréquente tout le gratin mondial de la spécialité. Il faut reconnaître que culturellement il ne se passe pas grand-chose d’autre dans la capitale Tchétchène, récemment reconstruite aux frais du contribuable russe après avoir été rasée aux mêmes frais lors de deux précédentes guerres d’indépendance finalement perdues. La loi musulmane, telle que la comprend le très dévot président, interdit que le vin y coule, mais pas le sang sur les rings. Elle interdit aussi que les femmes sortent ou s’amusent, mais encourage les hommes à vociférer de bonheur en en voyant d’autres se démolir à coups de pieds et de poings. Et même si, désormais, il s’agit d’enfants de moins de 12 ans.

Il arrive qu’au terme d’un de ces nouveaux jeux du cirque, quand un boxeur tchétchène a mis KO le champion d’une république voisine, notre Néron moderne, tout émoustillé par la victoire et le viril spectacle, vide en l’air un chargeur de kalachnikov en hurlant Allah Akbar. L’arme du chef est plaquée or et on offre une Porsche Cayenne au valeureux vainqueur. Mais rien à craindre pour le budget de la petite république, ruinée par deux guerres successives et dans laquelle plus personne ne produit rien depuis la fin de l’URSS. Comme toujours, c’est la Russie qui paie.  Mieux vaut en effet satisfaire les caprices du roitelet local, qui tient bien le pays avec ses milices, que laisser se déclarer une troisième guerre de Tchétchénie, forcément encore plus coûteuse.

Et c’est ainsi que jusqu’à maintenant on tolère dans la petite république des spectacles moyenâgeux impensables dans aucune autre ville de la fédération de Russie. Mais jusqu’à maintenant ces spectacles barbares n’étaient pas montrés sur les chaînes fédérales, tout au moins pas quand ils impliquaient de jeunes enfants.

Parmi les réactions publiques la plus remarquable est celle du quadruple champion du Monde de MMA Fédor « Dernier Empereur » Emelianenko. La masse de muscles tatouée, par ailleurs député à l’Assemblée Nationale russe, cache visiblement un cœur d’or sous ses dehors brutaux. Il a fermement condamné l’idée de faire combattre des enfants aussi jeunes, et qui plus est, sans protection particulière, idée contraire selon lui aux règles de la fédération de MMA. Une partie de l’opinion russe l’a suivi, certains parlant même de décadence morale et de retour de la barbarie. La réponse ne s’est pas fait attendre. Kadyrov a lui-même demandé au trop sensible champion de s’occuper de ses affaires. Sur Twitter l’un des cousins du président, lui aussi député de l’Assemblée nationale, a publiquement menacé son collègue boxeur de représailles physiques dans le style inimitable de bandits de grand chemin qu’affectionne le clan Kadyrov pour faire taire ses opposants et ses concurrents. Dix ans jour pour jour après l’assassinat d’Anna Politkovskaïa et un an et demi après celui de Boris Nemtsov, cela rappelle à tout le monde de bons souvenirs.

On retiendra que dans la Russie de 2016 un député peut en menacer publiquement un autre de mort sans que personne, et surtout pas le pouvoir, n’y trouve à redire. On retiendra également le nombre impressionnant dans cette assemblée de boxeurs, de sportifs, de chanteurs, d’amis d’enfance du président fédéral et de cousins des dirigeants caucasiens. On s’y dispute à mort pour débiter le budget et s’en partager les copeaux, mais quand il s’agit de voter une énième loi liberticide, autorisant les organes de sécurité à prendre connaissance de la totalité des communications des citoyens, ou une autre mettant un terme aux accords de démilitarisation du plutonium avec les Etats-Unis et relançant du même coup la guerre froide et la course aux armements, tout ce beau monde vote à l’unanimité, le petit doigt sur la couture du pantalon.

Si des milliers d’anonymes se sont rangés derrière Emelianenko pour condamner le spectacle des petits gladiateurs, bien plus nombreux sont ceux qui en ont pris la défense, invoquant la nécessité d’élever les enfants à la dure et de leur apprendre le plus tôt possible à se battre, surtout sans règles, pour former les bons petits soldats des guerres à venir. Depuis l’annexion de la Crimée le délire militariste et patriotique ne touche plus seulement les adultes, on essaie d’y impliquer les enfants de plus en plus précocement.

C’est ainsi que quelques jours avant le funeste combat la blogosphère russe était tout occupée par l’idée commerciale d’un marchand de meubles mieux doté en sens des affaires qu’en sens moral ou esthétique. Son catalogue propose depuis peu un petit lit d’enfant en forme de lance-missiles sol-air « Bouk », celui-là même qui a abattu un Boeing malaisien avec ses 298 passagers au-dessus de l’Ukraine en juillet 2014. Là encore ceux qui se sont offusqués de cette militarisation de la petite enfance se sont vu répondre qu’il s’agissait d’un sain patriotisme tout-à-fait nécessaire au moment où la Russie se remet enfin debout pour résister à l’impérialisme américain. On remarque au passage que malgré les dénégations officielles une partie importante de l’opinion russe non seulement sait très bien qui a envoyé le missile, mais encore en retire de la fierté : la Russie fait de nouveau peur et peut à nouveau comme l’URSS abattre un avion civil et tous ses occupants sans ciller. Boris Johnson est bien naïf de croire que « la honte » pourrait être « l’arme » qui permettra de contenir les nouveaux appétits géopolitiques de la Russie (et bien hypocrite aussi, lui qui n’a pas eu « honte » de faire chanceler le projet européen pour de petits profits politiques personnels).

Cette triste histoire de combats d’enfants ne met donc pas seulement une fois de plus en lumière l’inquiétant rapport à la violence d’une partie de l’opinion russe sonnée symboliquement par la perte de l’Empire et matériellement par la dégradation de son niveau de vie, mais encore un rapport tout aussi inquiétant à l’enfance.

Un premier symptôme en a été la loi infâme « Dima Yakovlev », du nom d’un enfant russe adopté par un couple américain et mort de mauvais traitements. L’accident avait été exploité par la machine médiatique officielle pour souffler sur les braises des sentiments anti-américains avant l’annexion de la Crimée.

Il faut savoir que la misère économique et morale qui règne surtout dans les provinces reculées, avec son cortège d’alcoolisme, de toxicomanie, d’épidémie de SIDA, de crise du logement et de rapports sexuels précoces, tout cela associé à l’absence de planification familiale, d’éducation sexuelle et de contraception moderne, conduit aux taux d’abandon d’enfants, y compris handicapés, les plus élevés du monde. C’est par dizaines de milliers que ces enfants étaient adoptés chaque année par des couples américains avant 2012.

L’élite politique russe n’a jamais trouvé digne d’intérêt le destin fait à ces enfants en Russie. Par contre elle a trouvé très humiliant pour l’honneur national que ce soit des américains qui, entre autres, s’en occupent. Elle ne s’est jamais posé la question de savoir pourquoi il n’y a pas autant d’enfants abandonnés dans l’enfer dépravé de l’Occident, ni pourquoi ce ne sont pas des couples russes qui partent là-bas adopter des orphelins malheureux.

Plutôt que répondre à ces questions, les députés russes unanimes ont préféré bâcler une loi interdisant ces adoptions. Et le pire est que cette loi a été présentée comme une fière réponse à la loi Magnitski par laquelle le législateur américain interdisait l’accès au sol des Etats-Unis à tous ceux qui avaient participé à la mort dans une prison moscovite de l’avocat du même nom : vous interdisez à nos fonctionnaires criminels de venir dépenser à Las Vegas ou Miami l’argent de la corruption, nous interdisons à vos familles de venir en aide à nos orphelins et à nos enfants handicapés. Logique imparable.

Les députés de l’Assemblée Nationale russe ont comme un seul homme pris en otage des enfants en grande difficulté pour opérer de mesquines représailles politiques et, aveugles à l’aveu de leur propre faiblesse (faire mal aux siens pour faire peur aux autres), se gonflent de la fierté nationale retrouvée : ces enfants, c’est toujours ça que les ricains n’auront pas !

L’artisan de cette loi indigne est Pavel Astakhov, le médiateur des Droits de l’Enfant jusqu’à cet été. C’est un ancien du KGB devenu avocat à succès (il a même voulu défendre Saddam Hussein, mais le dictateur a décliné son offre) puis animateur de talk-show à la télévision. Il a fait une partie de ses études aux USA dans les années 90 mais il a dû y faire l’expérience éprouvante de la déréliction morale parce que depuis les années 2000 il a redécouvert les vertus de l’Orthodoxie et des « valeurs traditionnelles russes », qui exigent pour leur rétablissement l’éducation religieuse et militaire des plus jeunes. Comme tous les patriotes de cour, il possède des appartements à Monaco et ses enfants étudient en Angleterre. A la suite de la noyade cet été d’une dizaine d’enfants dans une colonie de vacances mal gérée, il a malencontreusement demandé à une petite survivante « comment elle avait trouvé la baignade ». La boulette lui a coûté son poste.

Il y a été remplacé par l’épouse d’un pope, mère de six enfants, connue pour ses convictions monarchistes, sa croyance en la télégénie, une théorie fumeuse qui prétend que les caractères du premier partenaire sexuel se transmettent à tous les enfants des grossesses futures de la jeune fille frivole, et son opposition à l’avortement. En tant que nouvelle médiatrice des Droits de l’Enfant on lui a demandé de se prononcer sur le triste spectacle de Groznyï, mais elle préféré se retrancher derrière l’avis à venir de la fédération russe de MMA… Des enfants de 12 ans filmés en train de se battre jusqu’au sang pour exciter des adultes, ce n’est pas selon elle un problème moral, mais un problème de règlement sportif…

Dans les premières semaines de son ministère elle s’était déjà fait remarquer en pensant lutter contre l’avortement par la propagande de la chasteté avant le mariage. Par contre l’éducation sexuelle et à la contraception lui semble inappropriée. Et contraire aux fameuses « valeurs traditionnelles de la Russie » parmi lesquelles figure plus sûrement l’enseignement précoce des techniques de combat.

Cet été a également vu le remplacement du ministre fédéral de l’éducation par une femme elle aussi profondément orthodoxe et patriote. Elle a déjà eu le temps de regretter que l’image de Staline soit trop souvent salie par des exagérations concernant le nombre de ses victimes (le fait qu’il ait fait disparaître des popes par milliers ne gêne pas ses sentiments religieux puisque le tyran rouge est en fait l’instrument de la Providence divine qui veille sans cesse sur le destin de la Sainte Russie et lui a permis de vaincre l’Allemagne nazie : la Providence chrétienne a ceci en commun avec les partis communistes qu’elle ne sait pas faire d’omelette sans casser des œufs). Elle a aussi promis d’augmenter les horaires de l’éducation morale et religieuse. Et elle songe à retirer Tolstoï, Dostoïevski et Tchekhov des programmes de lettres à l’école, leurs écritures et leurs personnages compliqués n’aidant pas les jeunes générations à trouver le bon chemin.

Comme celle de Pavel Astakhov, sa foi est récente, ils ont commencé très tôt leurs carrières de courtisans sous le régime communiste dans les rangs des jeunesses communistes. Mais tout le monde sait qu’une foi est d’autant plus fervente qu’elle est récente.

On voit que l’enfance russe est à nouveau entre de bonnes mains, après le triste intermède libéral (certains en Russie disent « libéraste ») : catéchisme, éducation patriotique, parades militaires à toutes les occasions et désormais combats de freefight dès la dixième année. La jeunesse amollie et démoralisée d’Occident n’a qu’à bien se tenir !

Tout se passe comme si on nous rejouait une fois de plus le conflit entre l’austère Sparte et ses enfants-soldats contre l’opulente et dépravée Athènes.

 

A cela près qu’on craignait il y a peu que la Grande Russie, après sa deuxième victoire sur la Tchétchénie, n’impose ses valeurs à la fière petite république. Et que finalement il semble bien que ce soit le contraire qui soit en train de se passer…

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