25 ans après la dislocation de l'URSS

Un article de l'économiste Vladislav Inozemtsev publié le 2 novembre 2016 sur gazeta.ru à l'occasion du 25ème anniversaire de la disparition de l'URSS et de la création de la CEI, le 26 décembre 1991. Lecture utile a tous ceux qui veulent croire que l'URSS pourrait renaître sous la forme d'une Union Eurasiatique.

Quel que soit le sujet sur lequel écrivent les politologues ces derniers temps, il finit toujours par nous conduire de près ou de loin à l’effondrement de l’URSS dont l’anniversaire se rapproche chaque semaine qui passe.

On nous répète depuis longtemps que la désintégration de cet immense pays est « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle » (Vladimir Poutine, 25 avril 2005) et que l’URSS, ce n’est « rien d’autre que la Russie, mais sous un autre nom » (V. Poutine, 17 octobre 2011). Si on suit cette logique, la dissolution de l’Etat soviétique n’a pas seulement mis un terme à cet empire composite, mais serait surtout un des plus grands tournants de l’histoire russe. L’événement n’aurait pas rendu sa liberté à la Russie vis-à-vis de ses anciennes colonies, mais aurait fragmenté l’espace civilisationnel russe.

Cette façon de voir les choses que la classe politique s’efforce aujourd’hui d’imposer est en vérité extrêmement dangereuse en ce qu’elle engendre de faux espoirs et fixe des buts irréalisables.

L’Union Soviétique à la veille de sa disparition était l’une des plus grandes puissances du monde, son potentiel économique et politique lui permettait d’occuper une place tout à fait particulière sur la carte de l’Eurasie. Son économie représentait une fois et demie celle de l’Allemagne de l’Ouest et 3,7 fois celle de la Chine, alors que dans le même temps l’Union Européenne et l’ASEAN étaient absentes de la carte politique mondiale et que les contradictions entre la Chine d’un côté et le Japon et les USA de l’autre, semblaient beaucoup plus profondes qu’aujourd’hui.

Je ne parle même pas du fait que l’URSS à cette époque possédait des alliés (ou plutôt des régimes clients) dans le monde entier et que dans le domaine militaire elle faisait à peu près jeu égal avec l’OTAN.

Et même si on n’employait pas ces mots à l’époque, on peut dire que Moscou était la capitale d’une véritable puissance eurasiatique, qui plus est entourée d’alliés de l’Elbe au Mékong.

25 ans plus tard c’est un tableau bien différent que nous contemplons. Sur ses deux flancs, à l’Ouest et à l’Est de l’ancienne URSS, les processus d’intégration se renforcent. L’Union Européenne est devenue un immense espace économique intégré et depuis l’éclatement de l’URSS elle a absorbé plus d’Etats que cette dernière ne comptait de républiques. La Chine s’est brusquement imposée sur l’arène internationale en s’amarrant économiquement à l’Amérique qui elle est sur le point de créer une zone de libre-échange à l’échelle de l’Océan Pacifique.

Le résultat, c’est que maintenant la Russie (Report for selected countries and subjects, FMI, janvier 2016) a un PNB de 3,74 trillions de $ contre 19,75 pour l’Union Européenne et 21,27 pour la Chine. Sans menacer la Russie elle-même, ces deux géants globaux agissent comme de puissants aimants sur les territoires postsoviétiques, aussi bien politiquement qu’économiquement.

Si on regarde donc de près, on voit que l’Eurasie « soviétique » est en train de se désintégrer sous l’effet de ces forces gravitationnelles.

Du côté de l’Occident, c’est le facteur politique qui joue le rôle essentiel : les citoyens des pays baltes, de la Moldavie, de l’Ukraine, de la Géorgie, mais aussi ceux bien plus fermement gouvernés de l’Arménie et de la Biélorussie, s’efforcent de sortir du modèle autoritaire russe sous le « patronage » de l’Europe démocratique. Du côté de l’Orient, c’est l’économie qui domine : les Etats locaux souhaiteraient procéder à des modernisations autoritaires, pour lesquelles la Russie ne peut pas plus servir de modèle, et ont besoins d’investissements, alors que Moscou n’a même pas les moyens suffisants pour en procurer à ses propres régions périphériques.

Il y a cinq ans Poutine, alors encore premier ministre, avait prononcé un discours sur les principes qui devaient inspirer l’intégration eurasiatique et dans lequel il faisait l’hypothèse que de nombreux pays postsoviétiques rejoindraient la nouvelle union, y compris l’Ukraine. Les événements ont montré que l’Union Economique Eurasiatique n’a pas réussi à former un espace économique cohérent, ni à faire fonctionner des institutions supranationales, et que l’attitude hégémonique de la Russie éveille chez les autres membres une irritation croissante.

Aujourd’hui la Biélorussie et L’Ukraine, qui étaient il y encore 10 ans entièrement tournées vers la Russie envoient respectivement 40 et 38% de leurs exportations vers les pays de l’UE et seulement 8,9 et 32% vers la Russie. Au Kazakhstan et en Kirghizie respectivement 11 et 29% de tous les investissements viennent de Chine, et seulement 4 et 12% de Russie.

Selon les statistiques du FMI le PNB cumulé des quatre autres membres de l’Union Economique Eurasiatique représente 17% du PNB russe, ce qui ne leur permet pas de modifier substantiellement le rapport de force sur le continent. Cependant, à mesure que les illusions qui pullulaient au moment de la formation de l’Union Eurasiatique se dissipent, et que les contradictions se creusent entre ses membres, les tendances centripètes se renforcent à L’Ouest comme à l’Est : les républiques occidentales de l’ex-URSS se retrouvent dans l’orbite économique de l’UE, et les méridionales dans celle de la Chine (L’Azerbaïdjan, visiblement la seule exception, se rapproche de la Turquie).

Et si pendant le premier quart de siècle qui a suivi la chute de l’URSS ses anciennes républiques ont d’abord mis l’accent sur l’affirmation de leur souveraineté, elles vont passer le quart de siècle suivant à choisir avec qui partager cette souveraineté de la manière la plus profitable.

Et là, la Russie ne sera pas le premier prétendant. Son économie est faible et la conscience historique des nouvelles générations de leaders politiques dans les anciennes républiques est de moins encombrée par le souvenir de l’Union Soviétique.

Mais il n’y a pas que cette tendance qu’il faut avoir en vue aujourd’hui pour comprendre ce qui est en train de se passer. Il y en a une deuxième qui est liée aux processus politiques qui se déroulent actuellement dans l’espace soviétique.

Comme dans le cas de la disparition des grands empires coloniaux du passé, sur le territoire de l’Union Soviétique se sont formés des Etats dont les frontières ont été pour une grande part tracées de manière arbitraire.

Bien que les républiques soviétiques aient été supposées représenter des prototypes d’Etats-nations, des minorités et des formations territoriales importantes s’y sont trouvées incluses et elles ne semblent pas aujourd’hui pressées de se conformer à cette nouvelle situation. Le Haut-Karabakh et la Transnistrie, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ont fait parler d’eux dès l’effondrement des structures soviétiques, les seules qui auraient pu apporter une solution pacifique à ces conflits sous l’influence d’un centre unique.

Dès que ce centre a disparu, il est devenu évident que la désintégration allait se poursuivre. Pendant la première étape de l’histoire postsoviétique la Russie, bien qu’elle ait soutenu ici ou là quelques mouvements séparatistes, n’a pas elle-même soufflé sur les braises de ces conflits, en grande partie parce qu’elle était aussi confrontée au séparatisme à l’intérieur même de ses frontières, au Caucase. Cependant dès que la structure unitaire de la Russie s’est rétablie de facto, Moscou a pris l’initiative d’un « nouveau partage » : la reconnaissance de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, la réunification de la Crimée et la tentative de créer des « républiques populaires » à l’est de l’Ukraine n’en sont que quelques exemples.

Dans le même temps le nationalisme a été et reste la force motrice du développement des Etats postsoviétiques, et la demande à son égard ne fera que grandir dans les années à venir.

La Russie propose aujourd’hui un nouveau modèle de comportement : accuser les ennemis de l’extérieur de toutes les difficultés qu’on se crée soi-même. Nul ne doute que ce procédé va se répandre. Il y a peu de chance que l’Ukraine parvienne à se maintenir dans ses frontières de 1992. Pas plus pour la Géorgie de réintégrer les territoires rebelles. Un nouveau conflit au Haut-Karabakh est pratiquement inévitable. A mesure que le nationalisme Kazakh se renforce le sort de ses territoires russophones devient plus incertain. Et il y a peu de raisons de croire en une paix durable dans la vallée de Ferghana.

Si on porte ses regards du côté d’un continent postcolonial classique comme l’Afrique, il est facile de trouver de nombreuses analogies dans l’éclatement de certains Etats nouvellement formés 30 ou 40 ans après leur accession à l’indépendance. L’Ethiopie et le Soudan sont les exemples les plus évidents dans cette liste, mais d’autres pourraient s’y ajouter avec le temps.

Il y a peu de chance pour que la Russie se trouve confrontée à de sérieuses tendances centrifuges, mais le Caucase du Nord avec sa faible population russe et sa pauvreté persistante peut, comme dans les années 90, redevenir une zone d’instabilité si la situation économique dans le pays continue à se dégrader et si des sources de croissance internes ne sont toujours pas trouvées.

En d’autres termes, l’histoire de la Russie postsoviétique peut être découpée en deux grandes périodes et le passage de l’une à l’autre est en train de se produire sous nos yeux.

Dans la première étape (que je fais aller de la deuxième partie des années 90 jusqu’au début des années 2010, c’est-à-dire de la « thérapie de choc » jusqu’à la fin du « boom pétrolier ») la Russie, ancienne métropole, manifeste une croissance économique relativement soutenue et une véritable volonté de s’entendre avec certaines anciennes républiques soviétiques.

Les intérêts économiques rendaient l’intégration souhaitable, la mémoire historique et les traditions politiques communes la rendait tout à fait possible. Au sommet de cette période, dans les années 2011-2013, il pouvait sembler qu’une union économique (et même politique) sur l’espace postsoviétique était tout à fait envisageable, et que Moscou disposait de suffisamment de moyens et d’instruments pour la réaliser.

Cependant dans les années 2014-2015 cette tendance s’est brutalement inversée pour deux raisons : d’un côté la Russie est entrée en conflit ouvert avec l’une des anciennes républiques qui se montrait trop activement rétive à intégrer cette nouvelle mouture d’Union Soviétique. D’un autre côté la crise sur les marchés de l’énergie a mis en évidence la faiblesse des capacités économiques de la Russie. Pour faire étalage de sa force le pays ne peut plus s’appuyer que sur sa puissance militaire, comme s’il n’avait plus aucun autre levier d’action pour rester influent dans le monde. Dans ces conditions la volonté des anciennes républiques de se trouver des alliés plus prévisibles ne peut que croître, au même titre que grandit leur méfiance à l’égard du « Monde Russe » [« russki mir », expression consacrée par la nouvelle rhétorique officielle et désignant la diaspora russe dans le monde entier, sous entendant que ses intérêts devraient être partout défendus par l’ancienne métropole, jusqu’à l’annexion s’il le faut, comme en Crimée]. Les espoirs déçus dans le domaine de la coopération économique (le commerce au sein de l’Union Eurasiatique chute depuis trois ans de suite) ne peuvent que les pousser à collaborer davantage avec l’UE et la Chine, ce qui peut à son tour entraîner des réactions peu prévisibles de la part de Moscou, allant jusqu’au soutien de forces séparatistes.

C’est pourquoi il n’est pas exclu qu’en fêtant les 25 ans de la création de la CEI (Communauté des Etats Indépendants) nous ne fêtions en réalité que ce que les physiciens appellent une période de demi-vie. Au cours de ces 25 ans on n’a rien vu d’autre que la fixation des frontières selon les contours définis par la structure fédérale de L’URSS. Après une période de relative stabilité concernant l’existence de ces contours la dynamique centrifuge pourrait bien reprendre.

On pourrait par exemple se servir de l’analogie de la Yougoslavie : les républiques qui la constituaient se sont séparées dès les années 1991-94, puis le processus a repris en 2006-2008 quand le Monténégro et le Kosovo ont proclamé leur indépendance. Je sais combien toute analogie est discutable en histoire, mais il est important de comprendre qu’un territoire qui se transforme en « trou noir » économique dans l’espace qui sépare l’Europe de la Chine ne peut ne pas se transformer en simple périphérie de ces deux régions du « premier monde » et devenir lui-même une partie du tiers-monde. C’est pourquoi la perspective de revenir à une tendance centripète me semble illusoire.

 

Cela doit conduire la Russie à se soucier non seulement de l’avenir de la Communauté des Etats Indépendants ou de l’Union Eurasiatique (gageons que dans les jours à venir il en sera beaucoup question) mais encore et avant tout du sien propre. Je n’ai pas en vue les sempiternelles spéculations sur « l’éclatement de la Russie », il n’y a qu’à Kiev qu’on en parle sérieusement et qu’on l’espère. Je veux parler de ce qui me semble infiniment plus important, c’est-à-dire du vecteur géopolitique de notre pays. Tant que les anciennes républiques soviétiques se pelotonnaient contre la Russie et n’avaient d’yeux que pour le Kremlin, on pouvait à Moscou se permettre de ne pas se poser la question de la direction dans laquelle, Orient ou Occident, devait se tourner la Russie au sein de la tendance mondiale à l’intégration. Elle pouvait alors encore se penser comme étant elle-même le centre d’un projet unificateur. Si (ou plutôt quand) cette illusion se dissipe(ra), un choix géopolitique majeur s’offrira à la Russie, son premier vrai choix en tant que pays enfin et pour de bon postsoviétique.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.