Révolutions orange, révolution marine

Révolutions orange, révolution marine

 

  Un des leitmotive  de l’argumentaire justifiant la politique étrangère récente de la Russie est le sentiment d’être victime de tentatives répétées de déstabilisation  de la part des Etats-Unis et de leurs alliés européens.

  Le journaliste Dimitri Kiselev, récemment nommé directeur de l’agence de presse RIA-Novosti et de la chaîne de télévision Russia Today évoquait lors de la dernière conférence de presse du président Poutine la terrible sensation d’étouffement qu’il éprouve de plus en plus fortement. Il mimait sur sa propre gorge l’étranglement que l’OTAN fait subir à la Russie depuis la Pologne et les Pays Baltes, et bientôt  depuis l’Ukraine et la Géorgie si on ne la stoppe pas rapidement. Dans un moment de lucidité il reconnut le caractère paranoïaque de ce sentiment mais ajouta que ce n’est pas parce qu’on est paranoïaque que l’on n’est pas réellement persécuté.

  Dans sa réponse le président Poutine ironisa avec bienveillance sur l’émotivité excessive du journaliste de cour. Non pas que l’encerclement ne soit pas bien réel, mais parce que la Russie a désormais de quoi répondre militairement.

  Ce thème de l’encerclement, qu’on retrouve exprimé de manière plus subtile dans tous les discours du Ministre des Affaires Etrangères Sergueï Lavrov, repose entre autre sur la conviction que depuis la chute de l’URSS l’Occident finance en permanence dans toute L’Europe de l’est et dans l’espace de l’ex-URSS des mouvements politiques favorables apparemment à la démocratie parlementaire et à l’économie de marché mais visant avant tout à la déstabilisation de la Russie et de ses alliés.

  Ce fut le cas en 2004 en Ukraine avec la remise en cause de la première victoire électorale de Yanukovitch qui dut finalement céder le pouvoir à Iouchtchenko au terme d’une révolution effectivement baptisée  orange. Ce fut aussi le cas en 2003 en Géorgie lors de la Révolution des Roses qui amena un an plus tard l’abominable Saakachvili au pouvoir. Ce fut encore finalement le cas en Russie même en 2012 lorsque la télévision répétait inlassablement que les organisateurs du mouvement de protestation en faveur d’élections honnêtes étaient stipendiés par le Département d’Etat américain.

  Et de fait Kiselev, les paranoïaques et les tenants de la théorie du complot ont partiellement raison, les occidentaux ont l’habitude, à travers des financements publics ou privés, de soutenir partout dans le monde des ONG vouées à la défense des droits de l’Homme, de l’environnement ou du patrimoine. Parmi elles des ONG clairement, publiquement animées par le souci de faire valoir des idées libérales. On pense par exemple au fond Soros qui promeut dans toute l’Europe de l’Est l’idéologie ultralibérale qui a fait l’immense richesse de son fondateur, un homme d’affaires  d’origine hongroise.

  On ne peut nier le caractère très partisan de nombreuses de ces organisations, ni le fait que certains financements, par des canaux qu’on pourrait souhaiter plus transparents, viennent des services plus ou moins secrets de pays qui par là pensent servir leurs intérêts nationaux, ou que d’autres, financées par de grandes entreprises privées, servent des intérêts économiques tout aussi privés.

  Mais pour le citoyen du monde contemporain, c’est le jeu normal du débat  démocratique, qui ne peut que refléter les rapports de force entre les intérêts particuliers pour en tirer par arbitrage pacifique une définition provisoire de l’intérêt général. Le revers de la médaille est la réduction au moins partielle du débat politique  au lobbying privé ou d’Etat, et le poids de l’argent qui fausse souvent l'arbitrage. Le citoyen mondialisé le sait, le déplore, mais sait aussi qu’on a pas encore trouvé mieux ou moins injuste.

  L’élite politique russe voit les choses tout autrement. Formée souvent encore à l’époque soviétique ou par des professeurs eux-mêmes formés à cette époque, le modèle d’intelligibilité qu’elle applique aux ONG, c’est le Komintern (1919-1943) ou le Kominform (1947-1956), avec toutes leur traditions de coup fourrés, de manipulations, de désinformation, d’assassinats à distance et de corruption des consciences.

  Poutine est un ancien espion, entouré d’une cour d’anciens espions comme lui et auxquels seuls il fait confiance. Il est normal qu’il ne voie partout que des espions et qu’il soupçonne en tout opposant un autre espion, une taupe, un représentant de la cinquième colonne, et dans toute ONG recevant des fonds de l’étranger un « agent étranger » qui doit désormais se déclarer officiellement comme tel.

  C’est ainsi qu’il ne peut voir dans Green Peace qu’une machine de guerre occidentale contre les intérêts pétroliers de la Russie ou dans Amnesty International, comme au temps de l’URSS, autre chose que l’instrument de la calomnie unilatérale de l’Etat russe.

  Mais comme dans sa logique tchékiste on ne dénonce dans l’autre camp que ce que l’on fait soi-même, on peut se demander ce qui du côté occidental peut faire office de révolution orange fomentée par la Russie et sur quel mouvement politique compte Poutine pour déstabiliser les démocraties occidentales ou du moins infléchir leur politique.

  On se pince quand on entend Marine Le Pen s’offusquer de la présence de l’extrême droite dans le gouvernement provisoire ukrainien. Mais cet alignement absurde sur la rhétorique du Kremlin peut aussi nous mettre la puce à l’oreille, surtout quand on sait la popularité de madame Le Pen en Russie, la faveur dont elle y jouit dans les media et la pompe dans laquelle elle est reçue par les politiques de Moscou, et pas seulement le clown populiste Jirinovski.

  D’ici à ce qu’on apprenne que la fameuse quenelle a été réchauffée dans les cuisines du Kremlin…

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