Mélenchon à Moscou

Jean Luc Mélenchon est venu à Moscou pour y commémorer la victoire de l’Armée Rouge sur le nazisme. Il avait l’intention louable de montrer une voie alternative à l’alignement de la politique étrangère française sur celle des Etats-Unis. Mais malheureusement il a surtout naïvement participé à une opération de légitimation de la kleptocratie poutinienne.

Depuis quelques années les festivités du 9 mai s’articulent à Moscou en deux parties : d’abord une grande parade militariste le matin, dans le plus pur style soviétique, puis une manifestation populaire l’après-midi, « le Régiment des Immortels », à laquelle chaque citoyen russe qui le désire peut participer en défilant avec une photographie d’un membre de sa famille ayant combattu lors de la Seconde Guerre Mondiale.

L’initiative sympathique et touchante date maintenant d’une dizaine d’années et l’idée en revient à un journaliste de Sibérie. Il s’agissait au début d’un mouvement spontané, visant à donner un peu plus de sens et de réalité aux commémorations traditionnelles en y associant les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants des véritables héros de l’armée rouge. La manifestation a progressivement pris de l’ampleur, touchant toutes les villes de Russie et bien sûr la capitale. Mais malheureusement, devant le succès grandissant du mouvement, les fonctionnaires poutiniens ont décidé de s’en emparer pour en faire un nouvel instrument de légitimation du pouvoir. Ce qui n’enlève rien à la sincère ferveur de la majorité de ceux qui y participent mais donne ces dernières années à l’événement une coloration militariste de plus en plus agressive. C’est ainsi qu’on y voit désormais souvent de très jeunes enfants déguisés en petits soldats et que la commémoration des souffrances et des malheurs de la guerre tourne de plus en plus à la glorification de la guerre. Mais Jean-Luc Mélenchon ne l’a pas vu ou n’a pas voulu le voir. De même qu’il ne se vante pas d’avoir défilé avec Netanyahou, invité officiel de la manifestation et bourreau du peuple palestinien, avec lequel on croyait Mélenchon plus solidaire.

En fait Mélenchon était assez loin de Poutine et Netanyahou qui défilaient bras-dessus-bras-dessous en tête de cortège puisque le gauchiste français n’était pas officiellement invité. Mélenchon aime Poutine, mais ce n’est pas réciproque. Poutine n’aime pas les gauchistes. Poutine n’aime pas la gauche en général. Poutine aime les riches, ceux qui savent extraire de la plus-value en exploitant le travail des autres ou en vendant des énergies fossiles polluantes. Pour Poutine les gens de gauche et les écolos sont des loosers et des ennemis. En France Poutine ne connaît que Marine Le Pen et lui prête même de l’argent. Mais il ignore superbement l’obscur gauchiste.

Et donc en Russie, à la différence de Marine Le Pen, Mélenchon n’a quasiment rencontré que des sous-fifres comme par exemple le député poutinien Alexeï Pouchkov, qui passe son temps à déclarer que la France est un pays fini, plein d’arabes, de nègres et de pédérastes, ou deux écrivains, Chargounov et Prilepine, au talent littéraire indéniable, surtout le second, mais aux engagements politiques plus que douteux. Le premier est lui aussi député à la douma, sous l’étiquette communiste, ce qui ne veut rien dire en Russie, sinon qu’il capte d’éventuelles voix protestataires de gauche pour les offrir finalement à Poutine. Le second, ancien national-bolchevique, ce qui sonne de manière assumée comme national-socialiste, a d’abord été un opposant à Poutine mais l’a rejoint au lendemain de l’annexion de la Crimée en suivant son mentor littéraire et politique Limonov. Souffrant comme ce dernier d’une fascination morbide pour les armes, les uniformes et la violence, il se prend désormais pour un petit Hemingway au Donbass, se racontant combattre le fascisme ukrainien aux côtés d’une bande de soudards alcooliques aux moins aussi fascistes.

Mélenchon a tout de même rencontré un véritable homme de gauche, le charismatique et flamboyant Sergueï Oudaltsov, le dirigeant du Front de Gauche russe, qui, à la différence du Parti Communiste, s’oppose ouvertement au régime de Poutine. Mais la poignée de main peut sembler un peu tardive et hypocrite du côté de l’homme politique français. Oudaltsov vient de passer quatre ans et demi en prison à la suite d’un procès fabriqué (il aurait reçu de l’argent de la Géorgie pour renverser Poutine). Or tout le temps que ce véritable insoumis a passé en prison, Mélenchon n’a cessé de tresser des lauriers anti-impérialistes au maître du Kremlin. En bon militant révolutionnaire Oudaltsov n’en tient pas rancune et a chaleureusement donné l’accolade à son « tovaritch » français, sachant qu’il faut savoir faire des compromis quand on combat l’impérialisme.

Et toute l’ambiguïté de la position de Mélenchon en et sur la Russie s’est retrouvée lors de leur conférence de presse commune : il a refusé de prendre position sur les résultats de la récente élection présidentielle en Russie, la qualifiant même de normale, alors même qu’il était assis à côté d’un opposant sérieux qu’on a empêché de se présenter, comme on a empêché de se présenter le candidat libéral Navalnyi. Mélenchon ne voit pas ou fait semblant de ne pas voir que la réélection de Poutine est à chaque fois truquée, que les seuls candidats autorisés à se présenter sont ceux qui n’ont pas une chance de gagner et qu’en dix-huit ans le petit tchékiste blafard n’a pas accepté une seule fois de débattre publiquement avec des hommes du calibre d’Oudaltsov ou de Navalnyi, sachant très bien qu’il se ferait mettre en pièce. Et c’est deux jours après l’inauguration officielle de ce tricheur notoire que Mélenchon trouve bon de venir défiler au centre de Moscou.

Lors de cette même conférence de presse, souhaitant marquer aussi le centenaire de la formation de l’Armée Rouge, Mélenchon a eu l’idée de se réclamer de Trotski, ignorant que pour la majorité de ceux aux côtés desquels il est venu défiler, il s’agit d’une figure honnie, un sale juif qui a détruit par ressentiment la grande Russie impériale et orthodoxe. C’est comme cela que pensent les électeurs de Poutine et même beaucoup de ses opposants, c’est comme cela qu’a été montré Trotski sur les chaînes fédérales à l’occasion de la non-commémoration de la Révolution d’Octobre cet automne.

Mais l’archaïsme de sa référence permet peut-être de comprendre son étrange indulgence à l’égard du régime de Poutine. Comme lui il vit dans le passé et se trouve bien dans les commémorations et la naphtaline. L’obsession mémorielle russe concernant la Seconde Guerre Mondiale est un symptôme : ce régime n’a aucun avenir et n’a pas d’autre projet que persévérer dans l’être en continuant à piller ce qui reste de richesse nationale. Il n’a donc rien d’autre à proposer à sa population que la sempiternelle rumination des gloires passées et des vieilles offenses. L’histoire bégaie en Russie, on n’y imagine pas d’autre avenir que le passé et c’est visiblement ce qui séduit Mélenchon. Bien sûr sa nostalgie et celle de Poutine n’ont pas exactement le même objet. Mélenchon retient de 1917 plutôt Trotski, Poutine plutôt les cosaques sabrant les insurgés. Mais dans leurs imaginaires il doit y avoir au moins une icône commune et également inavouée, Staline.

Trois jours avant la visite de Mélenchon ces mêmes cosaques du passé ont fait un retour fracassant dans le présent des rues de Moscou : alors que des milliers de jeunes gens avaient répondu à l’appel d’Alexeï Navalnyi de venir déclarer publiquement que « Poutine n’est pas notre tsar », des centaines de brutes déguisés en cosaques sont venus les frapper à coup de « nogaïkas », le tristement célèbre fouet traditionnel des cosaques. La police n’était intervenue que pour arrêter un millier de manifestants et était restée obstinément aveugle aux violences commises contre de jeunes citoyens russes.

Et c’est justement sur cette rue de Tver que quelques jours plus tard notre bolivariste national défilait tout fier et souriant. En France Mélenchon est du côté de la Commune de Tolbiac, mais en Russie il est du côté des flics et des paramilitaires qui matraquent lycéens et étudiants. Un tel aveuglement politique est affligeant et on désespère de voir un homme sincèrement de gauche se placer ainsi du côté du manche.

Deux jours après ces manifestations durement réprimée, et deux jours avant le défilé du Régiment des Immortels avait donc eu lieu l’inauguration du quatrième mandat de Vladimir Poutine. L’événement terriblement kitch et archaïque se passe au Kremlin et on y assiste au spectacle écoeurant de la flagornerie des élites politiques, économique et artistiques de Russie. Une seule personnalité occidentale, pas dégoûtée, avait accepté l’invitation, l’ex-chancelier allemand Gerhard Schröder, lui aussi soi-disant de gauche. Après avoir démantelé le droit du travail allemand il s’est vendu à Gazprom et vient aujourd’hui à demi gâteux applaudir l’intronisation de son ami dictateur russe.

Mélenchon entre Schröder et Netanyahou, c’est pathétique. Il ne lui reste plus qu’à aller serrer la pince à Bouteflika et à ses généraux en nous racontant qu’il honore des héros de l’indépendance algérienne. Ce ne sera pas la première fois que notre chaviste prendra une kleptocratie pétrolière pour une véritable patrie du socialisme et la future place d’arme de la résistance à l’impérialisme.

On ne reproche pas à Jean-Luc Mélenchon de s’opposer à la calamiteuse et dangereuse politique étrangère des Etats-Unis, et encore moins de vouloir maintenir des rapports amicaux avec la Russie quand les relations internationales se tendent de manière inquiétante. Mais on lui reproche la forme et le timing. La maladresse vient certainement d’une méconnaissance de la Russie contemporaine et de son régime politique réel. Ce qui s’expliquerait si Jean-Luc Mélenchon se mettait à croire comme Emmanuel Todd que la Vérité ne parle plus désormais que par la bouche des journalistes de Russia Today.

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