Le sport russe à nouveau éclaboussé par une folle histoire de dopage

Les champions russes des jeux olympiques de Sotchi ne devraient leurs médailles qu'à une histoire rocambolesque de dopage, rapportée par le New York Times. Voici la réaction à ces révélations de la rédaction du site russe gazeta.ru.

Pour s’exprimer comme notre président, la Russie se fait de plus en plus souvent « flinguer dans les chiottes ». Pour l’instant, au sens figuré. Aux yeux du monde entier vient d’éclater un immense scandale sportif de plus. Il est question cette fois-ci de la possible falsification des tests de dépistage du dopage de nombreux champions russes aux jeux olympiques de Sotchi. Sur le fond d’une suite ininterrompue de scandales politiques, économiques et criminels ces derniers mois le pays, bien involontairement, ressemble de plus en plus aux yeux de l’Occident à une nouvelle copie de « l’Empire du Mal » soviétique.

L’ancien directeur du laboratoire anti-dopage de Moscou Grigori Rodtchenkov, qui a fui aux Etats-Unis et essaie d’y obtenir le statut de réfugié politique, a raconté dans une interview au New York Times que des dizaines de sportifs russes se sont dopés pendant les jeux olympiques de Sotchi. Dans les détails, son récit ressemble beaucoup à un mauvais roman d’espionnage avec révélation de faux noms, mots de passe et réunions secrètes.

Selon les paroles de l’ex-directeur de l’Agence Russe contre le Dopage (RUSADA), il aurait lui-même préparé un cocktail de trois produits interdits, que les sportifs auraient pris avec des boissons alcoolisées [Jack Daniels pour les hommes, Martini pour les femmes, pour accélérer l’absorption]. Parmi eux le skieur Alexandre Legkov, le champion de bobsleigh Alexandre Zoubkov, le skeletoniste Alexandre Tretiakov (les trois ont été médaillés d’or à Sotchi) et toute l’équipe féminine de hockey. D’après Rodtchenkov ce même cocktail avait déjà été utilisé avant les jeux olympiques de Londres en 2012.

« Les gens fêtaient nos champions olympiques et pendant ce temps nous prenions des risques fous et remplacions les éprouvettes d’urine. Nous y étions préparés, nous avions les connaissances et l’expérience, nous disposions d’un laboratoire équipé de tout le nécessaire. Tout tournait comme une montre suisse. Voilà à quoi ressemble le sport olympique. »

D’après Rodtchenkov les éprouvettes d’urine étaient échangées contre d’autres remplies à l’avance. Des agents du FSB supervisaient l’opération. Il assure avoir lui-même participé à ces échanges. Plus de cent échantillons auraient été remplacés par des propres à l’aide d’un trou dans le mur du laboratoire caché par une armoire. Chaque jour on lui envoyait la liste des sportifs dont il devait échanger les échantillons.

Du côté russe la réaction à ces accusations a été presque immédiate. Le problème est qu’elle peut sembler peu convaincante aux yeux du monde entier alors que selon notre sondage 70 % de nos lecteurs en Russie même pensent que le dopage de nos champions est plausible. Et c’est cette crise de crédibilité qui constitue aujourd’hui notre plus gros problème.

Le porte-parole du président russe Dimitri Peskov estime que les déclarations de l’ex-directeur de l’agence russe de lutte contre le dopage ne sont fondées sur rien. « Cela ressemble aux calomnies d’un transfuge, et je ne ferais pas confiances à des déclarations aussi peu fondées. »

Le mot « transfuge », tout droit sorti du lexique de la propagande soviétique, sonne de manière inquiétante. Et vraisemblablement Rodtchenkov doit en savoir un bout sur le dopage dans le sport russe. Il était en fonction pendant les Jeux de Sotchi, malgré la disqualification avec sursis de son laboratoire avant les Jeux, et depuis de nombreuses années passait pour l’un des meilleurs connaisseurs du dopage en Russie.

Le ministre des sports Vitali Moutko trouve l’information absurde : « J’ai pleine confiance en nos gars, ce sont des sportifs remarquables, ces accusations sont absurdes. Ces histoires de cocktails sont de la foutaise. Ils étaient sous contrôle avant, pendant et après les Olympiades. Je fais confiance à ces sportifs. » Le problème est que ce n’est pas la première fois que le ministre des sports promet de faire le ménage dans le sport russe, ce qui n’a pas été fait, et qu’il a réagi exactement de la même manière aux précédents scandales, bien qu’à chaque fois il ait été finalement contraint de reconnaître que les accusations étaient fondées.

La réaction du responsable de la commission de la Douma pour la culture physique, le sport et la jeunesse Dimitri Svichtchev va carrément contre la version russe. Il déclare que les propos de Rodtchenkov doivent être vérifiés, ce qui est parfaitement juste, et que dans le cas où ils seraient confirmés, que Rodtchenkov soit traduit en justice pour incitation à la consommation de produits dopants.

Et de fait Rodtchenkov avait déjà été accusé en Russie de vendre des produits dopants à des sportifs en 2010. L’affaire s’était finalement dégonflée, seule sa sœur, la célèbre coureuse des années 80 Marina Rodtchenkova, avait été condamnée avec sursis. Selon les archives de l’affaire, le directeur de RUSADA avait alors essayé de prouver son irresponsabilité et n’avait pas collaboré avec les enquêteurs. Pourtant après cela non seulement il n’avait pas perdu son travail, mais il était même devenu une figure clé de la lutte contre le dopage en Russie au moment des Jeux de Sotchi.

Les circonstances dans lesquelles Rodtchenkov a fui aux Etats-Unis ne jouent pas non plus en faveur de la Russie. Il déclare qu’il craint pour sa vie après la mort subite en février de cette année, à deux semaines d’intervalle, de deux anciens dirigeants de RUSADA, Viatcheslav Sinev et Nikita Kamaev. Les deux sont morts de manière identique : problèmes cardiaques subits.

Lors de la récente enquête internationale sur le dopage dans les milieux de l’athlétisme les dirigeants de l’agence russe de lutte contre le dopage s’étaient moqué de l’accusation venue des organisations internationales et selon laquelle ils auraient appartenu au FSB. Et c’est pourtant ce même FSB que d’autres « transfuges » passés à l’Ouest, l’athlète Julia Stepanova et son mari, l’ex-employé de RUSADA, Vitali Stepanov, accusent de complicité dans l’organisation du dopage des sportifs russes. C’est sur leurs témoignages que sont construits les trois films sur le dopage dans le sport russe produits par la chaîne allemande ARD. Cependant par la suite le président russe lors d’une réunion consacrée à la lutte contre le dopage avait exigé des sportifs et des fonctionnaires sportifs qu’ils reconnaissent leurs fautes s’ils en avaient commis.

Depuis l’époque de l’Union Soviétique nous avons pris l’habitude de considérer le sport comme un élément du jeu politique. En URSS on interprétait toujours les victoires sportives comme une preuve irréfutable de la supériorité du socialisme sur le capitalisme. Et c’est justement pour cela que tous les moyens étaient bons pour obtenir ces victoires.

Par contre, en Russie comme en URSS, on n’a jamais pris l’habitude de réfléchir au coût réel de telles « victoires ».

Les événements qui se succèdent en Russie font de plus en plus penser à un roman policier tiré de la vie dans un pays à régime autoritaire. « Transfuges », révélations sensationnelles, trou dans les murs des laboratoires, descentes nocturnes, opérations du KGB-FSB, morts suspectes…

C’est mauvais signe. Il est certain que le sport russe est pour longtemps dans le collimateur. Et ce n’est pas comme en politique, on ne s’en sortira pas en répondant aux accusations de dopage par des sanctions.

 

Mais ce n’est plus seulement une histoire de sport.

Tout ce qui se passe cadre parfaitement avec les représentations de l’Occident, et avec les nôtres aussi, sur les pires moments de la Guerre Froide : laboratoires secrets du KGB (aujourd’hui FSB), échange d’échantillons d’urine au nom de la victoire à tout prix, sportifs et médecins obligés de se plier aux règles du « système », révélations sensationnelles des « transfuges »…

Souvent les gens ne peuvent tout simplement pas sortir de ce système vicieux. Le système vit en eux. Il exige d’eux qu’ils commettent des actes peu reluisants et parfois même des crimes. Parfois il leur semble que c’est même le seul moyen de s’élever, de gagner ou de s’enrichir. Avant, les principaux ascenseurs sociaux étaient le Komsomol et le Parti. Et maintenant nous avons un nouveau Parti, un nouveau KGB, et tout le monde a toujours un peu peur, comme avant. Le système continue à tourner. Et les « transfuges » à répandre leurs « sales calomnies ».

Et même si le cocktail de Rodtchenkov n’est rien d’autre qu’un scénario hollywoodien imaginé par un homme prêt à tout pour obtenir l’asile politique, ou peut-être pas tout à fait sain psychologiquement, il y a peu de chance pour que les choses soient ainsi comprises dans le monde.

« Coïncidence ? Je ne crois pas », comme dirait un célèbre journaliste de la télévision russe [Allusion à Dimitri Kisiliov, la figure la plus odieuse du journalisme poutinien].

Premièrement, c’est un russe qui raconte, plutôt un ex-russe. Deuxièmement, c’est rapporté par un journal de réputation mondiale qui n’a pas l’habitude de publier n’importe quoi et auquel dans le monde on fait malheureusement infiniment plus confiance qu’aux déclarations de n’importe quel fonctionnaire russe.

Mais plus grave encore les révélations de Rodtchenkov ne font que mettre la touche finale à une image de la Russie déjà bien constituée. Celle d’un pays capricieux, imprévisible, parfois belliqueux, prêt à tout pour atteindre ses buts. La série des scandales autour du meldonium y avait déjà bien contribué. Plus tôt encore,  le scandale à propos du dopage dans l’athlétisme russe et les pots-de-vin qui auraient été versés aux dirigeants de la fédération mondiale pour étouffer l’affaire.

Les « documents panaméens » construisent la même image de la Russie. Ou encore le rapport du juge britannique Robert Owen sur l’assassinat de l’ex-officier du FSB Alexandre Litvinenko qui avait fui en Angleterre, un autre « transfuge ». La même image est aussi donnée dans le film de la BBC sur la corruption aux plus hauts échelons du pouvoir russe et qu’un représentant du Département d’Etat américain s’était empressé de soutenir.

 

On répétera autant qu’on voudra qu’il s’agit d’une commande politique qui vise à discréditer la Russie. Qu’on est jaloux de nous ou qu’on veut nous affaiblir. Hélas, il n’est pas rare que nous fournissions nous-mêmes les prétextes de ces révélations scandaleuses et que tout se passe souvent comme si nous jouions nous-mêmes le jeu de ceux qui veulent à nouveau présenter la Russie comme un nouvel « Empire du Mal », à la fois terrifiant et faible.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.