Ni guerre, ni paix, et pas d'argent non plus

Pour ceux qui croient que la troisième guerre mondiale est pour demain, la traduction de l'analyse du budget russe par des économistes du journal en ligne gazeta.ru.

Le projet de budget pour les années 2017-2019 et les nouveaux sondages d’opinion témoignent d’une seule et même chose : les rumeurs portant sur la stabilisation de la situation économique en Russie et sur le haut niveau de confiance de la population à l’égard du pouvoir sont très exagérées. Et la cote très élevée du président Poutine n’est que l’effet de la chute de celle du gouvernement et de l’Etat en général. Au cours de cette année cette dernière en est revenue au niveau d’avant l’annexion de la Crimée.

Le projet de budget pour les années 2017-2019 dessine les grandes lignes de la nouvelle réalité économique : lent déclin de l’économie suivi de la baisse, ou au mieux, de la stagnation des revenus de la population. Le but principal de ce budget est : « passer la nuit et essayer de tenir le jour suivant », essayer de joindre comme on peut les deux bouts.

On planifie de réduire les dépenses budgétaires de 200 milliards de roubles par rapport à 2016 en 2017, et de 400 milliards en 2018 et 2019. Le fond de réserve sera visiblement entièrement dépensé avant la fin de l’année prochaine. On se propose de couvrir le déficit budgétaire au moyen d’une augmentation brutale de l’emprunt intérieur. Pour l’instant le pouvoir se refuse à évoquer une augmentation de la charge fiscale, mais on en discute activement en coulisse, et la probabilité pour le citoyen de faire connaissance avec de nouveaux impôts d’ici un an ou deux est très haute.

Ce budget n’est rien d’autre qu’une tentative désespérée de réduire la taille de son déficit. En 2017 il devrait atteindre 2,74 trillions de roubles, soit 3,2% du PNB, en 2018 1,99 trillions de roubles (2,2 % du PNB) et 1,14 trillions de roubles en 2019 (1,2% du PNB).

Alors même qu’aujourd’hui déjà un tiers des ménages russes ne dispose pas du minimum pour faire face aux dépenses indispensables.

L’été passé 36% des ménages se sont heurtés à des difficultés financières telles qu’ils n’ont pas pu faire face aux factures des services les plus nécessaires. Une étude de l’Ecole Supérieure d’Economie de Moscou indique que 23% des citoyens n’ont même pas pu régler les charges des logements qu’ils occupent.

Par ailleurs les citoyens russes ont dû sérieusement réduire leurs dépenses de santé. Bien que ces dernières aient sérieusement augmenté en raison des sanctions et de l’effondrement des cours du rouble, les dépenses des Russes consacrées aux médicaments ont baissé de 8%, et de 15% pour les services de santé. Quand l’argent manque pour la médecine payante, même les plus optimistes s’effraient des réductions budgétaires, supérieures à 33%, touchant le service public de santé.

Même en public le pouvoir russe n’ose plus parler de réformes, de « décollage » ou de « doublement du PNB » comme c’était la mode pendant le premier mandat de Poutine. Et pas non plus de modernisation ou de création d’une « nouvelle économie de l’innovation » à la place d’une économie fondée sur l’exportation des matières premières, comme c’était la mode lors du mandat de Medvedev.

On ne parle plus que de « stabilisation macroéconomique », en d’autres termes de « toucher le fond », et de l’espoir d’un timide rétablissement de la croissance en 2017.

Même l’habituellement très optimiste ministre du développement économique Alexeï Uliukaev a déclaré lors du forum pour l’investissement « Russia calling » qu’il n’espérait pas le retour des investissements étrangers avant la deuxième moitié de l’année 2017. Alors que ces investissements ont commencé à chuter dès 2012, quand personne n’osait imaginer la guerre des sanctions ou l’effondrement des cours du pétrole. Et qu’ils continuent à chuter depuis sans interruption.

Bien que le Centre de Recherches Stratégiques dirigé par Kudrine (ancien ministre des finances, libéral et réformateur, a quitté le gouvernement lors du retour de Poutine au poste de président, mais reste un expert influent, Ndt.) ait préparé un projet de réformes, le gouvernement, même s’il voulait s’y décider, ne le fera pas avant le milieu de 2018, après les élections présidentielles. Ce qui signifie que l’année 2017 sera celle où l’économie russe continuera à tâter le fond. Après les élections on pourra revoir les chiffres de 2018-2019, mais il est certain que cela ne rendra pas la vie plus simple au citoyen lambda. Les réformes économiques n’apportent jamais de soulagement immédiat, ce sont des médicaments amers à effet retardé.

Si on essaie de se rappeler quelles étaient les promesses du candidat Poutine il y a cinq ans, il était question d’augmenter les revenus des fonctionnaires et des retraités, de réduire l’écart des salaires entre secteur public et secteur privé, de créer 25 millions de nouveaux emplois avant 2025. Pour 2018 il n’a quasiment rien à proposer à ses concitoyens, sinon se serrer la ceinture et supporter des mesures d’austérité. Dans ces circonstances, la confiance des citoyens est essentielle.

Mais elle dégringole.

Selon une très prudente enquête du VTsIOM (dernière agence de sondage encore tolérée par le pouvoir), les citoyens sont de plus en plus sévères à l’égard de la politique économique du gouvernement. Et si on s’en tient aux résultats des sondages du nouvel « agent de l’étranger » Levada-Tsentr (le plus ancien et le plus reconnu institut de sondage de Russie, depuis peu déclaré « agent de l’étranger », officiellement pour avoir reçu des bourses d’universités américaines, officieusement pour avoir parlé de la désaffection croissante de l’opinion russe à l’égard du parti du pouvoir), depuis un an les citoyens font de moins en moins confiance aux structures étatiques et aux institutions sociales.

La confiance accordée au gouvernement est tombée presque de moitié (de 45% il y a un an à 26% aujourd’hui) retrouvant son niveau le plus bas depuis 5 ans. Pour le Conseil de la Fédération, elle passe de 40 à 24%¨, pour L’Assemblée Nationale (Gosduma), de 40 à 22% (ce qui permet de relativiser la récente victoire du parti du pouvoir aux dernières élections, avec une participation particulièrement basse). Celle du Parquet passe de 37% à 24%, celle de la police de 29% à 24%, celle de la justice 29% à 22%. 23% des russes, contre 38% l’année dernière éprouvent de la sympathie pour les pouvoirs locaux, 12% contre 20% pour les partis politiques et 43% contre 53% pour l’Eglise orthodoxe.

Le Pouvoir a tellement fait d’effort pour se barricader du peuple qu’il y a désormais un gouffre entre eux.

Et le budget qu’on discute aujourd’hui ne manifeste pas moins ce gouffre que les résultats des sondages d’opinion. C’est l’Etat qu’il doit sauver de la faillite, mais pas ses habitants.

C’est encore au président, à l’armée et aux organes de sécurité que la population accorde la plus grande confiance. Mais même la cote du chef de l’Etat est tombée de 80 à 74% Ces indicateurs retrouvent le niveau d’« avant la Crimée » explique le vice-directeur de Levada-tsentr Alekseï Grazhdankine.

En substance, selon lui, nous verrions une situation dans laquelle la cote élevée du président ne signifie pas du tout un haut niveau de confiance à l’égard de l’Etat. Et même serait plutôt la conséquence d’une profonde défiance à l’égard de l’Etat.

La conscience commune russe à l’habitude d’opposer le « bon Tsar » non seulement aux mauvais boyards, mais aussi à l’Etat en tant que tel. Dans cette conscience le tsar devient une sorte de recours suprême contre l’Etat corrompu et son arbitraire. Malheureusement exercer ce recours devient de plus en plus compliqué pour le tsar lui-même : selon une enquête conduite en septembre 2016 par ce même Levada-Tsentr, 80% des Russes admettent désormais que l’économie du pays est en crise.

Bien sûr dans ces conditions le pouvoir peut continuer à se gargariser du taux de confiance accordée au président et à se reposer sur la crainte chronique de la population à l’égard de tout changement. Mais le problème est que des changements radicaux dans les conditions de vie de tous les habitants du pays, et qui plus est dans le sens du pire, se produisent déjà sans qu’on leur demande leur avis. La situation semble désespérée : le pouvoir et le peuple craignent les réformes autant l’un que l’autre, mais conserver sans réformes le niveau de vie et la croissance des « dix glorieuses » de l’économie russe (2000-2008) est bien évidemment impossible. Sans parler du fait que même la modeste « nouvelle normalité » visée par ce budget est terriblement fragilisée par la possibilité de nouvelles sanctions dans le cas d’une détérioration des relations avec l’Occident à cause de la crise syrienne.

Pour l’instant on peut seulement dire que grâce à la popularité élevée du président la stabilité politique est plus ou moins assurée, et que pour tout le reste nous nous trouvons dans une époque de grands changements sans réforme. Ce qui signifie que ces changements ne sont contrôlés par personne et seulement subis, ou encore qu’il s’agit d’une situation de totale imprévisibilité, où personne n’est à l’abri, ni dans le peuple, ni au pouvoir.

Et ce n’est pas un hasard si, quand même les dépenses de la défense sont réduites, celles de la Sécurité Intérieure continuent à augmenter.

Comme le remarque avec justesse la politologue Ekaterina Shulman, « si quelqu’un croit que nous nous préparons à la troisième guerre mondiale, ce n’est pas du tout ce qu’indique la structure de ce budget. Si nous nous préparons à quelque chose, selon ce budget, c’est plutôt à répondre à des troubles intérieurs. Nous donnons un peu moins à manger au Ministère de la Défense, et un peu plus aux Services Spéciaux et aux Forces de Sécurité Intérieure ».

 

Le problème est que ces structures ne produisent rien et qu’elles ne contribuent en rien à la richesse du pays et de ses habitants. Alors que les réformes économiques nécessaires sont cesse repoussées au nom des échéances électorales.

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