La droite mondiale fête le centenaire de la Révolution d'Octobre

Le XIXème Festival Mondial de la Jeunesse Démocratique devrait réunir du 14 au 22 octobre 2017 30000 jeunes issus de 150 pays à Sotchi en Russie. Mais la grande fête traditionnelle de la gauche mondiale s'est transformée en instrument de la propagande poutinienne.

Le Festival Mondial de la Jeunesse Démocratique est une vénérable institution communiste qui tout au long de la deuxième moitié du vingtième siècle a réuni tous les quatre ou cinq ans, comme une Coupe du Monde de football, la jeunesse progressiste du monde entier dans les capitales des pays communistes ou non alignés. S’y retrouvaient les organisations de jeunesse de gauche du monde entier, mais aussi les très jeunes anciens combattants des mouvements de libération nationale, les héros de la décolonisation et tous ceux qui luttaient contre les dictatures de droite partout dans le monde.

Bien sûr la fête se déroulait dans des paradis socialistes très approximatifs et parfois carrément totalitaires, l’événement était totalement instrumentalisé par la propagande soviétique, les prochinois et les prorusses s’y déchiraient en coulisses, les seuls militarismes et impérialismes qu’on pouvait fustiger étaient américains, mais le vent de la révolte y soufflait fort, la jeunesse n’avait pas froid aux yeux, s’appeler « camarade » n’y sonnait pas faux. Et pour de vrai, quoi de plus émouvant qu’une hongroise blonde brandissant le portrait d’Amilcar Cabral ? Le Vietnamien levait celui de Dolores Ibarruri, le Catalan Patrice Lumumba et le Congolais Ho Chi Minh.

La première de ces grandes messes rouges avait eu lieu à Moscou en 1947. Elle y était revenue en 1985, au tout début de la perestroïka. C’en était un peu le chant du cygne. La libéralisation du régime soviétique ouvrait certes des perspectives aux partisans du socialisme à visage humain, mais ils faisaient pâle figure alors que la domination intellectuelle et morale de la gauche prenait fin et que les libéraux et les néo-conservateurs occupaient de plus en plus le terrain. On parlait moins d’internationalisme, mais de plus en plus de globalisation ou de mondialisation.

La Russie ruinée de l’après URSS, humiliée et écœurée pour longtemps du socialisme, ne pouvait plus financer la fête qui jusqu’à aujourd’hui n’a fait que se survivre à elle-même : 1989 à Pyongyang (on n’ose imaginer l’ambiance), 1997 à La Havane (on imagine beaucoup mieux), 2005 à Caracas, 2010 en Afrique du Sud, et 2013 à Quito.

Et voilà que les spin doctors du poutinisme déclinant, à un an des élections présidentielles et de la Coupe du Monde de Football qui doit assurer le succès des premières, alors que l’effet des jeux de Sotchi commence sérieusement à retomber, se disent qu’il serait bon que le festival, soixante-dix ans après, et pile poil en plus pour le centenaire de la Révolution d’Octobre, revienne à Moscou. Or cette sacrée commémoration est une terrible épine dans le pied du régime. D’un côté, on ne peut s’en passer, pour conserver les voix des retraités nostalgiques, on instrumentalise en permanence la légende dorée soviétique : parades militaires, Stalingrad, Gagarine, Spoutnik, Kalachnikov… Mais en même temps une kleptocratie capitaliste ne peut supporter le mot « Révolution », pour le locataire du Kremlin les gens de gauche sont des loosers, des ratés envieux. On ne parle pas d’égalité devant un mâle alpha. L’idéologie officielle du régime, ouvertement conservatrice, se gargarise des « valeurs traditionnelles » et vante de plus en plus ouvertement les vertus de la monarchie et de l’autocratie. La confusion idéologique est à son comble, on a inauguré cet automne à Moscou, à quelques jours d’intervalle une « Allée des Dirigeants » réunissant Ivan le Terrible, Nicolas II, son bourreau Lénine et le bourreau de toute la Russie Staline, et une grande statue d’Alexandre Kalachnikov, le père du fameux fusil-mitrailleur.  Or malheureusement pour les théoriciens de ce salmigondis, jusqu’à aujourd’hui le label « festival Mondial de la Jeunesse Démocratique » appartient à une officine crypto-gauchiste et pacifiste, La Fédération Mondiale de la Jeunesse Démocratique, qui regroupe environ 150 organisations de jeunesse de gauche du monde entier.

Lors de deux réunions de la FMJD à Cuba et au Congo des émissaires russes ont défendu la candidature de Moscou pour la version 2017. Commémorer la révolution d’Octobre 1917 et la première version du festival à Moscou en 1947 étaient déjà en soi des arguments de poids.  La délégation russe a insisté pour que la mouture 2017 soit en plus consacrée à Che Guevara, Fidel Castro et au leader du Front Polisario disparu en 2016 Mohamed Abdelaziz.

Les membres russes de la FMJD, d’obscurs gauchistes nostalgiques du bolchevisme, on fait valoir avec beaucoup de bon sens que cette bacchanale gauchiste ne pouvait décemment pas se dérouler dans une kleptocratie bourgeoise et militariste.

Mais c’était sans compter sans le Parti Communiste de la Fédération de Russie, parti fantoche qui permet à Poutine de siphonner à toutes les élections les voix des naïfs de gauche. Une fois élus les députés du KPRF votent pour tous les projets de loi du pouvoir, ce pour quoi ils sont payés. C’est ainsi qu’il existe encore en Russie pour siphonner toutes les oppositions potentielles un parti soi-disant social-démocrate (Juste Russie de Sergueï Mironov) et un parti vraiment populiste (le Parti Libéral-Démocratique de Russie – LDPR - de ce clown de Vladimir Zhirinovski).

Et donc cette farce de PC Russe a convaincu la majorité des gauchistes du monde que Poutine et son régime partagent les idéaux socialistes, luttent chaque jour pour l’égalité économique et sociale, et contre l’impérialisme américain.

La naïveté des gauchistes est parfois désarmante.

C’est ainsi qu’on a confié à la Russie de Poutine l’organisation de la plus grande fête progressiste au monde ! Autant confier l’organisation de la Fête de l’Huma à Sarkozy ou à Philippe de Villiers.

Les poutiniens ne retiennent d’Octobre 17 et de ses suites que Stalingrad (ou mieux Staline tout court), le KGB (d’où sort Vladimir Poutine) et la conquête de l’espace. Le reste, l’essentiel, les décrets sur la terre, sur la paix, l’autodétermination des peuples (sauf s’il s’agit d’annexer la Crimée), la nationalisation des moyens de production, les conseils, le dépérissement de l’Etat éveillent chez eux des angoisses terribles. Même si les fruits de la corruption sont planqués à Panama.

Une fois donc l’organisation de la fête acquise à la Russie, elle est aussitôt déléguée à une jeune arriviste du Centre Russe pour le Patriotisme (!), Xenia Razouvaeva, belle comme un cœur mais visiblement douée d’une conscience politique de poisson rouge. Son premier geste est de priver le président de la FMJD, un communiste Chypriote, Nikolas Papadimitriou, d’accréditation. Elle invite par contre des représentants du Likoud. Les délégués palestiniens de la FMJD s’étranglant d’indignation, on les prive aussitôt d’accréditation. Sont invités aussi des représentants turcs du Parti Pour la Justice et le Développement d’Erdogan. Les délégués turcs de la FMJD protestent. Devinez ce qu’est devenue leur accréditation… Erdogan achète des missiles sol-air russes, inquiète l’OTAN et emmerde Merkel. Cela vaut bien quelques invitations à Moscou. Finalement, ce sont plus de 1000 délégués de gauche qui sont privés d’accréditation ou de visas. Inutile d’ajouter que les délégués français seront du Front National et les délégués Allemands de l’Alternative pour l’Allemagne. L’information sur cet immense événement mondial n’est relayée en France que sur le site Liberté et Réconciliation de Soral et sur celui des indépendantistes bretons…

Quant au programme des réjouissances, il manifeste toute l’originalité progressiste des organisateurs. Puisque la fiesta se passe à Sotchi et qu’il faut amortir les équipements olympiques en déshérence depuis 2014, on y fera beaucoup de sport. Tous les délégués devront passer un vieux test soviétique de condition physique, « Prêt pour le Travail et la Défense », enterré en 1991 et ressuscité il y a quelques années avec la nouvelle fièvre patriotique qui a saisi le pays depuis l’annexion de la Crimée. Après la gymnastique collective les délégués rencontreront Vladimir Poutine. Comme toujours quand il est à Sotchi et qu’il rencontre des jeunes il portera ses Ray-Ban, sa Rolex, un costume de sport et croira que s’exprimer et gesticuler comme un voyou le rapproche de son auditoire. Comme il plaidera, entre deux hommages convenus aux nouvelles technologies, pour un monde multipolaire, les quelques gauchistes présents pourront croire qu’ils ne se sont pas faits complétement avoir. Les bolivaristes et les délégués syriens feront la claque. Tous devront encore participer à des tables rondes animées par des oligarques et des hauts fonctionnaires sur le thème des « technologies numériques appliquées à la banque, à la santé et à l’éducation ». Le sponsor principal de la fête étant Sberbank, la plus grosse banque publique de Russie. Les parrains officiels de la fête, Che Guevara et Fidel Castro, doivent s’en retourner dans leur tombe. Espérons que les plus dégourdis auront la sagesse de sécher ces pensums et iront boire de la vodka ou se promener sur les plages de Sotchi avec des délégué-e-s de Sibérie ou de Cuba.

Une fois de plus la machine de propagande russe a réussi son coup : obtenir un label progressiste et jeune pour une entreprise archaïque et réactionnaire. Les délégués les moins regardants et les plus serviles se feront un plaisir de chanter les louanges du président russe et de justifier l’annexion de la Crimée sur toutes les chaines fédérales du pays. Ce pourquoi on leur a payé l’avion et fait boire des litres de mauvais champagne local.

Aux dernières nouvelles la compagnie de charter russe Vimavia qui devait transporter les délégués ayant fait faillite, très peu de délégués étrangers seront présents à la fête. Pour l’exotisme, on trouvera bien quelques immigrés tadjiks ou kirghizes qu’on déguisera en étudiants. C’est plus sûr, les étrangers sont toujours un peu imprévisibles.

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