Le Komsomol a 100 ans !

La réaction de l'écrivain Viktor Erofeev (La Belle de Moscou, Ce bon Staline...)

Les communistes fêtent ces jours-ci avec une nostalgie émue le centenaire de la création du Komsomol, l’Union des Jeunes Communistes de l’Union Soviétique. Dans un pays démocratique normal on aurait condamné son action comme apologie de la haine sociale. Les komsomols détestaient ardemment les capitalistes, les propriétaires terriens, les prêtres et les Gardes Blancs. Mais par nature le Komsomol n’était qu’une filiale du Parti et ne répondait pas vraiment de sa ligne idéologique.

Durant toute son existence, de 1918 à 1991, la signification politique du Komsomol se réduisit à n’être que la fidèle “courroie de transmission” du Parti. Ce n’est qu’au début des années 20 que les komsomols pouvaient se permettre d’organiser de manière indépendante des débats sur la liberté sexuelle ou de s’intéresser au freudisme, mais l’avènement du Stalinisme mit un terme à toutes les discussions. A ce propos notons que l’âge des komsomols était lié d’une certaine manière avec la maturité sexuelle. L’homo sovieticus était produit à la chaîne. Il était d’abord “oktiabrionok”, petit octobriste, puis il se transformait en pionnier avec un foulard rouge autour du cou, et enfin, à 14 ans, au moment de la puberté, il devenait komsomol. Je me souviens comment les gamines de notre classe, en entrant au Komsomol et en retirant leurs foulards rouges, se métamorphosaient en vraies jeunes filles avec des formes rebondies.

C’est donc le moment de rappeler que le Komsomol était une organisation de jeunesse et que le Parti s’activait à faire gonfler dans les jeunes cœurs des millions de membres du l’organisation l’enthousiasme romantique des constructeurs de l’avenir radieux. Chez beaucoup cet enthousiasme naïf grandit démesurément jusqu’au fanatisme et constitua le fondement de la soumission et de l’habile exploitation de la jeunesse sur tous les chantiers du communisme, des premiers plans quinquennaux jusqu’à la construction de la voie ferrée mythique Magistral-Baïkal-Amour. La nostalgie tardive qui étreint certains aujourd’hui à l’égard de leurs années au komsomol est principalement liée à la jeunesse des komsomols qui étaient automatiquement chassés de l’organisation dès qu’ils atteignaient 27 ans.

Si la Hitlerjugend allemande reposait sur un principe racial, le Komsomol était lui une organisation de classe qui insistait, surtout dans ses premières années, sur ses origines paysannes et ouvrières. Les “éléments de classe étrangers” [enfants d’aristocrates, de bourgeois, du clergé, de paysans aisés] auxquels on interdisait d’entrer au Komsomol n’avaient du même coup pas accès à l’ascenseur social soviétique. Comme le savait à l’époque tout le pays, Lénine exhortait les Komsomol à “étudier, étudier, et encore étudier” mais en réalité il s’agissait seulement de l’étude des principes du communisme et d’un conformisme de masse que diffusait obstinément le journal principal de l’organisation, la “Komsomolskaïa Pravda” [Elle existe toujours mais ressemble depuis le début des années 90 à un tabloïd anglais avec des femmes nues, des recettes bidons contre la prostatite et des fake news sur les migrants violeurs en Europe].

Dans l’historiographie soviétique le Komsomol s’est surtout illustré par les exploits de ses membres pendant la Guerre Civile et la seconde Guerre Mondiale, puis par sa participation à la mise en culture des “Terres Vierges” [campagne initiée par Krouchtchev de mise en culture des steppes du Kazakhstan dans les années 50 pour lutter contre la disette permanente de l'après-guerre, avec des résultats mitigés]. Cependant, comme il s’agissait d’une institution profondément soviétique, elle travailla davantage à l’instauration et au renforcement du système de parti unique dans le pays qu’elle ne se soucia de son développement réel.

Avec une terrible constance tous les dirigeants du Komsomol des années 20 et du début des années 30 ont été victimes des répressions et fusillés. Ensuite les liens du Komsomol avec le KGB furent scellés par des apparatchiks comme Alexandre Chepilov et Vladimir Semitshastnyi qui réussirent à être à la fois des cadres du Komsomol et du KGB.

Mon admission au Komsomol dans une école soviétique du début des années 60 est liée à un mensonge. J’étais déjà passionné par les romans d’Erich Maria Remarque, j’appréciais particulièrement les Trois Camarades mais quand à l’examen d’entrée dans l’organisation on m’interrogea sur mon livre préféré, je citai La Jeune Garde de Fadéev. Mon mensonge me dégoûtait mais en marchant dans les rues de Moscou avec ma carte toute neuve du Komsomol dans la poche, je la sortais pour la regarder de temps à autre et me sentais tout fier d’être enfin un grand. J’ai même réussi à devenir responsable du Komsomol pour ma classe mais pendant les réunions de cellule, au lieu de diffuser de l’agitprop je passais des disques des Beatles ou de chanteurs français. Je fus rapidement déchu de mes fonctions dans l’organisation et le directeur de l’école me traita de fasciste en raison de mes idées libérales. Ce jour-là ma carrière soviétique prit fin pour toujours.

Pendant les dernières années du pouvoir soviétique les cadres du Komsomol de tous les niveaux, des secrétaires de quartier aux permanents du Comité Central, firent de leur position l’instrument de leur enrichissement personnel et d’un hédonisme jusque-là étranger au Komsomol. L’organisation fut dissoute deux mois avant la disparition de l’Union Soviétique pendant son XXIIème Congrès Extraordinaire sous l’air de Je ne quitterai jamais le Komsomol, je resterai éternellement jeune : l’absurde accompagna le Komsomol jusqu’à ses derniers instants.

https://www.youtube.com/watch?v=mKCFjlq3r6w

C’est des rangs de ces cadres du Komsomol que sont sortis dans la période postsoviétique une grande quantité de dirigeants, d’abord de la Russie de Eltsine, puis ensuite de celle de Poutine. Et c’est justement le mariage de cet enthousiasme juvénile du Komsomol avec la nostalgie du statut perdu de grande puissance qui a engendré l’idéologie hybride très particulière de la Russie d’aujourd’hui. Bref, le Komsomol est mort, mais il bouge encore.

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