Féminisme et déclin de l'Occident

Ce 14 février, à l’occasion de la Saint-Valentin, Vladislav Sourkov, un des plus proches conseillers du président Poutine, a publié dans le journal russe « Pionnier » un court article plein d’une joie mauvaise sur les ravages du féminisme en Occident. En voici la traduction.

Au tout début des années 2000 Boris Grebenchikov [auteur-compositeur-interprète du très célèbre groupe rock Akvarium] a déclaré que l’ère du Verseau était arrivée et que la restauration du matriarcat était inévitable.

Devons-nous dans nos projets politiques tenir compte de l’opinion non d’un politologue, d’un sociologue ou d’un économiste, mais d’un mage visionnaire, expert en sciences occultes comme Boris ? je suis persuadé que oui. Que ceux qui en doutent regardent vers l’Occident : le matriarcat s’impose pour de bon. Les femmes y prennent le pouvoir.

De plus en plus souvent elles y deviennent chefs de gouvernement, ministres, maires, dans des pays très influents. On y voit de plus en plus de femmes chefs d’entreprises, de femmes cadres, de femmes dirigeantes de ceci ou cela, et même des femmes qui essaient sans raisons ni buts de s’immiscer partout et de se hisser aux plus hautes responsabilités.

Les séries hollywoodiennes et les blockbusters qui s’approprient progressivement la fonction prophétique et le devoir afférent de promouvoir les nouvelles hiérarchies, abaissent en permanence les hommes et surélèvent d’autant les femmes. On rencontre de moins en moins de chefs ou de patrons parmi leurs personnages, par contre les patronnes sont partout. Les combattants hommes passent pour des sauvages intellectuellement limités et leur énergie désordonnée est sagement canalisée et utilisée par les bonnes-femmes ou les grands-mères qui dirigent désormais les commissariats, les états-majors et les services spéciaux. Dans le dernier épisode de « La Guerre des Etoiles » le dernier Jedi est bien sûr une jeune fille.

La campagne contre le harcèlement qui se développe actuellement en Occident n’est visiblement qu’un début. L’étape suivante sera quand les femmes exigeront qu’on échange les rôles : « maintenant c’est nous qui allons vous draguer ! » Quelqu’un doit bien faire preuve d’initiative si le sexe, jusqu’à nouvel ordre, n’est pas aboli. Mieux vaut d’ailleurs comme ça que pas du tout !

Les scientifiques anglais qui ont toujours du flair pour sentir l’air du temps ne nous ont d’ailleurs pas déçus. Un généticien distingué de l’Université du Kent a publié au début de l’année un article dans lequel il montre que le chromosome masculin Y, porteur du gène SRY (c’est-à-dire le programme qui contrôle l’apparition des caractères sexuels du mâle humain) est appelé à s’effacer au cours de l’évolution. Ainsi l’ensemble des gènes responsables de l’apparition des garçons doivent disparaître du génome humain. En fait cela revient à nous traiter, en utilisant une terminologie scientifique délicate, nous les représentants du sexe « fort », de dégénérés.

Mais qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui se passe vraiment ? Il fut un temps où James Brown chantait : This is a man’s world, et toutes les filles reprenaient en chœur. Il n’y a pas si longtemps 50 cent chantait encore presque la même chose.

Ce monde en vérité est une invention et un produit des hommes [au sens de mâles, le russe faisant la distinction, à la différence du français]. Il n’est peut-être pas parfait, mais il a le mérite d’exister. Moïse et Gautama, Shakespeare et Nabokov, Newton et Mandelbrot, Saladin et Joukov, Korolev [initiateur du programme spatial russe] et Oppenheimer, Zworykin [inventeur de la télévision, Russe réfugié aux USA] et Jobs, les Beatles et Brin [cofondateur de Google, d’origine russe], voilà les coauteurs de tout ce qu’il y a autour de nous et en nous. Pourquoi tout d’un coup les femmes veulent-elles s’emparer de ce monde mâle et viril ? Et surtout, que veulent-elles en faire ?

Il existe une hypothèse qu’on n’affiche pas publiquement, ce n’est pas l’air du temps, mais relativement répandue, selon laquelle cette élévation des femmes (et de leurs éternels alliés, les représentants des autres sexes non masculins [Sourkov a visiblement en vue les homosexuels]) est un symptôme de déclin.

Il est difficile de juger jusqu’à quel point cette hypothèse est vraisemblable. D’une certaine manière elle est facile à réfuter. Mais ses partisans sont obstinés et il leur semble disposer de beaucoup d’arguments et d’exemples.

C’est ainsi qu’Aristote expliquait la chute de Sparte par la croissance exagérée de l’influence du sexe « faible ». La population masculine avait brutalement diminué en raison de guerres incessantes. Une part importante de la propriété foncière, et avec elle du pouvoir, était passée aux mains des veuves, qui ne s’en trouvèrent pas malheureuses. Elles s’y habituèrent très vite et se mirent à pratiquer massivement l’usure, ce qui était inconciliable avec les fondements moraux et économiques d’un peuple autrefois ascétique. Sparte en mourut.

La conversion au christianisme d’Hélène, la mère de l’empereur Constantin, signa l’effondrement de l’Empire Romain païen. Bientôt l’empereur proclama Hélène auguste et fit religion d’Etat ce qui contestait le culte de l’empereur et donc le fondement même de l’Etat : la Parole de Jésus dans la paraphrase de Saül. Rome perdit son statut de capitale de l’empire, qui se déplaça vers l’Est, à Byzance, où il continua à agoniser quelques siècles et à fondre doucement comme une parodie de la puissance romaine, alors que la véritable Rome, la Rome de Scipion et César, avait disparu pour toujours.

L’ingérence désordonnée de Marie de Médicis dans la politique de ses trois fils rois de France se passa sur le fond de la défaite épique de la Maison de Valois.

La dynastie des Tudor s’interrompit avec Elisabeth Première, la couronne passa au fils de celle qu’elle avait fait exécuter, Marie Stuart. Avec la reine Victoria la monarchie anglaise perdit définitivement tout pouvoir politique et se cantonna aux fonctions protocolaires.

De nombreux historiens tiennent « le sultanat des femmes » (période de presque un siècle pendant laquelle les concubines, les femmes ou les mères des sultans assurèrent la direction effective de l’Etat) le point de rupture et le début de la dégradation de la Sublime Porte.

Le 18ème siècle, le « siècle des bonnes femmes », malgré tout son faste extérieur, porta un coup fatal à l’absolutisme russe. L’époque d’Anne, d’Elisabeth et des deux Catherine se distingue par ses intrigues de palais permanentes, l’insolence de la noblesse, le règne des favoris. Et par un acte inimaginable auparavant, le meurtre du monarque, et pas d’un seul, mais de deux, et deux de sexe masculin bien sûr, ce qui conduisit à la désacralisation de l’autocratie. Si des tsars avaient péri dans les siècles précédents, c’était seulement au « Temps des Troubles », et pas des vrais, des descendants de Riourik ou des Romanov, mais des faux, Boris Godounov, le pseudo-Dimitri, le pseudo-pseudo-Dimitri. Les liquidations de Pierre III et d’Ivan VI constituèrent une véritable révolution qui ouvrit le chemin et indiqua la méthode non seulement à Pahlen [un des assassins de Paul I], mais plus tard, aux terroristes de la Volonté du Peuple et aux bolcheviks.

Il va de soi que le renforcement de l’influence féminine n’est pas la cause mais seulement le symptôme, la manifestation de la décadence. Ce n’est pas Alexandra Fedorovna [épouse de Nicolas II] qui fit s’écrouler l’Empire Russe, ni Raïssa Maksimovna [épouse de Mikhail Gorbatchev] qui ruina l’Union Soviétique, mais on se souvient toujours d’elles quand on parle des derniers jours de l’Empire ou de l’Union.

Les systèmes politiques font appel aux femmes quand ils s’essoufflent après une croissance effrénée et atteignent le stade terminal de leur évolution. C’est pourquoi, même si toutes les femmes d’Etat ne ressemblent pas à des bonnes-sœurs, leur style et les moyens qu’elles utilisent pour gouverner rappellent néanmoins les soins qu’on apporte à un malade et l’agitation vaine déployée dans une situation clinique désespérée.

En Occident aujourd’hui la démocratie matriarcale prend la place de la démocratie libérale. Le féminisme, en s’adoucissant et en s’adaptant, quitte les sectes radicalisées pour se répandre dans les masses. Le populisme féminin est devenu la doctrine la plus efficace pour ceux qui se bousculent vers le sommet du pouvoir. Tous les signes d’un nouveau déclin de l’Europe, ou plutôt de l’Euramérique, sont évidents.

Et que font les hommes pendant ce temps ? Les uns se pressent au service de leurs nouvelles maîtresses et font des déclarations du type « moi aussi je suis féministe. » Les autres ronchonnent et font le dos rond. Les troisièmes s’alcoolisent avec la même insouciance que pendant l’ère précédente du Poisson.

Et seuls quelques élus (ou réprouvés) savent que la chute appelle toujours une renaissance. Ils ne regardent pas du côté de ce qui tombe, mais cherchent à comprendre ce qui est en train de se lever. Les vrais hommes sont occupés à de vraies choses, ils inventent et construisent une nouvelle réalité, pendant que leurs compagnes dirigent l’ancienne. Ils ont confié aux femmes ce qu’ils jugent désormais inutile, le volant d’une ressource épuisée, celui de la voiture cassée de la politique, qui ne roule déjà plus et ne conduit plus nulle part.

Personne ne veut prendre le pouvoir sans essayer de comprendre ce qui ne va plus en lui. Personne sauf les femmes. C’est ainsi que nos gentlemen laissent généreusement aux femmes la gestion du brexit, de la crise migratoire, de l’ascenseur social bloqué, des bulles financières, de la stagnation des revenus, d’un monde multipolaire imprévisible, de la reprise de la course aux armements…

Les femmes ont grimpé jusqu’au sommet d’un système politique en train de s’écrouler. Les hommes sont descendus à sa base pour le miner. Derrière la façade du matriarcat, sur ses arrières et dans ses souterrains ils sont en train de regrouper leurs forces et de se fixer de nouvelles valeurs. Ou bien ils inventent des choses inouïes : une économie numérique sans humains (et pour cette raison encline à l’inhumanité)…une guerre innovante d’une puissance de plusieurs milliers de megadeath…la transformation des hackers et de la cybercriminalité en nouvelle classe dominante (un peu comme dans le monde d’avant internet les bandits de grands chemins étaient à l’origine de l’aristocratie, ou les « barons-bandits » ont formé en Amérique l’élite capitaliste)… de nouveaux dogmes religieux engendrés et diffusés par l’intelligence artificielle… une i politique globale fonctionnant sur la base d’un contrôle total associé à la production massive de toujours nouvelles libertés fictives…

En un mot, demain tout sera à nouveau man-made, fabriqué par l’homme, c’est-à-dire par le mâle. Ce qui ne veut pas forcément dire bien, mais au moins pas ennuyeux.

Dans toutes les familles il arrive que des difficultés de la vie quotidienne enferment le mari dans une impasse. Il se dispute avec sa femme, avec ses enfants, finalement avec lui-même, et ne parvenant à aucun résultat, se retire en colère dans une autre pièce. Un matriarcat éphémère s’installe dans la famille. Le mari, après avoir fumé une cigarette et fait trente pompes pour se remettre en forme, vient se mettre à table pour le dîner comme si de rien n’était. L’ordre normal est restauré. La vie continue. Mais quelque chose a changé pour toujours.

C’est la même chose qui se passe au niveau planétaire. L’humanité est confrontée à des problèmes. Les mères prennent les choses en main. Mais les pères vont revenir avec un monde nouveau, et avec de nouveaux jouets pour tous.

P. S. Notre patrie bénie des Dieux est pour l’instant touchée par le féminisme de manière insignifiante. On n’observe aucune complication particulière dans les rapports entre les sexes. Une fois de plus nous retardons sur le reste du monde, ou, au contraire, sommes en avance. Cette indécision nous dicte la seule stratégie possible en cas d’insurrection féminine. La stratégie de Quintus Fabius Cunctator et de Barclay de Tolly : temporiser et s’écarter ; ne pas accepter le combat qu’on nous impose. Et encore, aimer.

Pour illustrer ce beau P. S. je rappelle que l’année dernière la Fédération de Russie a décriminalisé les violences familiales. Ce salmigondis sexiste n’a pas d’autre intérêt que de témoigner de ce qui se passe « dans la tête de Vladimir Poutine », comme une modeste contribution au travail de Michel Eltchaninoff. R. O.

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