Le clergé musulman de Tchétchénie menace à nouveau les journalistes

Après l’enquête du journal Novaïa Gazeta sur les persécutions dont sont victimes les homosexuels en Tchétchénie, ses journalistes sont à nouveau victimes de menaces graves de la part du clergé musulman de Groznyi.

Le 1er avril Novaïa Gazeta a publié une enquête sur une prison secrète à Argoun en Tchétchénie dans laquelle des homosexuels sont détenus dans des conditions épouvantables, torturés et violés pour être ensuite dans le meilleur des cas revendus à leurs familles.  En raison des sévères codes d’honneur dont s’enorgueillit la fière petite république et qu’elle associe à l’Islam, certaines familles procèdent elles-mêmes à l’exécution des enfants ou des frères qui risquent de les déshonorer. Le crime d’honneur est une tradition vivace en Tchétchénie. Si le prisonnier n’offre pas de perspectives de profit, ses geoliers peuvent le tuer eux-mêmes. Novaïa Gazeta affirme pouvoir prouver au moins trois crimes semblables. Pour en savoir plus il est possible de lire le billet sur Médiapart de Thomas Monteiro, « La Tchétchénie torture les homosexuels dans des camps de concentration ».

Je veux ici raconter la suite de l’histoire.

Le 3 avril les autorités religieuses de Tchétchénie ont convoqué une réunion extraordinaire des représentants religieux de toutes les tribus, « virdi », de la république, 15000 personnes en tout, un habitant sur cent du pays. Adam Chakhidov, le conseiller du président Ramzan Kadyrov, a déclaré que l’enquête n’était que calomnies et que les journalistes de Novaïa Gazeta sont des « ennemis de notre patrie et de notre religion ». La réunion a été retransmise à la télévision locale et sa deuxième résolution proclame ce qui suit : « Au vu de l’offense portée aux traditions séculaires de la communauté tchétchène et à l’honneur des hommes de Tchétchénie, ainsi qu’à notre foi, nous faisons serment que notre vengeance atteindra les coupables, où qu’ils soient, et quel que soit le temps que cela prendra. »

Les journalistes russes prennent la menace très au sérieux. Au moins deux collaboratrices de Novaïa Gazeta ont été assassinées sur commande du pouvoir tchétchène, Anna Politkovskaïa et Natalia Estemirova. La figure la plus populaire de l’opposition russe, Boris Nemtsov a été abattue sous les fenêtres du Kremlin pour le même commanditaire.

Mais comme toujours le pouvoir russe fait la sourde oreille. Avant d’être menacé le journal avait demandé au procureur général de Russie d’enquêter sur les éléments de l’article : mêmes homosexuels et mêmes tchétchènes, il s’agit de citoyens russes que l’Etat russe a normalement le devoir de protéger. En quinze jours aucune réaction. La commission des droits de l’Homme du Conseil de l’Europe a fait la même demande avec le même succès. Après les menaces contre les journalistes, le rédacteur de Novaïa Gazeta s’est de nouveau adressé au Procureur Général et au directeur du Comité d’Enquête Fédéral pour faire cesser cette violation manifeste de la loi et pour protéger ses journalistes. Toujours aucune réaction.

Si l’Etat se définit par le monopole de la violence légitime, alors il n’y a plus d’Etat en Russie. Un roitelet local peut user des pires violences contre des minorités sexuelles au nom de ses convictions morales et religieuses archaïques. Quant au pouvoir central il n’utilise la force que contre des jeunes qui manifestent contre la corruption de ses élites. Mais jamais contre les pouvoirs locaux qui le défient ouvertement et le déconsidèrent par leur corruption ostentatoire et leur train de vie de satrapes.

Il y a des candidats à la campagne électorale française, et quelques lecteurs de Mediapart, pour croire que Poutine est un homme fort qu’il faut respecter comme tel. En fait il montre une fois de plus sa faiblesse et l’échec de sa politique habituelle qui consiste à déléguer à des tyrans à l’intérieur (Kadyrov) ou à l’extérieur (Assad) le soin de faire régner l’ordre. A chaque fois il tombe sur des incapables corrompus qui suscitent encore plus de vocations islamistes (Assad) ou se transforment eux-mêmes en islamistes (Kadyrov), qui deviennent plus incontrôlables à mesure qu’il leur fournit plus d’argent et d’armes. L’un se sert de gaz de combat et l’isole devant toute la communauté internationale en ridiculisant ses promesses de contrôler les armes chimiques en Syrie, l’autre vient lui flinguer des journalistes et des politiques jusque sur son pas de porte. La malheureuse expression « les flinguer jusque dans les chiottes » lui revient comme un boomerang.

Tout aussi symptômatique est la dispute publique qui oppose la ministre fédérale de l’éducation Olga Vassilieva au même Kadyrov : dans la petite ville de Biélozerié en Mordovie, petite République de l’Oural où domine la religion musulmane, des institutrices et des professeures de collège de plus en plus nombreuses enseignent voilées d’un hidjab. La ministre fédérale a pris position pour l’interdiction du voile, d’autant plus qu’on a appris que 20 à 80 jeunes passés par ces écoles combattent aujourd’hui en Irak au côté de l’Etat Islamique. Kadyrov a aussitôt volé au secours des institutrices, alors même que la Mordovie se trouve à des centaines de kilomètres de la Tchétchénie. En Tchétchénie, non seulement toutes les institutrices, mais toutes les femmes sont déjà voilées et retrouvent un statut juridique pire qu’au 19ème siècle, en contradiction avec toutes les lois fédérales. Non content de n’en faire qu’à sa tête chez lui, Kadyrov défie l’autorité fédérale et celle-ci, une fois de plus choisit la reculade. Mieux vaut une mauvaise paix qu’une troisième guerre de Tchétchénie, surtout quand on a perdu les deux premières. Le porte-parole du Kremlin a déclaré que l’Etat fédéral ne souhaitait pas se mêler de la dispute du hidjab et laissait aux pouvoirs locaux le soin de décider en fonction des traditions locales.

Cette histoire ne traduit pas seulement la faiblesse du pouvoir russe derrière ses rodomontades. Elle signe aussi l’échec du projet politique qu’une autre collaboratrice brillante de Novaïa Gazeta, Iulia Latynina appelle le « Chrislam », le mariage des archaïsmes orthodoxes et musulmans en Russie pour donner un vernis idéologique à la cynique kleptocratie qui y règne. Du métro de Saint-Pétersbourg à Damas en passant par Biélozerié et Groznyi, le vernis craque de toute part.

Et les citoyens comme les journalistes risquent quotidiennement leur vie.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.