Combat de bulldogs sous un tapis

C'est comme ça que Churchill qualifiait les sanglantes luttes d'influence au Kremlin pendant le stalinisme. Avec l'arrestation du ministre de l'économie russe le 15 novembre, on voit que les vieilles habitudes ne se perdent pas. La traduction de deux articles de la presse russe pour essayer de deviner ce qui se passe sous le tapis.

Julia Latynina, Novaïa Gazeta, 15/11/2016, Deux millions absurdes

Dans la nuit du 14 au 15 novembre, le Comité Fédéral d’Enquête (équivalent russe du FBI) a engagé une procédure pénale contre le ministre du développement économique Alexeï Oulioukaev. Il est accusé d’avoir accepté un pot-de-vin de deux millions de dollars en liquide en échange d’ « un avis favorable autorisant la compagnie Rosneft (Pétrole de Russie, dirigée par un proche de Poutine, Igor Setchine) à acquérir une partie de Bachneft (Pétrole de Bachkirie) ».  Selon l’enquête le pot-de-vin lui-même aurait été reçu le 14 novembre au soir, et le ministre a été traîné à l’interrogatoire quelques heures plus tard, dès l’aube, comme dans les bonnes vieilles années 30, sans qu’il ait pu reprendre ses esprits et sans aucun avocat.

Les accusations portées contre Oulioukaev semblent fantastiques. En fait la question de la privatisation de de Bachneft a été la cause de la principale guerre économique qui s’est déroulée sous le tapis au Kremlin ces derniers mois et dont l’arbitre principal était le président lui-même.

Cette guerre avait commencé il y a longtemps, avec l’arrestation du dirigeant du consortium Systema, Vladimir Evtouchenkov, auquel appartenait alors la majorité de contrôle de Bachneft. « Rosneft » a nié alors toute participation à l’affaire, mais tout est devenu clair quand Evtouchenkov a décidé de ne pas contester la cession de ses actifs à l’Etat et a pu retrouver la liberté.

Le bruit courait alors qu’Evtouchenkov n’était pas le seul propriétaire de Bachneft. Systema avait obtenu le contrôle de Bachneft en 2009, un an après que Dmitri Medvedev fut devenu président de la fédération de Russie.

Dans le monde des affaires on répétait que Medvedev protégeait Evtouchenkov et que la raison de son arrestation en 2014 était entre autres liée au fait qu’il appartienne à la fraction de l’élite qui aurait préféré que Medvedev reste président un mandat de plus.

Il est difficile de dire si c’est la vérité, mais en tout cas Rosneft avait déjà des vues sur Bachneft en 2009 et les rumeurs sur la trahison d’Evtouchenkov ont été très utiles pour obtenir l’annulation de la privatisation.

Après cette annulation c’est Lukoïl qui de facto a assuré la gestion de Bachneft et on s’attendait à ce qu’il l’achète, parce que le rachat d’une compagnie publique, Bachneft, par une autre compagnie publique, Rosneft, n’avait pas beaucoup de sens s’il s’agissait de remplir les caisses de l’Etat vidées par la crise, et suscitait beaucoup d’interrogations jusque dans les rangs du pouvoir. Parmi ceux qui s’opposaient à une telle vente on trouvait parmi beaucoup d’autres le ministre du développement économique Alexeï Oulioukaev ou le vice-premier ministre Arkadi Dvorkovitch.

Mais la décision finale a été prise en faveur du tout puissant et très loyal Igor Setchine, le dirigeant de Rosneft. La justification officielle d’un tel choix fut le prix : Rosneft était prêt à débourser pour Bachneft la somme record de 329 milliards de roubles, alors même que ce même Rosneft venait de demander 1,5 trillions de roubles au Fond National de Réserve.

L’affaire a été conclue à une vitesse sidérante : le premier ministre l’a signée le 10 octobre et deux jours plus tard tout était réglé jusqu’au dernier rouble.

Se pose alors la question suivante : mais que vient faire ici Alexeï Oulioukaev ? Supposons pour faire simple que tout ce qu’on lui reproche soit réel. Qu’il a véritablement reçu dans la nuit du 15 novembre 2 millions de dollars en liquide de Rosneft. En échange de quoi et comment ? Oui, Oulioukaev était contre le rachat d’une compagnie publique par une autre et aurait pu monnayer son accord.  Mais après que Poutine eut pris sa décision, l’avis personnel d’Oulioukaev n’avait plus aucune valeur. Encore une fois, l’affaire était déjà bouclée, l’argent transféré, Bachneft vendue. Deux millions en liquide ne pouvait plus changer quoi que ce soit. Oulioukaev aurait extorqué de l’argent ? Après la conclusion de l’accord et après qu’eut pesé la parole du président, avec tout le poids qu’on lui connaît ? Ce n’est pas sérieux. Oulioukaev en train d’extorquer de l’argent à Setchine, c’est comme un moineau en train de racketter un lion.

Le poids politique des deux hommes est incommensurable.

On aurait alors proposé de l’argent à Oulioukaev pour le faire tomber ? Avouez que ce n’est pas une manière très élégante de se débarrasser d’un rival politique. N’oublions pas que le président était informé de l’enquête, qui dure dit-on depuis un an. Qu’est-ce qui l’empêchait alors de tout simplement limoger son ministre ? Qu’est-ce c’est que ces magouilles au sommet de l’Etat qui font qu’un homme qui déplaît par ses positions à propos de Rosneft est broyé dans une affaire montée de toute pièce, piégé et publiquement humilié dans une mise en scène à la Beria ?

Ces dernières années Rosneft est devenu le leader incontestable des fusions-acquisitions. D’abord TNK-BP, et maintenant Bachneft. Et cette dernière acquisition s’accompagne de manière tout à fait inattendue de châtiments qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’économie.

Si on extrapole cette tendance dans l’avenir, le prochain sur la liste des acquisitions est certainement Lukoïl.

 

Andreï Kolesnikov, La campagne présidentielle de 2018 est lancée : comment l’affaire Oulioukaev modifie le rapport de force au sommet du pouvoir, gazeta.ru, 15/11/2016

 

Il n’est pas question d’opposer au candidat principal un véritable rival ou un concurrent puissant, mais le sacrifice spectaculaire de quelques figures influentes pourrait ajouter un peu de sel à la pauvre intrigue de ces élections.

A la dernière réunion consacrée aux questions économiques qui s’est déroulée en présence du président le 11 novembre on a vu autour de la table dans le cabinet du Kremlin Igor Chouvalov, Denis Mantourov, Elvira Nabioullina, Andreï Bieloousov et Anton Silouanov. Un homme brillait par son absence, c’est Alexeï Oulioukaev. Peut-être était-il malade. Peut-être s’agit-il d’une coïncidence. Mais pourquoi étaient-ils tous là et pas lui ? Si un soviétologue de la vieille école analysait la situation, habitué à interpréter les rapports de force aux Kremlin à l’aide de la disposition des personnes sur le mausolée de Lénine pendant les parades, il en déduirait que quelque chose ne tournait déjà pas rond.

L’arrestation d’Alexeï Oulioukaev, sans précédent à tous les points de vue, en commençant par les services passés du personnage principal et sa position officielle, fait songer par son ampleur au véritable lancement de la campagne présidentielle pour 2018, dans laquelle l’ordre du jour de la lutte anticorruption, de bruyants changements dans le personnel dirigeant et la préparation d’une nouvelle équipe présidentielle pour le nouveau mandat joueront un rôle essentiel.

Puisqu’il n’est plus question d’opposer au candidat principal un véritable concurrent, puisque les ennemis de l’extérieur sont en pleine confusion après la victoire de Trump, puisque désormais il faut chercher les ennemis intérieurs avec une lampe en plein jour, on va secouer les élites avec des limogeages spectaculaires obtenus après des arrestations au petit matin et envoyer à la population le signal de sa détermination à chercher et débusquer les ennemis du peuple jusque dans l’establishment. C’est un grand show politique dont le scénario est emprunté à l’époque stalinienne.

D’un point de vue technique cela peut prendre des formes variées. Un tel recevra avec soulagement une sinécure des mains du président, un autre disparaîtra sans bruit. Il y a aussi la technologie éprouvée qui consiste à montrer à la télévision publique des intérieurs luxueux avec peintures de maîtres, candélabres dorés et boites de chaussures pleines de dollars, mais sans arrestation. Il y a aussi celle de la discréditation, mais avec arrestation. On l’utilise plutôt contre ceux qui appartiennent au groupe très particulier des libéraux-loyalistes, comme ce fut le cas avec Nikita Biélykh, et aujourd’hui avec Alexeï Oulioukaev.

A bon entendeur salut. Les libéraux comprendront.

Il est difficile de croire que le comité d’enquête a fait exprès d’arrêter le ministre du développement économique le jour du 25ème anniversaire de la première session du ministère des réformateurs le 15 novembre 1991. Mais cela n’empêche que cette arrestation d’un des membres les plus actifs de la première équipe de réformateurs, et de sa partie moscovite, ait une dimension symbolique sinistre.

Cela ne veut pas dire que le président a décidé de se passer entièrement des services des libéraux-loyalistes. Il est encore suffisamment rationnel pour comprendre qu’il a besoin de l’aide d’économistes libéraux pour limiter les dégâts de ses décisions géopolitiques et politiques. Mais visiblement le poste de ministre du développement économique n’est pas tellement important dans cette configuration, dans laquelle les politiques financières et budgétaires comptent davantage, et il est toujours possible de nommer à ce poste un homme avec des opinions contraires, voire même sans opinion du tout, pourvu qu’il soit issu des milieux d’affaires proches du pouvoir. Mais si on considère que l’arrestation d’Oulioukaev est un signal, alors il entre en dissonance avec une quantité d’autres signaux plus faibles qui avaient laissé espérer une relative libéralisation économico-politique et diplomatique. Et pourtant une telle tendance existe, malgré le bruit assourdissant de cette arrestation d’un fonctionnaire avec rang de ministre qui symbolisait tout un courant de la pensée économique. Et nos néokeynésiens auraient bien tort de se frotter les mains si tôt, oubliant que la pédagogie implicite de n’importe quelle arrestation au sommet de l’Etat s’adresse à TOUS les membres de l’establishment, quels que soient leur sexe, leur âge, l’école économique à laquelle ils appartiennent ou le clan qu’ils soutiennent. Il n’y a qu’un seul vainqueur évident ici, c’est Igor Setchine. Quant à ce qui va se passer, et surtout quand, pour chacun des anciens de l’équipe de Poutine, personne n’en sait rien : c’est toute l’élite qui forme l’équipe du président, une et indivisible.

Le cas Oulioukaev n’est pas un problème économique. L’arrestation du ministre n’est qu’une nouvelle étape dans la rotation continue des élites à tous les niveaux, dans la formation de l’équipe qui aura à travailler avec le président après les élections de 2018 et dans la constitution de freins et de contrepoids : quand il n’y a pas de concurrence dans le système politique lui-même, il faut que le président l’organise artificiellement et la conduise manuellement en s’appuyant sur les forces militaires, policières et du renseignement intérieur.

Il faut que tous aient peur.

On peut se demander pourquoi on n’a pas laissé Oulioukaev se retirer tranquillement. Des bruits couraient déjà sur sa démission. Il n’aurait pas été nécessaire alors de discréditer un membre du gouvernement, et par la même, si on juge avec un peu de logique, le gouvernement lui-même tout entier. Cela veut donc dire que quelqu’un avait intérêt à ce que cette mise à l’écart soit spectaculaire, avec arrestation et stupeur de tout l’establishment. Cela veut donc dire qu’il fallait que tout le personnel de l’équipe de Poutine et tous les cercles qui l’entourent soient paralysés par la peur.

On voit bien que la manière d’agir contre le ministre n’a pas été choisie au hasard. Si on veut se donner la peine de fouiller dans l’histoire personnelle de presque n’importe quel représentant de l’establishment, on trouvera de quoi le compromettre puisqu’ils prennent tous des décisions très importantes et travaillent dans un milieu pour le moins compliqué et très souvent, pour le dire délicatement, conflictuel. Il se pourrait que quelqu’un ait réglé un vieux compte avec Oulioukaev, mais cela ne change rien à la teneur principale du message : tous doivent avoir peur, n’importe quelle figure politique, quel que soit son importance, peut être jetée en pâture à la plèbe assise devant son téléviseur, le ballon de la campagne présidentielle n’en montera que plus haut encore.

Le plus étonnant est que personne dans les cercles les plus élevés du pouvoir ne semble s’inquiéter du dommage porté à l’image du gouvernement et du pouvoir lui-même. L’important est que le pouvoir se régénère et s’auto-nettoie, c’est le message qui sera retenu. Des actions d’une telle ampleur seront accueillies par l’immense auditoire qui doit se transformer en électorat en 2018 comme des manifestations de force et de confiance en soi du pouvoir. Après la Crimée tout est permis, les actions les plus décomplexées sont très bien accueillies : moins il y a de pain, plus spectaculaires doivent être les jeux.

La configuration de l’élite en 2018 n’est pas encore dessinée. Des limogeages et des nominations spectaculaires, utilisant un large arsenal de moyens, ne sont pas seulement possibles, ils se produiront sans faute. Le président palpe les contours de son équipe en cours de renouvellement. Et les membres de cette équipe doivent retenir la leçon : certains pourraient connaître le sort de Khodorkovskiï, d’autres celui de Nemtsov, d’autres encore celui D’Oulioukaev.

 

Je rappelle que le premier est resté 10 ans en Prison et vit désormais en exil, et que le second a été assassiné sous les fenêtres du Kremlin.

24 heures après l’arrestation du ministre, les hypothèses de ces deux papiers se confirment, les libéraux-loyalistes sont visés, jusque dans la figure du vice-premier ministre Djorkovitch, à son tour inquiété.

 

Il est tout de même étonnant qu’alors que la conjoncture internationale se met à sourire à la Russie de Poutine (accalmie en Ukraine, succès en Syrie, élection de Donald Trump à la Maison Blanche et de présidents pro-russes en Bulgarie et en Moldavie), celle-ci ne trouve rien de mieux à faire qu’à tomber le masque et se présenter pour ce qu’elle est, un panier de crabes se déchirant la manne pétrolière, et d’autant plus âprement que les cours se sont effondrés. Bien loin de l’image de superpuissance qu’elle voudrait donner d’elle-même, la Russie d’aujourd’hui fait malheureusement plutôt penser à l’Algérie, au Nigéria ou à l’Angola, arsenal nucléaire en plus.

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