Un siècle après la Révolution de 1917, la Russie à nouveau tentée par la monarchie

Hommes politiques, dignitaires religieux, fonctionnaires, mercenaires du Donbass, ils sont de plus en plus nombreux en Russie à souhaiter le retour de la monarchie et à poser l’imaginaire couronne sur la tête de qui vous savez. Que cela nous apprend-il sur l’état de la société et de l’opinion russe ?

 « Quand le pouvoir n’est pas exercé par un seul homme, c’est l’irresponsabilité collective qui règne. Aujourd’hui la Russie a besoin de revenir à la monarchie. Le président doit disposer de davantage de droits, y compris celui d’instaurer la dictature. Vladimir Poutine devrait être nommé président à vie. Sincèrement, je n’en vois tout simplement pas d’autre. » C’est ce qu’a déclaré le 14 mars Sergueï Axionov, le président de la République de Crimée sur la première chaine de la télévision locale.

D’abord quelques mots sur l’auteur de ce petit monument de flagornerie politique : après des études ratées et des années troubles occupées à « l’accumulation primitive du capital » comme on disait dans les années 90 pour désigner la privatisation violente de la propriété socialiste, Sergueï Axionov se lance dans la politique à partir de 2008 comme membre de la Communauté Russe de Crimée puis comme leader de l’Unité Russe. A ce titre il obtient 4% des voix en 2010 aux élections législatives locales pour le Soviet de Crimée, puis 9% en 2012 aux élections législatives nationales pour la Rada de Kiev. Lors du coup de force russe qui conduit à l’annexion de la Crimée au printemps 2014, il est d’abord désigné Président du Conseil des Ministres de la République Autonome de Crimée, puis en octobre 2014 il est élu président de la République de Crimée désormais rattachée à la Russie.

On remarquera au passage deux choses importantes : jusqu’en 2014 un parti indépendantiste pouvait librement faire campagne en Ukraine et avoir des représentants élus à l’Assemblée Nationale, la Rada. En Russie le moindre propos indépendantiste est qualifié de propagande séparatiste, identifié au terrorisme et passible de lourdes peines de prison. On en sait quelque chose dans tout le nord du Caucase et jusqu’à Kaliningrad.

Deuxièmement on mesure la ferveur et la profondeur des sentiments indépendantistes et pro-russes en Crimée à la veille de l’annexion : moins de 10%. Un peu plus d’un an plus tard, alors que la Crimée était envahie par les fameux « petits hommes verts » et des « jeunes gens polis » armés jusqu’aux dents, et après qu’on eut promis à tous des salaires et des pensions bien supérieurs à ceux d’Ukraine, le nombre de ceux qui partageaient les sentiments pro-russes était miraculeusement multiplié par plus de huit…

Quelques mots maintenant sur la proposition elle-même. Elle n’est pas nouvelle, ce n’est pas la première du genre. C’est même un passage quasi-obligé de la carrière d’un haut fonctionnaire que de déclarer sa loyauté au président en réclamant pour lui des pouvoirs élargis. On observe aujourd’hui la même chose en Turquie avec Erdogan. On observait la même chose hier en Tunisie avec Ben Ali. Pas un seul président de république bananière arrivant en fin de mandat n’a modifié la constitution pour s’accorder de nouveaux mandats, ou des mandats plus longs, voire éternels, sans répondre à la demande pressante de citoyens bien intentionnés. Pendant la période communiste déjà, chaque fois qu’un premier secrétaire du parti voulait devenir aussi président du conseil, puis chef des armées et finalement concentrer tout le pouvoir entre ses mains, il se trouvait toujours une brave kolkhozienne, ou un ouvrier modèle, ou un cosmonaute tout juste redescendu du ciel pour en faire très spontanément la proposition. Elle était trouvée judicieuse par des journalistes, puis par des militants toujours plus nombreux qui en faisaient des pétitions, jusqu’à ce qu’enfin le parlement se fasse douce violence et vote la loi qui accordait les pleins pouvoirs au leader rougissant de modestie. Il ronchonnait même un peu pour la forme contre ce nouveau fardeau qu’on lui imposait, puis finissait par l’accepter à contrecœur : vox populi, vox dei !

La petite comédie a souvent été rejouée par la suite dans la Communauté des Etats Indépendants, et toujours avec beaucoup de succès, comme en Azerbaïdjan avec Aliev, au Belarus avec Loukachenko, au Kazakhstan avec Nazarbaïev.

Jusqu’à présent Poutine n’en avait pas trop abusé. Il avait préféré innover avec la farce de la présidence Medvedev : deux mandats Poutine, un mandat Medvedev, deux mandats Poutine, un mandat Medvedev…

Et donc jusqu’ici les grands et petits moments de prostitution politique concernaient essentiellement le baptême des rues, des écoles, des brise-glaces et des promotions d’étudiants. L’orfèvre en la matière est bien sûr l’impayable roitelet de Tchétchénie : dans chaque village de la petite république une rue Vladimir Poutine croise une rue Ramzan Kadyrov, la première toujours respectueusement un peu plus longue et un peu moins défoncée que la seconde. A chaque fois le modeste président repousse l’hommage avec agacement et son attaché de presse fait savoir qu’il ne souhaite pas le retour du culte de la personnalité. Mais comme il ne veut pas non plus froisser la confiance et l’admiration populaires qui inspirent ces marques naïves de vénération, la rue garde son nouveau nom.

La déclaration d’Axionov n’a donc rien de bien nouveau. Ni de bien sincère : tout le monde sait que si Poutine était malencontreusement renversé, le même Axionov proposerait avec le même empressement la couronne au nouvel homme fort du nouveau pouvoir.

Il n’en reste pas moins qu’elle résonne de manière un peu plus forte l’année du centenaire de l’abdication et de l’exécution du dernier tsar. Les hésitations de l’appareil de propagande face à ce centenaire résument d’ailleurs toutes les confusions de la nouvelle idéologie officielle. S’il est encore assez facile de tenir un discours cohérent sur février 17 : Kerenski, comme Gorbatchev, illustre tout le mal que l’idéalisme libéral peut faire à la puissance impériale et à l’unité nationale, avec Octobre et Lénine rien ne va plus. C’est comme avec la vieille momie de la Place Rouge, personne ne sait quoi faire, elle dégoûte un peu tout le monde mais personne ne veut prendre la responsabilité de la jeter dans la poubelle de l’Histoire. Entre le Tsar et l’Eglise d’un côté et Lénine, le drapeau rouge et l’hymne de l’autre, l’appareil de propagande et la conscience russe sont écartelés comme l’âne de Buridan.

Et c’est pourquoi on ne peut réduire cette proposition au simple fayotage d’une brute arrivée au pouvoir sans la moindre conviction ni la plus petite culture politique.

Elle est aussi le symptôme inquiétant d’un certain état de l’opinion russe dominante. Et ce n’est pas le seul. Parmi les leaders étrangers seuls les plus autoritaires trouvent grâce à ses yeux : le trio infernal Erdogan, Le Pen et Trump. La haine de la liberté et de la tolérance ne cesse de grandir. La courte et très imparfaite parenthèse libérale des années 90 prend dans la mémoire et les représentations collectives des couleurs de plus en plus sombres. On n’y voit plus que les privatisations truquées, le démantèlement des acquis sociaux, aussi maigres fussent-ils, le règne de la violence et des mafias, l’humiliation nationale, le dérèglement des mœurs, la crise de l’autorité. Le libéralisme politique et le libéralisme économique s’en trouvent quasi unanimement et également détestés. Il est remarquable d’ailleurs que si le pouvoir a rompu spectaculairement et définitivement avec le premier, la liberté d’exploiter ne s’est jamais aussi bien portée en Russie, tant qu’elle est exercée par des individus ou des groupes d’individus loyaux au pouvoir. La réalité de la violence des rapports sociaux et des inégalités vertigineuses est occultée par la mythologie nostalgique de l’égalitarisme socialiste et de l’égalité des combattants face au danger dans la commémoration quotidienne de la victoire de 1945 et de la grandeur soviétique.

Mais face aux difficultés économiques croissantes et à l’enlisement de toutes les réformes dans les sables de la corruption et de l’inefficacité bureaucratique, l’idéologie a besoin de marcher sur deux jambes et au sabre ajoute le goupillon. La Russie se transforme doucement en dictature cléricale et militariste. L’admiration avouée il y a quinze ans pour Franco et Pinochet continue visiblement d’inspirer Poutine et rencontre les aspirations ou les complexes de la majorité de l’opinion russe, avec son besoin éternel de « poigne », ses rêveries de grande puissance et ses délires superstitieux. Or l’Eglise Russe Orthodoxe, soutien indéfectible du pouvoir qui le lui rend bien en privilèges divers, peut, avec moins de retenue encore que les fonctionnaires laïcs, chanter les louanges de l’autocratie et rappeler à toute occasion après Saint-Paul qu’« il faut obéir aux puissances » et que celui qui siège au Kremlin est le vicaire de Dieu sur cette terre.

Profondément humiliée et traumatisée par le démantèlement de l’Empire, appauvrie et désorientée par la disparition brutale des garanties sociales du communisme, soumise à des injonctions morales et idéologiques inouïes et contradictoires, sommée de s’adapter à des mécanismes économiques mal connus ou oubliés, déçue par le manque de solidarité et de compréhension du voisin européen ou du vieil adversaire américain sur lesquels elle avait cru pouvoir compter davantage après son désarmement unilatéral et sa reddition sans condition, la société russe est entrée dans le 21ème siècle à reculons.

Elle s’est d’abord réfugiée dans la nostalgie de la gloire austère et brutale du stalinisme, se rêvant à la fois héroïque et martyre, comme à Stalingrad, menaçante et protectrice comme à Yalta. C’était déjà autant pathétique qu'inquiétant.

Mais la voilà qui remonte désormais encore plus loin dans son passé mal passé, au-delà de la Révolution, vers un bric-à-brac de couronnes, de moustaches cirées, de coupoles dorées et de bois de bouleaux comme dans un mauvais film de Nikita Mikhalkov.

Il est bien triste de voir un grand pays de 140 millions d’habitants ne plus réussir à se trouver une place dans le monde présent, ne pas être capable de s’imaginer un avenir et vivre dans le passé en remâchant sans cesse de vielles offenses plus ou moins imaginaires. Il ne semble pas incongru à de nombreux hommes politiques russes de réclamer la restitution de l’Alaska sous prétexte qu’elle aurait été achetée à un prix trop bas par les USA. Imaginez Marine Le Pen ou Jean Luc Mélenchon exiger le retour de la Louisiane et du Mississipi à la France…

Ce n’est donc plus seulement au 20ème siècle que la conscience russe se trouve coincée, c’est dans le 19ème qu’elle croit maintenant retrouver la clef du paradis perdu et de la grandeur passée.

Et ce rapport pathologique à sa propre histoire n’est plus seulement le problème de la Russie : en tournant ainsi le dos du même coup au futur, à la liberté et au développement, elle participe de plus en plus à l’instabilité du monde et inquiète fortement ses petits voisins.

Mais si cette passion nouvelle pour la monarchie ne va certainement pas dans le sens des intérêts du peuple, elle ravit des élites de moins en moins enclines à devoir répondre aux questions de quelques journalistes courageux et à se prêter à l’exercice toujours risqué des élections, même si elles restent largement truquées. Il n’est pas anodin que la proposition d’Axionov arrive quelques jours après les révélations d’une ONG russe combattant la corruption à propos des biens fort mal acquis du premier ministre Medvedev qu’on croyait jusqu’alors un peu moins malhonnête que les autres : plus d'un milliard d’euros de yachts, de palais, de chalets, de datchas et de vignobles au Caucase ou jusqu’en Toscane.

Dans ce cas il est bien sûr préférable de n’avoir à en répondre que devant le tsar, surtout quand vous savez qu’il vole encore plus que vous.

 

Mais ce n’est pas encore pour cette fois : le secrétaire de Presse du Kremlin Dimitri Peskov vient de faire savoir que « Poutine considère sans enthousiasme de telles idées ».

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