Russie: politique-racaille, journalisme racaille, religion-racaille

Comment définir cette nouvelle sous-culture politique qui envahit la Russie? Je traduis les réflexions du philosophe Mikhaïl Epstein dans le journal Novaïa Gazeta. Comme une contribution originale à la pensée du phénomène populiste, pertinente bien au delà du seul cas russe.

Ces dernières années se sont dessiné les traits d’un nouveau style socio-politique qui mérite d’être désigné par un nom particulier. J’utiliserais volontiers le préfixe « gop », du mot russe « gopnik ». Le mot « gopnik », « gopniki » au pluriel, désigne la racaille urbaine, des éléments à moitié délinquants, pas encore criminels, mais jamais loin de le devenir. Ils détestent par-dessus tout les citoyens éduqués et respectables, qu’ils adorent effrayer et humilier en exerçant sur eux leur pouvoir. Pour le gopnik le plus important n’est pas tant de dépouiller, bien que ce soit une activité sacrée, que de jouer les durs, faire peur et donner libre cours à son agressivité.

Cela ne les relève pas seulement à leurs propres yeux, mais constitue aussi la base de leur identité et de leur confort émotionnel. Pour eux les règles morales ne sont que des formules creuses. Des valeurs comme le droit, la liberté, l’honnêteté, le travail, la culture n’éveillent en eux que mépris et sarcasmes ; et la méchanceté gratuite ou la trahison des rires approbateurs. Leur modus operandi, c’est embrouiller, balancer, braquer, dépouiller…

Il y a deux versions de l’origine de ce mot. La première : de « gop », « hop » en français, bondir, sauter. La racaille urbaine attaque par surprise, en « bondissant » du coin de la rue. Selon le dictionnaire Dal, le Larousse russe, « gop », c’est un saut ou un coup, et l’interjection qui encourage au moment du saut, comme « hop ! » en français. Comme dans le proverbe « Ne dis pas hop avant de sauter ». D’où des expressions familières comme « gop-stop » qui signifie un vol avec agression dans la rue, ou « gop-skok », le titre d’un chapitre des Souvenirs de Gorki consacré à un passant de Moscou dépouillé par des enfants des rues.

Deuxième version : « gop » est un acronyme. A la fin du XIXème siècle dans les locaux de l’actuel hôtel « Octobre » sur la perspective Ligovsky à Saint-Pétersbourg avait été fondée une Société Nationale de Vigilance dont l’acronyme est GOP en russe et qui recueillait des enfants des rues et des adolescents vivant de vol et de petite délinquance. Après la Révolution lui avait succédé au même endroit le Foyer Public du Prolétariat, dont l’acronyme en russe est aussi GOP, avec les mêmes attributions, sinon qu’à l’époque le nombre de délinquants mineurs dans ce quartier avait brutalement augmenté.

Il n’y a pas finalement pas de contradictions significatives entre ces deux versions.

Mais voilà que ce style de comportement à la fois agressif et décontracté s’est mis depuis peu à envahir les domaines les plus variés de notre existence sociale. Désormais nous pouvons sans hésitation faire précéder leur nom du préfixe « gop », ou du suffixe « racaille » en français, puisqu’ils sont tous infestés par cet esprit racaille.

Prenons la diplomatie, domaine à première vue très éloigné des mœurs de la racaille. Mais quand le représentant spécial de la Russie au Conseil de Sécurité de l’ONU se met à insulter le 12 avril 2017 son équivalent britannique : « Regarde-moi ! Ne baisse pas les yeux, pourquoi tu baisses les yeux ? » il est devenu évident que naissait devant nous une nouvelle espèce inattendue de cette ancienne profession : la diplomatie-racaille. On peut y rapporter la réplique préférée de notre ministre des Affaires Etrangères, « putain, quels débiles ! » pendant une conférence de presse avec son collègue d’Arabie Saoudite.

Il y a aussi la politique-racaille. De fait, toute la politique internationale de la Russie en relève, à commencer par l’annexion de la Crimée, et ce que les stratèges russes nomment avec importance « géopolitique ». On n’avait pas vu depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale un acte de brigandage aussi insolent, quand un pays non seulement pénètre sur le territoire d’un autre, mais encore s’en approprie une partie.

Le dernier épisode de politique racaille qui m’a le plus impressionné est celui ou un des principaux personnages de l’Etat manifeste d’un coup une attention toute paternelle pour l’un de ses ministres, s’inquiète qu’il puisse s’enrhumer aux premiers frimas de l’automne, « enfilez donc cette petite veste fourrée ». Puis il lui donne un petit cadeau : « Prends donc le petit panier aussi ! ». Mais sous la petite veste, tout au fond du petit panier, sous les petits saucissons, remarquez la cascade de diminutif affectueux, un appareil d’enregistrement confié par le FSB et qui permet au personnage important de mener une écoute clandestine contre son collègue ministre pour le faire mettre en prison [allusion à l’affaire Oulioukaev, le ministre du développement économique, accusé dans une grave affaire de corruption visiblement montée par Igor Setchine, le tout puissant patron de Rosneft, vice-premier ministre de l’énergie et protégé de Poutine].

Du style racaille de plus belle eau : je te saute dessus au coin de la rue avec un grand sourire sur le visage et un couteau dans la poche. Je ne parle même pas des méthodes de racaille encouragée par l’Etat à l’égard des opposants politiques : le vitriol ou les seaux de merde jeté au visage [comme dans le cas d’Alexis Navalny ou de Iulia Latynina, parmi des centaines d’autres].

Le journalisme-racaille est diffusé sur toutes les chaînes-racaille. Certains disent que ce n’est pas du tout du journalisme, mais de la propagande. Mais dans ce cas la politique russe d’après l’affaire de Crimée ne doit plus s’appeler « politique » (l’art de l’administration des affaires publiques) mais tout autrement. Je crois qu’il est préférable de conserver à ces activités leur nom traditionnel, quant à ce qu’ils deviennent maintenant, jusqu’à se contredire complètement, on peut le désigner en ajoutant simplement le suffixe « racaille ».

Le journalisme-racaille se présente comme récolte et diffusion d’information, alors que sa véritable fonction et de faire violence à la vérité et justifier la violence. Il s’exprime dans ses moments de sincérité comme la diplomatie racaille. C’est ainsi qu’un présentateur de la télévision se précipite pendant un débat sur un journaliste américain et le secoue par le col de veste : « Tu crois que je ne sais me servir que de ma langue ? Pourquoi tu me provoques ? Je t’ai dit de rester assis ! Assieds-toi ! ».

A la télé-racaille s’ajoutent d’autres moyens de communication-racaille rendus possibles par les technologies de pointe. Des armées de trolls et de hackers sont généreusement financés sur les fonds publics. Et on retrouve toujours la même stratégie-racaille : attaquer par derrière, cracher au visage, insulter et disparaître. Pas une armée régulière sous ses drapeaux, pas des combattants animés par des idéaux, mais des petits voyous qui attaquent en bande pour s’enfuir aussitôt dans toutes les directions.

L’économie-racaille, c’est quand sous prétexte d’organiser l’activité économique du pays on s’en approprie tous les biens : rétro-commissions et pots-de-vin, corruption à tous les échelons du pouvoir, villas et yachts, prête-nom du président nommé dans les Panama-leaks, vignoble en Toscane du premier ministre découvert par la fondation anti-corruption d’Alexeï Navalny. Selon les données du Bureau des Etudes Economiques (USA), le capital russe déposé dans les paradis fiscaux est trois fois plus important que les réserves du pays en devises. Les citoyens russes y détiennent une somme égale à 75% du Revenu National Brut, alors que le volume des réserves n’en représente que 25%. Et bien sûr l’économie-racaille, c’est encore le siphonnage du budget par les dépenses militaires au détriment des systèmes éducatifs et de santé, et de la recherche scientifique, dont les niveaux connaissent une baisse catastrophique. La racaille a plus besoin de casse-têtes que de livres.

Un aspect curieux de l’association de la politique-racaille avec l’économie-racaille, c’est que c’est finalement à la population toute entière de payer pour les sanctions infligées à l’élite dirigeante. A la loi américaine Magnitsky (sanctions contre des hauts fonctionnaires impliqués dans la disparition de l’avocat du même nom qui enquêtait sur la corruption au sommet de l’Etat russe) la Russie a répondu par la loi asymétrique Dima Yakovlev qui interdit l’adoption d’enfants russes par des étrangers. Les oligarques les plus puissants et amis du président qui sont tombés sous le coup des sanctions américaines et européennes sont dispensés d’impôts et l’Etat leur rembourse même ceux qu’ils ont payés antérieurement.

La racaille a toujours des réponses asymétriques. Une embrouille a mal tourné, des potes ont été balancés, on va passer ses nerfs dans la rue, on casse la gueule d’un pauvre type qui passait par là ou on traine une fille dans l’arrière-cour. La racaille appelle cette manière de faire payer aux faibles les défaites reçues des plus forts « bombarder Voronej » [en français on dirait « bombarder Belfort », que les belfortains me pardonnent !].

Il y a encore un domaine, tout à fait inattendu, dans lequel le style racaille trouve aussi à s’exprimer, c’est la religion, dans laquelle on remarque de plus en plus une dimension agressive et voyoucratique. Jadis, dans les années 90 du siècle passé, la religion a reçu le préfixe « pop » qui faisait signe vers sa massification et sa marchandisation. Il désigne un caractère populaire affirmé visant à se faire accepter dans la société de masse, dans le même esprit que « pop-musique » ou « pop-art ». La pop-religion, c’est la religion adaptée à la consommation de masse, un instrument de manipulation magique ou psychologique afin d’en retirer des avantages pratiques. Dans les années 90 et 2000 des religieux étaient perpétuellement invités aux inaugurations des foires commerciales, des sociétés par actions, des partis politiques, des journaux littéraires ou des festivals de cinéma. C’est toujours un peu dérangeant de voir le pasteur qui doit préparer nos âmes au Jugement Dernier parader sur les cosmodromes, les stades de foot ou les stations-service pour y secouer un encensoir en bénissant tout et n’importe quoi, du ballon au missile, et parfois même une bombe atomique.

Mais à cette époque les dignes serviteurs de Dieu se contentaient de se taire avec un air profond, sans se mêler de rien, et de donner à l’affaire par leur seule présence la bénédiction du Seigneur et une nuance d’élévation spirituelle. Cependant ces dernières années la pop-religion est passée à l’offensive et s’est transformée en « gop-religion » ou religion-racaille. Sa manifestation la plus remarquable, c’est l’activité des « orthodoxes militants » qui s’attaquent aux expositions, aux cinémas, aux théâtres, qui menacent physiquement les créateurs, les auteurs, les metteurs en scène, tous ceux qui dans le monde de la culture osent mettre la liberté de création artistique au-dessus des dogmes politiques ou confessionnaux, tous ceux dont l’inspiration vient directement de Dieu et non du patriarche ou de son synode.

Si dans la pop-religion c’est la dimension commerciale qui domine, dans la religion-racaille c’est l’agressivité et le militarisme, même si elle ne s’interdit pas les conquêtes de marchés commerciaux et l'usurpation de la propriété publique [un exemple parmi tant d’autres, la Cathédrale Saint-Isaac de Saint-Pétersbourg, depuis toujours propriété de l’Etat et cédée à l’Eglise Russe dans des conditions très discutées]. La religion-racaille russe, c’est la tentative de transformer l’Orthodoxie en religion de guerre sur le modèle de l’Islam, et s’il le faut, s’allier avec lui [comme quand les militants ultraorthodoxes vont chercher un appui auprès du président Tchétchène dans leur lutte contre les libéraux]. Et surtout contre le christianisme occidental décadent, empêtré dans ses valeurs de charité, d’amour du prochain et qui pardonne leurs péchés aux minorités sexuelles, bénit ses ennemis et accueille de bon cœur les migrants sans considération de leur religion.

Les rangs de la religion-racaille sont pleins d’éléments appartenant à des cercles plus ou moins extérieurs à l’Eglise officielle, mais les représentants les plus hauts placés de cette dernière ne s’empressent pas de condamner leurs agissements violents, et par leur silence les encouragent. En réalité elle se joint à eux dans leur offensive contre l’éducation laïque, la science et la culture et dans le mépris de la constitution qui affirme la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Le problème est que ce devenir-racaille des institutions sociales joue un double jeu. Au contraire du criminel assumé, elle est toujours en train de flirter avec la frontière du légal et du criminel, prenant bien garde à ne pas la traverser ouvertement. A la différence de la criminalité organisée, la racaille est partiellement intégrée et mène une vie normale, elle étudie un peu, travaille un peu. C’est du banditisme de circonstance, à l’occasion, sporadique, qui peut dangereusement s’approcher du crime de sang, mais en ressort toujours sec. Cette racaille passe sa journée à travailler dans une chaufferie ou un atelier de mécanique, et le soir sort dans la rue se livrer à son commerce douteux ou terroriser les passants.

Pour décrire cela dans le jargon contemporain on utilise le terme « hybride ». par exemple, dans une guerre hybride le pays-racaille utilise des opérations secrètes, des sabotages, des cyber-attaques, des mercenaires, des rebelles, mais en même temps s’efforce de manière plus ou moins crédible de nier son implication dans le conflit, vote comme il faut dans toutes les assemblées, s’insurge vertueusement contre les doubles-standards et les ingérences dans les affaires des autres Etats, en un mot se conduit comme un premier de la classe pour recommencer dés que la nuit tombe à terroriser, briser, humilier tout son saoul.

Politique-racaille, économie-racaille, journalisme-racaille, religion-racaille, toutes sont par essence hybrides en ce qu’elles respectent quelques lois de leur profession pour se donner l’alibi de bafouer les autres.

Ces façades honnêtes, ces fakes, ces jolies vitrines ne trompent personnes mais ont en quelque sorte pour fonction de calmer les nerfs des observateurs et des victimes potentielles : non, nous ne sommes pas des bandits de grands chemins, nous respectons les formes et nous fixons des limites, nous ne sortons du bois qu’à la nuit tombée.

Comme résultat d’un devenir-racaille d’une telle ampleur, c’est le pays tout entier qui passe désormais pour un Etat-voyou, impuissant quand il s’agit de créer quoi que ce soit, mais nourrissant sa vanité des petites et grandes saletés qu’il peut faire subir aux autres Etats. Il n’a ni la force ni l’intelligence d’apporter sa contribution au développement des sciences et de la culture, d’améliorer l’état de santé de sa population, de construire des routes, ou d’ouvrir le chemin vers d’autres planètes pour réunir l’humanité autour de grands projets communs. Mais il lui reste les joies de la petite racaille des rues : casser les vitres du voisin, se glisser dans son jardin, se mêler des élections des autres, acheter l’élite politique d’un autre pays, se réjouir des difficultés que rencontrent les institutions démocratiques et les Etats de droit et essayer de profiter de toutes les faiblesses de la nature humaine.

La conscience de soi de cette époque-racaille est désormais suffisamment mûre pour qu’elle songe à s’édifier un monument. Et justement là où tout a commencé, où sont nés les « gop » révolutionnaires puis soviétiques. Selon l’agence de presse RIA-Novosti une sculpture représentant un « gopnik » devrait prochainement être érigée à Saint-Pétersbourg. C’est de là effectivement qu’est partie la « bande de Saint-Pet. », le président et son proche entourage, pour étendre ensuite son pouvoir sur tout le pays, faisant par là du style racaille en politique un phénomène mondial.

Ce n’est pour l’instant qu’un projet, le monument n’est pas encore fabriqué, mais on s'étonne du culot de ceux qui l’on planifié : concurrencer la Colonne Alexandre. Finalement la logique de l’histoire serait la suivante : on s’est débarrassé du tsar il y a cent ans pour mettre à sa place un petit voyou.

Je pourrais continuer sans fin à énumérer les formes variées de la racaille contemporaine : le sport-racaille (toutes ces manipulations rocambolesques de pipettes d’urines pleines de meldonium), la science-racaille (avec le doctorat en histoire bidon de notre ignare ministre de la culture) … Mais tout est déjà suffisamment clair comme cela : la relève des hippies, des yuppies et de toutes les autres sous-cultures est assurée par la racaille. Mais s’agit-il vraiment d’une nouvelle sous-culture de la jeunesse ? Non, elle ne se contentera jamais d’être « sous », elle prétend au préfixe « super » : de toutes les générations, à tous les niveaux de l’Etat et même, si possible, sur la Terre entière.

 

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