Poutine, le violoncelle et Papa Doc Duvalier

La réaction de l'écrivain Viktor Chenderovitch aux révélations sur les comptes au Panama des amis de Poutine et sur la création de la Garde Nationale. Propos recueillis par la journaliste Daria Pechtchikova sur la radio Echo-Moskvy.

Daria Pechtchikova : Vladimir Poutine vient de réagir au Panamagates. Et à l’implication de son ami Sergueï Kholduguine. Qu’en pensez-vous ?

Viktor Chenderovitch : La réaction est fantastique ! Je la résume : le copain achetait des instruments de musique avec cet argent, c’est un philanthrope ! Par des voies un peu tordues, certes ! Une philanthropie tortueuse, à l’aide de faux contrats pour des milliards de dollars et des comptes secrets au Panama. C’est ainsi qu’on promeut la culture du violoncelle en Russie ! Par des coups tordus. J’espère qu’on va bientôt nous montrer des preuves, des documents. Parce que pour ce qui est des documents sur les comptes secrets, on les a déjà. Les documents sur l’évasion fiscale, ils sont là, en accès libre, merci panamaleaks. Ce qu’on voudrait voir maintenant, c’est les documents certifiant l’importation en Russie de violoncelles pour deux milliards de dollars. Alors seulement nous accepterons de croire à des formes aussi tordues d’action philanthropique. Mais pour l’instant nous sommes en droit de penser que Poutine une fois de plus nous a menti en nous regardant droit dans  les yeux.

D. P. Voyez comme c’est intéressant, d’un côté il y a ces documents, ces chiffres, deux milliards, et de l’autre Poutine qui soutient qu’il ne peut s’agir de milliards, mais de millions seulement.

B.C. : Ça rappelle le proverbe russe : « Crache leur dans les yeux, ils croiront que c’est la rosée du Bon Dieu ». La liberté de la presse, de l’information, les mécanismes qui permettent la circulation de l’information dans une société libre, le libre accès de tous à cette information, ça ne suffit pas, il faut encore y ajouter une justice indépendante, un parlement indépendant et des élections honnêtes. C’est-à-dire tous les mécanismes qui font que quand un tel scandale se produit, on puisse, comme en Islande, immédiatement tirer la chasse-d’ eau ! Immédiatement. En deux jours. De plein gré. En fait, c’était quoi le problème du premier ministre islandais ? Il n’a pas de parlement aux ordres, lui. Pas de garde prétorienne. Et le peuple islandais, ce n’est pas un troupeau de moutons, c’est un vrai peuple. C’est tout. Pas d’autre problème. Sinon, il serait toujours en place, comme le nôtre, et répéterait : « allez tous vous faire voir ».

D. P. : Il a bien essayé au début.

V ; C. : Il a essayé. Et c’est ça qui est remarquable : ça n’a pas marché. Parce qu’ont fonctionné les mécanismes démocratiques de séparation des pouvoirs. Dont je vous rebats les oreilles dans ce studio depuis plus de dix ans. Ce qui m’étonne aussi, c’est la ligne de défense officielle sur internet (je ne parle pas des autres médias, ils restent muets, la plupart des gens n’ont même jamais entendu parler de l’affaire) : « vous voyez bien, tout le monde en fait autant, partout, il n’y a pas de quoi en faire une histoire ». Eh bien non, pas tous. Et pas de la même manière. N’oublions pas que le premier ministre islandais n’a pas piqué dans les caisses de l’Etat. Il voulait seulement payer moins d’impôts dans son pays, ne pas déclarer ses revenus. Mais il n’a pas siphonné le budget de l’Etat. Il ne l’a pas découpé en tranche pour le distribuer à ses enfants. Il n’y a pas de corruption là-bas. Et il est parti en deux jours. Parce que les normes sociales sont telles en Islande qu’un homme qui ne souhaite pas payer ses impôts dans son pays ne peut pas être premier ministre de ce pays. Et c’est pourquoi l’Islande a un niveau de vie tellement élevé. Bien que ce ne soit qu’un caillou au milieu de l’océan. Grâce à ces normes qui sont quasiment des normes médicales. Et voilà le résultat quand de telles normes existent, quand tout Reykjavik sort dans la rue parce qu’elles sont violées, et que contre cela le pouvoir ne peut rien. Il a perdu au moment où le journaliste lui a demandé… au fait, souvenez-vous, le journaliste était décontracté et lui se tenait au garde-à-vous. C’est lui qui était nerveux, pas le journaliste.

D. P. : Il était d’abord assis, ensuite il s’est levé.

V. C. : Oui.

D. P. : Ensuite il est parti.

V. C. : Et le journaliste est resté assis, toujours aussi décontracté. La disposition est significative, voilà à quoi ressemble un journaliste dans un pays libre et voilà à quoi ressemble le chef de l’Etat dans un pays libre. Où n’importe quel journaliste peut l’interroger en direct ou non sur n’importe quel sujet. Et il n’a pas d’arme pour lutter contre ça. Voilà la base de la démocratie. Et regardez comment les autres pays réagissent, partout des enquêtes sont initiées, on demande à étudier les documents.

D. P. : Formellement chez nous aussi le Procureur Général a promis de faire de même.

V. C. : Sinon que ce sont les documents de Navalnyi qu’il veut vérifier ! Belle réaction !

D. P. : Il a aussi promis de vérifier les documents concernant les comptes au Panama.

V. C. : Ils ont aussi promis de doubler le PIB et que les stations de ski de Tchétchénie allaient concurrencer celles des Alpes. Arrêtons de perdre notre temps avec leurs mensonges. Parlons des faits. Leur seule réponse, c’est une attaque contre Navalnyi et la création de la Garde Nationale. Ils creusent les tranchées. Ça saute aux yeux. En plus la Garde nationale, ça tombe divinement bien, même si Poutine avait prévu depuis longtemps d’en créer une.

D. P. : C’est une sorte de catalyseur.

V. C. : Non.

D. P. : Ou alors une réponse précipitée.

V. C. : Non, je ne pense pas que les deux événements soient directement liés. Je pense que ça devait arriver un jour ou l’autre. C’est néanmoins une coïncidence symptomatique.

D. P. : On se demande aussi pourquoi Poutine a réagi. Pourquoi parler si la presse et les chaînes fédérales se taisent ?

V. C. : On n’est pas encore vraiment en Corée du Nord. Il ne semble pas encore envisageable de mettre en camp ou de passer au lance-flamme tous ceux qui ouvrent la bouche. Pour l’instant. La décision de transformer notre Etat ensoleillé en nouvelle Corée du Nord n’a pas encore été prise. C’est pourquoi quelqu’un a pensé qu’il était mieux de dire quelque chose. Mentir un petit coup, du bout des lèvres. L’important, c’est que personne ne lui répondra jamais. Il est à la télévision. Personne pour protester ou lui coller le nez dans son mensonge. Il le sait bien. Il s’en occupe depuis longtemps. 15 ans jour pour jour qu’il a fait fermer la chaîne NTV. Que plus personne ne puisse plus jamais donner la parole au peuple. Nous, nous n’en sommes qu’un petit fragment, coupé du tout, nous bavardons sur Echo-Moskvy, sur internet, quelques millions. Et cent millions attendent le bec grand ouvert leur ration de mensonge quotidienne de la télévision publique.

D. P. : Expliquez-moi quand même comment c’est possible, sincèrement, je ne comprends pas. J’ai regardé beaucoup de reportages sur les chaînes fédérales à propos de ces comptes au Panama. On en parle vraiment. Mais les choses sont présentées ainsi : tout ce qui concerne la Russie, comme l’a dit lui-même le porte-parole du Kremlin Peskov, c’est de l’enfumage, et tout ce qui concerne les dirigeants des autres pays, c’est la pure vérité. Comment peut-on présenter les choses ainsi ? Comment les gens ne comprennent-ils pas que dire : « tout ce qui concerne la Russie, c’est faux, et tout ce qui concerne le reste du monde, c’est vrai », ça ne tient pas debout ?

V. C. : Les gens qui regardent les chaînes fédérales depuis 15 ans sans nausée ne sont déjà plus en état de comprendre quoi que ce soit. On peut leur faire avaler n’importe quoi. Et c’est ce qu’on fait. Ceux que ça fait vomir, vomissent au bout de 30 secondes et changent de chaîne. Il y a longtemps que je ne regarde plus que les chaînes sportives ou animalières. Ceux qui sont capables de regarder ça et même ne peuvent plus s’en passer, s’identifient complètement avec ce régime, je dis bien avec ce régime, je ne parle pas du pays, ou de la patrie, ou de la culture. Intellectuellement ce sont des gens définitivement perdus. Nous ne sommes pas les premiers, ni les derniers à qui ça arrive, voyez en Corée du nord, ils en pleurent de bonheur !

D. P. : Mais alors il n’y a pas d’issue. Les gens resteront les mêmes, même si le régime change.

V. C. : Pourquoi pas ? Si on cesse de leur faire manger de la merde et qu’on leur donne une nourriture normale, peut-être que leur métabolisme retrouvera son équilibre ? Mais tant qu’on leur fera manger de la merde, ils resteront intoxiqués. Ce sont les lois de la biologie.

D. P. : Et donc ces lois de la biologie vont continuer à agir un moment.

V. C. : Tant que Poutine continuera à nourrir les gens avec de la…

D. P. : Et dès qu’il s’en va, guérison immédiate ?

V. C. : Si après lui on ne récupère pas un Rogozine ou un Ivanov, si le système lui-même en entier se transforme, alors oui, au bout d’un certain temps les gens vont commencer à recouvrer la santé.

D. P. : Viktor Anatolievitch, de toute façon ces documents sur les comptes au Panama sont bel et bien là, on ne peut pas faire comme s’ils n’existaient pas. Ils ne peuvent pas ne pas avoir d’effet sur ceux dont les noms y figurent.

V. C. : Ils ont déjà eu pour effet que ces dirigeants ont commencé nerveusement à creuser des tranchées. Garde nationale et autre. Déjà Mikhaïl Veller a proposé une première analogie historique, Caligula et sa garde personnelle. Pour ce que ça lui a servi… On se souvient aussi d’Ivan le terrible et ses opritchniki. Aussi une sorte de garde personnelle. J’étais encore jeune, mais tout cela me rappelle aussi Papa Duvalier : en Haïti il y avait un leader national de ce nom, qui devrait plaire aux patriotes poutiniens. En effet lui aussi est arrivé au pouvoir grâce à des élections pendant lesquelles des explosions mystérieuses avaient eu lieu. On a appris par la suite qu’il en était à l’origine. Il a réussi a semé la panique dans la population. Il a gagné les élections. Il a rapidement mis la patte sur les entreprises rentables. Il s’est rapidement débarrassé de l’opposition. Il s’est rapidement fait nommé président à vie. Et c’est la différence entre les deux cas : Papa Doc a nettement fait savoir qu’il n’y avait que lui, pour toujours, il ne s’est pas lancé dans des simulations d’élections, comme Poutine. Et lui aussi il s’est fabriqué une garde nationale, on les appelait les tontons-macoutes. Des sortes de Kadyrov haïtiens. Et cette Garde nationale, ces tontons-macoutes ont assuré l’unité de la nation haïtienne et accompagné la marche d’Haïti vers le niveau de développement et de prospérité qui le rend célèbre aujourd’hui. Tout cela ressemble terriblement à ce que nous vivons aujourd’hui. Sa garde personnelle n’a pas sauvé Caligula. Par contre elle a sauvé Papa Doc. Il est mort de sa belle mort. A 64 ans. Des variantes sont donc possibles. Je veux dire des variantes concernant les personnes, la vie personnelle. Pour ce qui est des pays eux-mêmes, il n’y a pas de variantes. Et les événements des derniers mois montrent sans le moindre doute que nous sommes vraiment dans la mouise. Pour le dire en bon français, c’est un régime de pouvoir personnel, de type semi-fasciste.

D. P. Mais pourquoi Vladimir Poutine a-t-il tellement besoin de cette garde personnelle ? Comme s’il n’en avait pas déjà une, de garde personnelle, même si elle s’appelait autrement.

B. C. : Ce n’est pas de nous dont il a peur, Daria. Et pas des deux pelés et des trois tondus de l’opposition, et même pas de Navalnyi.

D. P. : Mais de qui alors ? De ses proches ?

V. C. : Il a peur de ceux qui marchent à ses côtés. Ces gens-là ont peur de leurs propres amis. Et ils ont bien raison. C’était comme ça avec Caligula et avec tous les autres. C’est ce que je lui rappelle à chaque occasion, et bien avant qu’il se fasse cette garde personnelle.  Quand en Corée du nord, dont je ne me lasse jamais, ils ont descendu un général qui avait pris un peu trop de pouvoir. Des types avec des mitraillettes sont entrés dans son bureau et l’ont déchiqueté. J’ai alors attiré l’attention de ce cher Vladimir Vladimirovitch sur le fait que nous, nous nous contentons de défiler dans les rues avec des rubans blancs pour demander des élections honnêtes. Mais ce sont ses proches qui vont le flinguer.

D. P. : Mais pourquoi donc ? C’est lui qui leur a donné tout ce qu’ils possèdent.

V. C. : Il leur a donné ce qu’ils possèdent. Mais maintenant il leur barre le chemin, il les empêche de profiter de ce qu’ils ont volé. Tout est menacé. Avant il était le garant de leur prospérité : ici on pouvait voler sans limite, et vivre à Miami, avoir des comptes en Suisse, voyager en Europe, faire étudier ses enfants à Oxford. Mais bientôt la boutique va fermer. Dans un certain temps. L’Occident commence à se poser des questions, à nous regarder de travers. Et c’est le régime de Poutine, l’administration de Poutine qui en 2014 a tout fait pour.

D. P. : Ca veut dire que les sanctions commencent à faire mal ?

V. C. : C’est peu de le dire…

D. P. Et surtout sur le cercle le plus rapproché du pouvoir.

V. C. : Bien sûr. Comprenez bien. Moi, les sanctions, elles ne me touchent pas. Je ne suis pas dans les affaires. Je n’ai pas de comptes cachés en Occident. Je n’ai rien à cacher et rien à craindre,  on ne va pas commencer en Occident à enquêter sur mes comptes et à les rendre publics. Ou mes comptes offshores. Ces mots ne me font pas sursauter chaque fois qu’ils sont prononcés, je ne suis rien allé enterrer là-bas. Mais eux, ce n’est pas pareil. Ils voudraient bien se réveiller avec tout ce qu’ils ont volé pendant les 15 ans de régime poutinien, mais sans Poutine. Ce serait pour eux la solution idéale. Ils pourraient alors négocier tranquillement. Poutine est en train de perdre le contrôle, c’est évident.

D. P. : Ils doivent alors mettre au pouvoir un des leurs.

V. C. : Et comment ? Par des élections ?

D. P. : Mais y a-t-il quelqu’un qui pourrait comme ça surgir et tout arranger ?

V. C. : Allons, allons, comme si vous connaissiez Poutine avant le 9 août 1999 ? Même après personne ne le connaissait ! Il suffit de deux secondes à l’élite pour se trouver un nouveau leader national et négocier avec lui les termes du contrat. De ce point de vue je comprends très bien le président. Il craint ses proches et il a bien raison. C’est eux qui lui apporteront la coupe empoisonnée. C’est pourquoi il ne fait même plus confiance à ses proches, mais seulement aux super proches. Il a peut- être tort, peut-être que c’est Zolotov, le chef de la Garde Nationale, qui lui apportera la coupe. Mais pour l’instant on ne peut que constater qu’il s’entoure de gens qui lui sont personnellement dévoués.

D. P. : Et c’est donc pour cette raison que dans l’histoire de Panama, ce ne sont pas les noms de Rotenberg ou Kovaltchouk [oligarques proches de Poutines] qui apparaissent, mais justement Roldouguine [le pote violoncelliste].

V. C. : Bien sûr.

D. P. : Parce qu’il n’a pas les moyens.

V. C. : Je ne sais pas… Pour ce qui est de l’absence de moyens, l’avenir nous le dira. On peut en planquer, de l’argent, dans un violoncelle. Mais l’essentiel n’est pas là. Il cherche des gens en lesquels il peut avoir totalement confiance. Et humainement il a plus de raisons de faire confiance à Roldouguine  qu’à Kovaltchouk et compagnie, qui sont prêts à le bouffer tout cru dès qu’il leur tournera le dos. C’est compréhensible.

D. P. : Et Zolotov alors, vous le croyez capable d’être celui qui apportera la coupe.

V. C. : Peut-être qu’il est fidèle comme un chien, il a eu tout le temps de se transformer en chien fidèle. C’est possible, je ne le connais pas personnellement. Visiblement, c’est ce que Poutine pense. Zolotov lui est personnellement dévoué. Il ne lui obéit pas  comme un garde du corps à qui on aurait confié cette mission comme une autre. Non, il s’agit d’un dévouement personnel. Et Poutine compte dessus. Jusqu’à quel point est-ce justifié, on verra plus tard. Mais ce n’est pas important. L’important, c’est là où nous en sommes, là où en est le pays. Au fond de quel Moyen-âge, entourés de quel Ivan Vassilievitch [Ivan le Terrible] et de quel Maliouta Skouratov [chef de la garde personnelle du premier, les opritchniki] ? Où sont passés les Vernadski et les Vavilov [Intellectuels russes restés dignes pendant le communisme, le second est mort en camp] ? Ce qu’on a aujourd’hui en Russie, c’est Haïti, Papa Doc Duvalier, « le père de la nation » ! L’élite réelle a été chassée de pays. Tous sont marginalisés ou exilés. Gouriev [économiste, réfugié en France depuis 2013], Aleksachenko [journaliste, réfugié aux USA depuis 2013], Lilia Chevtsova [politologue, réfugiée aux USA depuis 2014], Khodorkovskii. Des gens pour qui le mot « Russie » n’est pas qu’une couverture démagogique afin de siphonner le budget national, des gens qui ont vraiment en tête le destin du pays et s’en soucient. Ils sont tous soit marginalisés, soit en exil. Quant à notre élite officielle, c’est là le vrai problème, elle a totalement trahi le pays. Cette élite, politiquement, n’habite pas le pays. Pour eux, c’est juste une entreprise rentable. En Russie, ils n’y sont que pour faire du pognon. Leur vie future, leur famille, leurs comptes, leurs biens immobiliers, tout est quelque part entre Miami, Panama et Zurich. C’est ça la trahison totale de l’élite russe. Et c’est bien triste. Et l’élite artistique est allée se pelotonner contre elle. Il y a de moins en moins de différence. Avant il y avait une différence entre Ousmanov [oligarque proche de Poutine] et Koudrine [Ministre de l’économie, a démissionné lorsque Poutine a décidé de succéder à Medvedev]. Il n’y en a plus. Tous ceux qui fréquentent encore cette élite, tous ceux qui n’ont pas encore claqué la porte, sont désormais complices.

D. P. : On doit tracer une ligne de démarcation définitive.

V. C. : Pourquoi « on doit » ? Personne ne doit rien à personne. Je dis simplement qu’avant on pouvait distinguer les Ousmanov des Koudrine, et maintenant on ne peut plus. C’est devenu l’élite politique et économique d’un Etat semi-fasciste.

D. P. : Ce que je voulais dire, c’est que ceux qui se disaient libéraux mais tentaient de rester néanmoins proches de Poutine [comme Koudrine], ils devraient maintenant, s’il leur reste un minimum de conscience et de sens de l’honneur…

V. C. : Mais quel sens de l’honneur ? Quelle conscience ? Soyez sérieuse…

D. P. : …s’éloigner définitivement.

V. C. : Le point de non-retour est déjà dépassé. L’honneur, la conscience…

D. P. : Tous ceux qui essaient encore d’interagir sont sans conscience ?

V. C. : Daria, à la différence des documents publiés sur les comptes offshores, les notions d’honneur et de conscience sont très subjectives. Et je n’oblige personne à penser comme moi. Je vous parle de mon sentiment, de mon opinion. Et je crois qu’il est trop tard pour ces gens-là pour se mettre à l’eau minérale. Ceux qui après tout cela ne sont pas encore partis et n’ont pas annoncé publiquement qu’ils n’ont plus rien à faire avec ce régime, tous ceux-là sont ses complices.

D. P. : Viktor Anatolievitch, assez parlé de poutine. Parlons de nous. Que devons-nous attendre de cette Garde Nationale ? Devons-nous avoir peur pour de bon ou cela ne va-t-il rien changer ?

V. C. : Eh bien, voyez-vous, à partir de maintenant, à n’importe quel moment, on peut nous, vous et moi, coller le nez par terre.

D. P. : Et avant, ils ne pouvaient pas ?

V. C. : Ils pouvaient. C’est pourquoi rien n’a cardinalement changé. On vivait dans l’arbitraire, on va continuer à vivre dans l’arbitraire. Simplement le niveau d’arbitraire augmente. On leur donne officiellement le droit de tirer. Alors que le niveau de nervosité augmente dans la population. On leur donne le droit à l’arbitraire. C’est un aspect des choses qui évoque un grand nombre d’analogies.  Parce que je vous rappelle que tout ce qui se faisait dans l’Allemagne hitlérienne se faisait légalement. Même dans les territoires occupés la loi régnait. Il y avait même un Gauleiter pour la faire. Et bien sûr toutes les actions des résistants étaient illégales, ils étaient des « criminels ». Par exemple nous avons depuis aujourd’hui un nouveau prisonnier politique en Russie, toujours à cause des manifestations de 2012 [contre le trucage des élections]. On l’a condamné aujourd’hui. Un type ordinaire qui selon l’enquête aurait essayé d’arracher son casque à un policier. On l’a retrouvé quatre ans plus tard.

D. P. : Beaucoup ont été accusés de la même chose.

V. C. : Oui. Comprenez bien : le type se promène dans la rue, il voit un policier, et il se dit : « tiens, j’ai bien envie de lui arracher son casque ! ». Ça s’est passé comme ça ? bien sûr que non. Ce policier casqué était en train de matraquer quelqu’un. Des policiers armés frappaient des manifestants pacifiques…

D. P. : Mais en agissant ainsi, ils respectaient la loi et le type, non.

B. C. : Ils agissaient absolument légalement, on leur avait donné un ordre. Ils cognent, ils agissent conformément à la loi. Comme un Sonderkommando, conformément à la loi. On leur a donné des ordres, ils obéissent. C’était la ligne principale des accusés pendant le procès de Nuremberg. Seulement, au procès de Nuremberg, ça n’a pas marché. Et depuis 1946, ça ne marche plus. Légal et légitime, loi et droit, ce n’est pas la même chose. Je répète des banalités. Mais quand la loi entre de manière aussi cynique en contradiction avec la justice, alors tout peut arriver. A chaque instant. Ils se sentent dans leur droit, on leur a donné le droit de tirer. Ils ont eu l’impression que vous étiez un « extrémiste » [dans le nouveau droit russe la notion d’extrémisme est extrêmement élastique et peut désigner les formes les plus pacifiques d’opposition au pouvoir].

D. P. : Soit, mais nous avions dit que ce n’est pas nous qui menaçons la sécurité de Vladimir Poutine, que c’est le cercle rapproché.

V. C. : Effectivement, nous ne sommes pas une menace.

D. P. : Mais alors pourquoi nous tirer dessus?

V. C. : Daria, il n’y a pas de raison de nous tirer dessus, mais quand dans un avenir proche la cuillère va racler le fond de la casserole du budget, quand vont fermer les entreprises qui font vivre des villes entières, quand commencera le darwinisme, quand les gens des villes dans lesquelles le chauffage urbain sera tombé en panne…Toutes les infrastructures sont en ruines, ils ont tout volé, tout est déjà sur des comptes à Panama. Tout est déjà planqué dans les violoncelles. Il ne restera plus rien pour entretenir les infrastructures. Les tuyaux vont geler, exploser, il n’y aura plus de crédit pour les réparer, les villes et leurs habitants vont commencer à geler. Les élites locales ont tout siphonné, tout placé sur des comptes offshores. Leur famille habite déjà quelque part dans les Alpes. Là où vivent les Tchaïka [Procureur général de Russie, ses enfants et son épouse possèdent des hôtels en Suisse] et les Tourtchak [Gouverneur de la Région de Pskov, célèbre pour avoir commandité le passage à tabac d’un journaliste]. Que va faire la population ?Elle va aller dans les grandes villes, là où de belles jeunes femmes se promènent en fourrures avec des petites montres très chères au poignet. Là où les gens ramassent le pognon à la pelle. C’est alors que le darwinisme va commencer.

D. P. : Ce ne sont plus des mouvements de protestation, c’est une jacquerie, le début des pillages.

V. C. : Comprends-moi bien, la phase des manifestations pacifiques et des petits rubans blancs pour demander des élections honnêtes, c’est dépassé. Poutine a de ses propres mains cassé toute possibilité d’une issue pacifique. A partir de maintenant il va avoir affaire à un tout autre électorat, avec lequel il avait passé un gentil petit accord, mais qui ne pouvait fonctionner que tant que le baril était à 120$. Un accord sur le brigandage réciproque. Nous volons et nous vous en reversons une partie. En échange vous ne vous mêlez pas de notre manière de gouverner. C’est un accord normal pour notre électorat, qui se distingue fortement de l’électorat islandais. En particulier sur sa représentation du possible. Et maintenant cet accord est en train de partir en morceaux. Quand il n’en restera rien, le darwinisme va commencer. Au pouvoir, seule leur sécurité personnelle les intéresse. Et c’est alors que la Garde Nationale peut avoir une utilité. Pas pour nous défendre, vous ou moi, de ce darwinisme. Pour cela la police aurait suffi. Mais pour défendre leurs possessions. Ce n’est qu’une garde personnelle, la garde personnelle du président. Ce sont les gens sur lesquels, pense-t-il, il peut compter. Dans quelle mesure ses espoirs sont fondés, l’autopsie nous le dira (espérons que ce ne soit qu’une métaphore). Mais il compte dessus, c’est certain. Une autre question est de savoir qu’en sera-t-il des fameux 86% [ceux qui soutiennent Poutine dans tous les sondages depuis l’annexion de la Crimée]. Ceux qui justement vont se prendre le retour de manivelle. Parce que ce n’est pas Oleg Dobrodeev [directeur de la télévision et radiodiffusion publiques], qui leur raconte depuis longtemps toutes ces belles histoires, qui va se prendre le retour de manivelle. Il ne va pas se retrouver parmi les dépouillés, c’est mon petit doigt qui me le dit. Pas plus que les députés ou les ministres, tout ce beau collectif de la liste Forbes.

D. P. : Ils ne vont peut-être pas tout perdre, mais ils vont devenir objets de haine.

V. C. : Ils vont laisser passer l’orage sur les bords du Lac de Côme ou à Miami. Ils se souviendront en grimaçant de ce peuple de barbares qu’ils ont abandonné. Ils regarderont avec pitié leur électorat essayer de survivre. Le paradoxe, c’est que l’électorat des rubans blancs est déjà parti, lui, en majeure partie, on le rencontre partout, en Israël, aux Etats-Unis, en Europe.

D. P. : Il n’est pas parti pour des raisons économiques.

V. C. : Il est précisément parti pour des raisons politiques, et donc le retour de manivelle va pour l’essentiel frapper le groupe de soutien, les fans de Poutine. Ceux qui tournent la tête d’un air dégoûté quand un journaliste pose des questions sur les comptes à Panama. Ceux qui ne savent rien et ne veulent rien savoir. Ils pressent le pas quand on veut leur en parler. Ils courent, ils se sauvent. On trouve cette phrase chez Stanislaw Jerzy Letz: « Il est des sables fertiles dans lesquels les têtes d’autruches poussent toutes seules ». On vit visiblement dans un tel désert. Mais combien de temps peut-on ainsi se cacher la vérité ? On ne fait que repousser le châtiment. Je dis souvent que toute l’histoire n’est jamais qu’un châtiment repoussé. La manivelle ne peut pas ne pas faire retour. Pas tout de suite, parfois après plusieurs dizaines d’années, comme dans le cas de l’Union Soviétique. Parfois en une dizaine d’année, comme dans le cas de l’Allemagne nazie. Elle frappe justement ceux qui ont crié « Heil ! », ou « Vive le Parti », ou « Vive Poutine ». Les queues devant les magasins dans les années 90 étaient pleine de gens qui avaient approuvé l’expulsion des cerveaux du pays. Qui avait approuvé la destruction de l’académicien Vavilov, et avec lui de la génétique en Russie, qui aurait pu nourrir le pays. Mais si Vavilov est détruit, et que le procureur qui l’a détruit, c’est l’élite, alors il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait encore ou à nouveau des queues devant les boulangeries en Russie dans 50 ans.

D. P. : Mais ce retour de manivelle peut avoir lieu plus tôt.

V. C. : C’est tout-à-fait possible.

D. P. : Mais si ici tout s’écroule, si cet empire de Poutine cesse d’exister, ceux qui ont essayé de se cacher…

V. C. : Que vient faire ici « si », Daria ? Non pas « si », mais « quand ». Quand l’empire de Poutine cessera d’exister…

D. P. : Alors il perdra aussi son immunité. Et s’il se trouve un aéroport de secours…

V. C. : C’est la deuxième question : arriverons-nous à l’attraper ?

D. P. : Pourquoi « nous » ?

V. C. : Mais si ce n’est pas nous, qui alors ?

D. P. : La communauté internationale n’y est-elle pas intéressée ?

V. C. : Eh bien on fera la course avec elle. Mais ce n’est pas intéressant maintenant, Daria, c’est une question secondaire. Ce qui compte, c’est ce que vont devenir ces 140 millions de personnes. Qu’est-ce qui va leur arriver quand le Parti et le gouvernement va leur dire : « adieu, débrouillez-vous tout seuls, on a des trucs à faire ». Et quand elles vont rester seules face à ce darwinisme. Voilà ce qui compte, ce qui va se passer ici.

D. P. : Et alors, que vont-elles devenir ?

V. C. : On ne sait pas. Peut-être y a-t-il une chance de retour à la normale. Peut-être avons-nous déjà dépassé le point de non-retour ? Cela dépendra de la durée et du degré de dégradation. On ne peut pas le savoir aujourd’hui.

D. P. : Et si tout s’écroule, comme vous le dites, qui peut nous aider à sortir de cette situation ?

V. C. : Je cite à nouveau Jerzy Letz : il nous faudra nous-même souffler dans nos voiles. Ou comme dans le Baron de Münchhausen, L’homme doit parfois s’élever lui-même en se tirant par les cheveux. Personne ne le fera pour nous.

D. P. : Les gens qui ont pris l’habitude de se taire, d’être d’accord avec tout, de voter comme on leur dit et de recevoir des miettes en échange, seront-il capable de se transformer aussi vite, de se tirer par les cheveux ?

V. C. : Non, comme toujours et partout l’espoir repose sur l’élite.

D. P. : L’élite devra s’occuper d’eux.

V. C. : L’élite devra édicter de nouvelles règles du jeu. Comme dit Confucius, le dirigeant est comme le vent, et le peuple comme l’herbe. Si l’élite peut imposer de nouvelles règles du jeu qui soient claires, et que le peuple adhère à ces nouvelles règles, alors quelque chose peut changer en mieux dans un avenir proche. Mais pour l’instant il faut bien le constater, nous n’avons pas de peuple, mais une population, et pas de pays, mais un territoire. Nous vivons comme cela depuis l’époque de Batu Khan [prince mongol, petit-fils de Gengis Khan qui a conquis la Russie au début du 13ème siècle], et nous gouvernent depuis toutes sortes de Batu Khan, sous lesquels nous ne faisons que nous endurcir. Et malheureusement notre « idée nationale » n’est rien d’autre que cette sombre disposition à errer là où l’on nous conduit, jusqu’à la catastrophe.

D. P. : Il ne m’a pas l’air très sombre dans son errance, le peuple, dans sa grande majorité.

V. C. : Sombre, très sombre.

D. P. : Et que faites-vous de la joie éprouvée lors de la réunification de la Crimée ?

V. C. : Elle est déjà passée. Vous ne prenez jamais le métro ? Vous y voyez de la joie ?

D. P. : Il n’y a jamais eu de joie dans le métro. Même quand on a réunifié la Crimée.

V. C. : Mais vous remarquez une euphorie quelconque maintenant dans les rues ?

D. P. : Honnêtement, quand je parle avec les gens simples, je rencontre très souvent cette phrase, qu’on entend partout : « mais au moins on a récupéré la Crimée». S’y ajoute la fierté d’aider la Syrie…

V. C. : Daria, vous feriez mieux de ne pas trop fréquenter les lieux où se concentre une telle simplicité ! Elle peut se révéler dangereuse. Et c’est elle qui justement va être le plus durement frappée par le retour de manivelle. Simplement les uns le comprennent avec leur cerveau, sur la base de la connaissance de l’histoire. D’autres le ressentent au niveau du ventre. Et certains ne le ressentent pas du tout. Pas encore.

D. P. Et bien j’espère que tout le monde finira par le comprendre en se servant de son cerveau.

 

 

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