Le coronavirus renvoie la Russie aux années 90

Je traduis une tribune du premier ministre russe de 2000 à 2004 MikhaÏl Kassianov parue le 17 avril sur le site de la radio indépendante Ekho Moskvy.

Le coronavirus précipite l’économie mondiale dans une période de crise dramatique, la pire depuis presque un siècle. Les économistes de tous les continents sont d’accord avec ce constat. Le Fond Monétaire International annonce dans ses dernières prévisions une croissance mondiale de - 3% et une réduction de 11% du commerce international.

La Russie dans ce contexte se heurte à une crise sur plusieurs niveaux incluant les problèmes du système de santé, la fuite des capitaux, l’effondrement de la demande extérieure et donc des prix des matières premières que nous exportons. Le marché de l’énergie s’est effondré : depuis le début de l’année la demande mondiale s’est réduite d’un tiers et les cours du pétrole de moitié.

Pour des raisons évidentes l’activité économique de la Russie pourrait se réduire de 5 à 7%, entraînée par la chute des prix du pétrole. Cette prévision est encore trop optimiste et en réalité les choses vont bien plus mal.

Les problèmes que rencontre notre pays sont aggravés par deux coups que Poutine a porté contre son économie et sa population.

Le premier coup a été porté en mars, quand Poutine a refusé de réduire les volumes d'extraction d'hydrocarbures en Russie et a engagé une guerre pétrolière avec l’Arabie Saoudite. Poutine a dû capituler après une courte mais ruineuse guerre des prix et cela rejette notre pays quelques décennies en arrière. Dans le cadre du nouvel accord OPEP+ la Russie doit se plier à une réduction de ses extractions de pétrole qui risque d’aggraver sérieusement la crise économique en Russie.

L’accord prévoit que dès mai-juin la production pétrolière de la Russie doit passer de 11,2 millions de barils par jour à 8,5, un chiffre qui n’a jamais été aussi bas depuis 20 ans.

La mise à l’arrêt des puits anciens et presque épuisés de Sibérie les menace d’une disparition définitive en raison des problèmes techniques que posera leur remise en service. Si Poutine a vraiment l’intention de respecter les obligations qu’il a acceptées, l’extraction de pétrole en Russie va diminuer de 12 à 15%. Cela conduira nécessairement à la réduction des activités de raffinage et donc à la disparition d’une quantité énorme d’emplois, non seulement dans le domaine pétrolier, mais aussi dans la métallurgie, la production de tuyaux et de machines-outils. La réalisation de cet accord conduira à une réduction supplémentaire du PIB russe de 1,5%. En tenant compte des effets secondaires on peut s’attendre à des chiffres encore pires.

Une semaine est passée depuis la conclusion de l’accord OPEP+, et les prix du pétrole restent inférieurs à 30 dollars le baril. Le prix pour le pétrole russe de marque Urals ne dépasse pas 20 dollars le baril. La situation est aggravée par le fait qu’il est pratiquement impossible de vendre du pétrole à l’étranger même à prix cassés. Tous les réservoirs sont pleins en Europe. Et vendre du pétrole en Asie est aussi compliqué : l’Arabie Saoudite a multiplié par deux le montant des ristournes qu’elle accorde sur les livraisons de mai. Les compagnies pétrolières russes envisagent déjà de stocker du pétrole directement dans les wagons-citernes.

Avec pour résultat que les recettes liées aux exportations de pétrole sont réduites à néant pour le mois prochain et que les perspectives économiques s’assombrissent pour notre pays. Il s’apprête à perdre plus de 10% de ses revenus en devises. Comme Poutine ne permettra pas à la Banque Centrale de soutenir la monnaie nationale on peut s’attendre à ce que la dévaluation du rouble continue jusqu’au niveau de 90-100 roubles pour un dollar (75 aujourd’hui, 60 avant la dispute avec les princes saoudiens). Les produits importés vont devenir inaccessibles pour la majorité de la population et pour cette raison la moitié d’entre eux vont purement et simplement disparaître des rayons.

Le deuxième coup dur porté à notre économie est le refus par Poutine et son gouvernement de venir en aide à la population et aux entreprises pour surmonter les problèmes qui surgissent suite aux mesures prises pour lutter contre la diffusion du coronavirus. Elles ont conduit à l’interruption de nombreuses formes d’activité économiques, surtout dans le domaine des transports, du tourisme, de la restauration, du commerce et d’autres services. Les petites et moyennes entreprises ne peuvent survivre en ne comptant que sur leurs propres réserves. Elles sont contraintes à licencier leurs employés ou même à disparaître. Des millions de personnes perdent leur travail, les revenus de la population baissent vertigineusement et entraînent la consommation dans leur chute.

Au lieu d’aider adéquatement les personnes et les entreprises en consacrant 7-8% du PIB à des baisses d’impôts et des subventions directes Poutine se contente d’accorder quelques délais de paiement et quelques allocations pour des montants minimes. Certes un pas est fait dans le bon sens en offrant un soutien financier aux entreprises pour leur permettre de payer les salaires mais son montant devrait être trois fois plus élevé (il est aujourd’hui de 12000 roubles, moins de 200 euros par employé, pour les entreprises qui s’engagent à conserver au moins 90 % de leurs effectifs. Les salaires les plus bas à Moscou tournent autour de 50000 roubles à Moscou, 20000 en province).

 

Une approche aussi peu réfléchie du sauvetage de l’économie risque d’ajouter encore à son affaiblissement. Tous ces facteurs pris ensemble risquent de conduire à une réduction du PIB de plus de 10%.

L’effondrement des ressources pétrolières, la mise à l’arrêt massive des entreprises et l’absence d’un soutien efficace de la part de l’Etat conduisent le pays dans une crise profonde, comparable par ses conséquences à celle du début des années 90.

Nous attendons aujourd’hui de l’Etat non pas une imitation d’aide, réservée à quelques entreprises privilégiées, mais des actions décisives pour sauver l’économie du pays.

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