Vassia Oblomov est le pseudonyme d'un jeune musicien russe qui a ravi les "classes créatives", les hipsters et beaucoup de jeunes et moins jeunes au moment des manifestations contre la réélection truquée de Poutine en 2012-2013 avec des titres comme "Пора валить" (Il est temps de se tirer) et "Чемадан -Магадан" (Valise pour Magadan, Magadan étant le coeur administratif du Goulag, allusion ici au durcissement de la répression policière après la réélection de Poutine et à la crainte d'un retour au stalinisme). Tout est accessible sur Youtube et ne manque pas de charme.
C'est donc avec curiosité que j'ai écouté le dernier opus du jeune homme (30 ans), une "Lettre au Père-Noël" de circonstance. Vassia, dans une barboteuse en éponge aux couleurs de Noël, se promène le long d'une patinoire et égrène nonchalamment la liste de ses voeux dans un style faussement enfantin: une télé moins débile et moins soumise, un internet moins remplis de conneries, des flics moins pourris et même un nouveau président, pas le vieux tout usé que nous a offert Eltsine il y a 17 ans. On se dit : "Quelle audace! Quel jeune homme moderne et courageux!"
Puis au détour d'un couplet ces deux vers imprévus:
Санта я люблю под бой курантов, видеть много разных лиц,
Только дай нам тюбик от мигрантов, чтобы им помазать вдоль границ.
Père Noël, j'aime bien au nouvel an sur les coups de minuit voir des visages de toutes sortes autour de moi,
Mais apporte-nous s'il te plait un peu de pâte anti-migrants que j'en mette tout autour de nos frontières.
D'un seul coup la classe récréative retrouve les meilleurs réflexes poutinos-stalinistes, le fantasme de la frontière inviolée.
Dans un sens comme dans l'autre, mais Vassia semble l'avoir oublié.
Je sais bien qu'on vit dans un pays où à longueur de journée la télé d'Etat rappelle comment dans l'Occident démocrate, droit-de-l'hommiste et dégénéré par la tolérance les migrants violent les blanches et les enfants en toute impunité, mais Vassia vient de nous déclarer son dégoüt pour cette télé.
Je sais bien qu'on vit dans un pays où quand on déclare être français, presque tout le monde vous plaint de devoir retourner dans des villes pleines de nègres et d'arabes. Mais enfin Vassia ne sort pas du lumpen alcoolisé.
Quand il y a quelques années le chanteur appelait à fuir la terreur poutinienne, ou pire, l'ankylose annoncée de tout le pays dans la corruption réelle et le patriotisme de façade, il pensait bien se réfugier à Berlin, Paris, Londres ou New-York, et qu'on y accueillerait les nouveaux petits dissidents à bras ouverts. Il ne s'est pas dit que les européens mettraient une bonne couche de pâte anti-migrants russes sur leurs frontières. Et cela parce qu'il ne se voit pas en migrant, lui. Il a une âme, lui, la fameuse âme russe justement. Et il n'est pas musulman, lui. Il n'a pas pensé que pour les européens ses popes créationnistes et son patriarche antisémite incarnaient autant l'obscurantisme et la violence religieuse que le plus givré des mollah.
En tout cas nous savons pourquoi il n'y a pas grand chose à attendre de l'opposition russe et pourquoi Poutine peut dormir sur ses deux oreilles jusqu'à sa réelection programmée de mars 2018: elle pense comme lui et le dit ou le chante moins bien.