L'Etat russe est-il mafieux?

A l'occasion de la traduction en russe de son livre "The Vory, Russia's super mafia", l'historien britannique Mark Galeotti répond aux questions du journal Novaïa Gazeta.

Vous dites que la Russie n'est pas un Etat mafieux mais en même temps vous affirmez qu'il y a des liens étroits entre l'Etat et le monde criminel. De quel type de liens s'agit-il alors ?

Premièrement il est évident que c'est l'Etat qui définit les règles de conduite pour la criminalité organisée. L'Etat fait clairement comprendre qu'il y a des choses qui ne sont pas permises et tous les gangsters connaissent leurs limites. Deuxièmement subsistent des liens historiques, depuis les années 90, quand les mondes du crime, des affaires et de la politiques étaient bien plus intriqués. Maintenant ils se sont de nouveaux éloignés les uns des autres, mais des liens anciens demeurent. Troisièmement nous avons en Europe été témoins de l'instrumentalisation par le Kremlin de la criminalité organisée. Quelques fois seulement, il ne faut pas exagérer, mais c'est tout de même un symptôme inquiétant. Il faut voir comment tout cela va se développer.

Vous avez un exemple ?

Un bon exemple, c'est quand des collaborateurs du FSB ont enlevé un agent des services secrets estoniens du côté estonien de la frontière, puis l'ont fait condamner comme espion. On a appris ensuite qu'il enquêtait sur le trafic de cigarette. Du point de vue estonien les services secrets russes recrutent des trafiquants de cigarettes pour des opérations d'observation et pour financer des campagnes politiques, en échange de la possibilité de traverser la frontière sans être inquiétés.

On a vu aussi des Tchétchénes commettre des assasinats en Turquie. La police turque a établi qu'il s'agissait de gangsters moscovites qui n'avaient aucun intérêt en Turquie : ils sont venus, ont commis leur meurtre et sont repartis. Les Turcs sont certains qu'ils ont été recrutés par les services russes.

Mais pourquoi pour de telles opérations les services secrets n'utilisent-ils pas leurs propres collaborateurs ? Pourquoi auraient-ils donc besoin d'embaucher des bandits ?

Parce que cela leur rend plus facile de nier leur implication. Mais il y a une autre raison encore plus importante. Le conflit entre la Russie et l'Occident monte aujourd'hui en puissance et les opérations des services secrets constituent un de ses principaux champs de bataille. Nous sommes témoins de l'activité croissante des services russes, et ils sont d'une certaine manière dépassés. Malgré leur taille démesurée il y a des situations où ils ont besoin de moyens humains supplémentaires ou de compétences spécifiques. C'est une sorte d'externalisation ou de sous-traitance.

Les services secrets américains et britanniques n'en font-ils pas auttant ?

La majorité des services secrets répugnent à utiliser des gangsters, et cela n'arrive que dans des cas exceptionnels. Par exemple il fut un temps où la CIA a essayé de pousser la mafia à assassiner Fidel Castro. Ce n'est donc pas seulement une invention russe.

Mais si tout le monde parle de l'assassinat de Litvinenko et de la tentative d'assassinat sur Skripal qu'on attribue aux services secrets russes, on n'entend jamais parler d'opération semblables organisées par des services occidentaux. Est-ce à dire que ce n'est pas leur manière d'opérer ?

Je crois qu'il s'agit surtout d'une différence dans les manières de penser. Les services russes pensent qu'ils sont engagés dans une guerre dont l'enjeu est la place de la Russie dans le monde, et que les Occidentaux essaient injustement de réduire cette place et de confiner la Russie. Les services occidentaux ne voient pas les choses comme ça et en temps de paix essaient d'être beaucoup plus prudents. Il ne faut pas croire cependant que les services occidentaux n'ont jamais utilisé une tactique semblable. Souvenons-nous comment les Français on fait sauter le bateau de Greenpeace, le Rainbow Warrior. Mais ce sont des méthodes extrèmes, qui ne sont utilisées que dans des situations exceptionnelles. Simplement la Russie s'imagine qu'elle se trouve justement dans une telle situation.

L'assassinat de Litvinenko et la tentative d'assassinat sur Skripal sont spectaculaires, personne n'a essayé d'effacer les traces, bien au contraire.

Tout à fait. Ces deux crimes sont aussi théatralisés l'un que l'autre. Si on veut seulement éliminer quelqu'un, il y a des moyens de le faire bien plus discrets et bien moins visibles. Si on choisit le polonium ou le "novitchok", c'est qu'on veut montrer quelque chose. En ce qui concerne Skripal, c'était un signal destiné à Londres. Moscou estimait que le gouvernement britannique enfreignait l'accord tacite qui veut qu'un espion grâcié peut participer à quelques briefings ou conférences mais doit finalement et définitivement sortir du jeu. Mais les Russes pensaient que Skripal était encore impliqué dans des opérations de contre-espionnage. Ils ne voulaient pas tant le tuer que montrer à Londres ce qui pourrait se passer s'il continuait à se conduire ainsi avec la Russie.

L'expulsion de diplomates dans l'Europe entière peut-elle empêcher la Russie d'agir de la même manière à l'avenir ?

La politique est surtout affaire de symboles et de manière de les comprendre. Qu'autant de pays aient immédiatement ainsi manifesté leur solidarité avec les Britanniques a eu un réel impact. Je crois que cette leçon a été retenue.

La Russie aujourd'hui, du fait de sa puissance objective, n'est pas une super-puissance comme l'était l'URSS ou le sont encore les Etats-Unis, mais elle conteste l'ordre mondial existant et essaie de contraindre le reste du monde à se comporter avec elle comme si elle était encore une grande puissance. Pour obtenir ce résultat, il faut prendre des risques. Et la Russie y est prête. Je pense qu'après l'histoire Skripal la Russie s'est dit : "OK, la réaction est plus brutale que prévu", et qu'elle est prête à changer de tactique. Mais je ne pense pas qu'elle changera de stratégie.

Revenons au thème de votre nouveau livre. Pensez-vous que les liens de l'Etat avec la mafia ont un effet sur la société en Russie ou que les éléments criminels ne sont utilisés que pour des opérations extérieures ?

Je ne pense pas que ça joue un rôle jusqu'au niveau de la rue. Et c'est pourquoi le terme "Etat mafieux" ne me plaît pas, il est trop imprécis. L'époque pendant laquelle le pouvoir et le monde criminel étaient très proches est pour l'essentiel passée, les années 90, c'est terminé. Mais le statu quo a été trop longtemps artificiellement conservé, et après sa disparition quelque chose s'est mis à bouger, à commencer par l'assassinat du "Papy Hassan" (Aslan Rachidovitch Usoyan, mafieux influent assassiné à Moscou le 16 janvier 2013). Cela pourrait déboucher sur un conflit bien plus important, que pour l'instant tout le monde essaie d'étouffer. Je pense qu'il y a un risque d'explosion dans le "monde souterrain" pour la bonne raison que l'Etat ne respecte plus le statu quo qui a duré si longtemps.

Et l'assassinat de Nemtsov ?

Si l'Etat russe veut faire quelque chose, il le fait, mais je ne pense pas que l'assassinat de Nemtsov ait été organisé au niveau de l'Etat. Cela a plutôt été une surprise pour le Kremlin.

Mais qu'est-ce qui se passe en Tchétchénie ? Ne s'agit-il pas d'une forme de symbiose entre l'Etat et le banditisme ?

C'est bien ce dont il s'agit et franchement le terme "Etat mafieux" s'applique bien mieux à la Tchétchénie qu'à la Russie. Mais la Tchétchénie n'est rien d'autre que la dictature d'un seul homme qui a su convaincre Moscou de le sponsoriser. Il y a effectivement là-bas beaucoup de criminalité, la dictature tient grâce à l'argent de Moscou, mais la question du pouvoir y est plus importante que celle de la criminalité.

Vous avez écrit que Poutine a grandi dans les rues de Leningrad, qu'il aime en utiliser le jargon et qu'il agit souvent selon les "règles du milieu".

Il utilise ce jargon pour souligner son autorité de "vrai dur", rien de plus. Mais quand il agit selon les "règles", cela signifie quelque chose de plus, cela nous rappelle à quel point les moeurs et le langage du Goulag et des criminels ont imprégné la société russe tout entière.

La manière d'agir du Kremlin, ce n'est pas, comme l'a bien montré Zygar (Mikhail Zygar, All the kremlin's men), la commande manuelle de la nation. Poutine et le Kremlin commandent plutôt à l'aide d'allusions, de manière à ce que les gens eux-mêmes devinent ce que l'on attend d'eux. C'est comme cela que fonctionne le monde criminel.

Mais je pense que ce n'est pas parce que ces gens-là sont des gangsters, mais parce que tout a toujours fonctionné comme ça dans les sociétés russes et soviétiques, c'est le résultat de leur évolution.

On se demande si Poutine ne se conduit pas aussi comme un gangster sur l'arène internationale.

C'est une comparaison superficielle. Certaines actions de Poutine et de la Russie relèvent du genre "il a tellement l'air d'un dur que personne n'ose lui résister". Cela rappelle un peu la manière dont il faut se conduire dans la cour de la prison pour y survivre. Mais en réalité la Russie est surtout un Etat convalescent qui essaie de se faire passer pour plus puissant qu'il n'est.

Que pensez-vous d'Evgeny Prigozhine, le "cuistot du Kremlin" avec ses armées privées ?

Je n'observe pas Prigozhine à travers le prisme du banditisme. Je le vois comme un exécutant à l'intérieur du système de l'autocratie russie, dans laquelle les institutions ont beaucoup moins d'importance que l'utilité qu'on peut avoir pour le Kremlin et Poutine.

Prigozhine a construit toute sa carrière en étant utile au Kremlin : il a d'abord dirigé des restaurants, puis nourri l'armée, il a dirigé ensuite "l'usine à trolls", et enfin l'armée privée Wagner, présente désormais dans le monde entier.

Mais tous ces hackers, ces trolls, ces armées de mercenaires, ces passages à tabac d'opposants, tout cela n'illustre-t-il pas parfaitement ce que vous dites sur les nouveaux liens de la mafia et de l'Etat ?

Je ne dispose pas d'informations exclusives sur l'activité de Prigozhine, mais pour ce que j'en sais, il correspond parfaitement à ce type de personnalité qui de nos jours font le lien entre les gens en costume au gouvernement et les gens couverts de tatouages qu'on utilise pour toutes sortes de missions.

Ce qui s'est passé à Sotchi ne vous fait pas penser aux manières de procéder de la mafia italienne ? (Allusion aux gigantesques détournements de fonds publics et aux attributions de marchés publics frauduleuses qui ont caractérisé la préparation des Jeux Olympiques de 2014)

Il y a d'abord une grosse différence d'échelle, et ensuite dans le degré d'application des lois. Je m'étonne toujours de rencontrer en Russie des policiers, des enquêteurs et des juges honnêtes, qui souhaitent réellement faire leur travail, mais qui en sont empêchés par le degré de protection politique dont jouissent les gangsters les plus influents.

On ne peut les arrêter que quand la décision politique en est prise. Comme pour Barsoukov-Koumarine (leader de la célèbre mafia de Tambov, très présente dans la partie pétersbourgeoise de la biographie de Poutine). beaucoup d'autres restent en liberté, et il n'existe aucun mécanisme pour lutter contre cette impunité.

En Italie il y a beaucoup de corruption, et d'énormes problèmes avec le crime organisé, mais la police et le système judiciaire fonctionnent mieux. Il y a des gens qui peuvent contraindre les criminels à répondre de leurs actes, et pour l'instant ces conditions n'existent pas en Russie. Si vous travaillez sur un projet important aux yeux du Kremlin ou de l'administration régionale, vous êtes protégés, vous pouvez faire tout ce que vous voulez.

A ce propos le sénateur Arashukov vient d'être arrêté en pleine séance du Conseil de la Fédération. (Rauf Arashukov, fils de Raoul Arashukov, homme d'affaire tout puissant dans la petite république caucasienne de Karatchaevo-Tcherkessie, quasiment illettré en russe, élu député local à 18 ans, ministre au gouvernement local à 21 ans, sénateur de la fédération à 31 ans. La puissance de sa famille reposait sur le vol et la revente du gaz dans la petite république. Tout cela était toléré en échange de la loyauté politique du clan et de la stabilité de la région. Mais en volant du gaz la famille s'est heurtée aux intérêts d'un protégé autrement puissant et utile du Kremlin, le groupe Gazprom.)

Ce n'était que du théâtre. la décision politique était déjà prise et il fallait montrer à tous qu'aussi haut qu'on puisse se hisser, si l'Etat veut vous attraper, il vous attrape.

Vous avez dit que les services russes utilisent des hackers. Pensez-vous aussi que la Russie a influencé les élections aux USA et dans d'autres pays ?

Il y a beaucoup de faits qui témoignent que les services secrets russes sont liés à des opérations impliquant des hackers. Cela ne veut pas dire qu'ils sont derrière toutes les attaques informatiques, mais maintenant après n'importe quel incident de ce type il se trouve quelqu'un pour accuser la Russie. C'est parfois vrai, c'est parfois faux. Dans l'histoire avec les élections américaines, je suis persuadé qu'ils sont dans le coup. Je ne pense pas que le gouvernement russe ait pensé qu'ils puissent faire élire Trump, ou même qu'ils aient vraiment souhaité qu'il soit élu. Au Kremlin ils étaient certains que Clinton allait gagner, et ils voulaient juste lui mettre quelques bâtons de plus dans les roues parce qu'ils pensaient qu'elle allait prendre la tête d'une croisade contre la Russie. Les professionnels avec lesquels j'ai parlé m'ont avoué qu'ils avaient été les premiers surpris.

Cela nous amène à un autre de vos nouveaux livres dans lequel vous dites que l'Occident ne comprend pas Poutine et s'en sert pour justifier ses propres échecs (We need to talk about Putin, London, Ebury, 2019). Cette stratégie fonctionne-t-elle, tout le monde croit à cette histoire ? 

 Je ne pense que ce soit une stratégie. mais c'est arrivé parce qu'en Russie on s'est efforcé de construire l'image d'un Poutine homme d'action, dirigeant sage, toujours au courant de tout ce qui se passe.

Et en Occident Poutine est devenu une sorte d'analogue moderne des méchants de james Bond, toujours derrière tout ce qui ne tourne pas rond.

C'est humain, nous sommes toujours en train de chercher celui que nous pourrons accuser de tous les maux. L'Occident traverse actuellement une crise de légitimité : Trump, l'envol des populistes, le Brexit... Beaucoup remettent en cause le statu-quo présent, et dans une telle situation un croque-mitaine de l'autre côté du précipice est bien utile.

Quand je parle en Europe avec des gens ordinaires, pas avec des experts ou des journalistes, beaucoup envisagent Poutine avec au moins du respect. On ne dirait pas que la "stratégie du Croque-mitaine" fonctionne si bien.

C'est une stratégie qui a été adoptée par les élites de beaucoup de pays occidentaux et surtout aux USA. Je ne crois pas qu'elle soit efficace. Elle fonctionne un peu au niveau des politiques, mais pas avec les gens, je vous l'accorde. C'est justement un des symptômes de cette crise de légitimité. Les gens doutent de ce que leur racontent leurs leaders. Ils portent souvent un regard positif sur Poutine. Mais il y aussi des pays où tous pensent que la Russie fait peser une menace existentielle sur L'Occident, ce qui à mon avis n'est pas le cas.

Ce qu'il y a de dangereux dans la crise actuelle entre la Russie et l'Occident, c'est qu'elle multiplie les occasions manquées. Il n'y a presque pas de domaines dans lesquelles la Russie et l'Europe collaborent ouvertement. Et pourtant la Russie est un pays européen, et non un empire eurasiatique, comme le pense Douguine (géopolitologue fumeux, gourou d'une partie de l'extrême droite européenne). La coopération dans la sphère de la sécurité est pratiquement morte, sauf avec la Finlande. Et pourtant c'est justement le domaine dans lequel nos intérêts concordent.

Il est très difficile de surmonter ces problèmes si vous pensez que Poutine est un génie du mal toujours en train de fourbir de nouveaux plans pour détruire l'Occident et tout l'ordre mondial. Chaque initiative russe est interprétée comme la partie d'un plan diabolique et il devient difficile pour l'Occident de communiquer de manière constructive avec la Russie.

Et par là-même ils nourissent l'ego de Poutine.

Bien sûr. Mais si nous parlons des paranoïas de l'Occident, ils ne faut pas oublier celles du gouvernement russe. Il s'y trouve des gens qui pensent vraiment que l'Occident veut détruire la Russie. Cela forme un seul cercle vicieux qui passe par les deux côtés.

la Russie continue à souffrir de sa gueule de bois post-impérialiste, elle ne digère pas d'être passée du statut de super-puissance à celui de pays ordinaire. Mais si l'Angleterre nous fait sa crise de Brexit  50 ou 60 ans après avoir perdu son empire, et n'a toujours pas fait le deuil de l'idée que nous sommes un pays à part, que peut-on attendre de la Russie ?

Mais la Grande Bretagne est encore en quelque sorte un peu un Empire et la reine d'Angleterre reste formellement le chef de l'Etat au Canada et en Australie. Poutine serait certainement très heureux s'il était une sorte de Reine d'Angleterre dans les Etats issus de l'URSS.

Je suis certain que Poutine serait très heureux si Kiev lui reconnaissait un tel rôle. Mais cela n'arrivera pas.

La Russie veut qu'on se comporte avec elle comme avec une puissance mondiale, mais le reste du monde n'est pas d'accord et Poutine cherche à lui forcer la main. Dans ce contexte il est bon d'être perçu comme une force obscure responsable de tout ce qui ne va pas.

Annexer la Crimée, attaquer l'Ossétie de Sud et le Donbass, ça fait partie de cette stratégie ?

Non. La guerre contre la Géorgie a permis à la Russie de montrer sa force et de dire à tous qu'il faut compter avec elle. Mais cela n'a pas empêché ce qui s'est passé ensuite en Ukraine. Machiavel a écrit  que "les hommes hésitent moins à offenser quelqu'un qui veut se faire aimer qu'un autre qui se fait craindre". Mais je crois que ça ne marche plus aussi bien. Je comprends pourquoi la Crimée a été annexée, mais je ne comprends pas pourquoi cela a été fait en transgressant le droit international, de manière illégitime.

Mais y avait-il une manière légitime de le faire ?

Si vraiment la Russie croyait que la Crimée avait besoin d'être défendue, il existait d'autres possibilités. Par exemple il était possible d'obliger Kiev à organiser un référendum légitime sous contrôle international. Et je ne doute pas que les habitants de Crimée y auraient tout aussi bien soutenu la Russie. Mais le référendum tel qu'il a été mené et l'intervention dans le conflit au Donbass a rendu impossible une restitution légitime de la Crimée à la Russie. Et c'est une vraie tragédie, parce qu'à cause d'une telle tactique la Russie elle-même s'aliène la communauté internationale et de moins en moins d'Etats sont prêts à l'écouter.

Les conséquences extérieures de l'annexion sont assez claires. Mais il y a aussi les conséquences intérieures, la très forte hausse de la popularité de Poutine. Peut-être que c'était plus important ? 

 Il y a une différence entre un homme politique et un homme d'Etat. Pour l'homme politique l'annexion de la Crimée est un bon coup à jouer. J'étais alors à Moscou et je me souviens de l'immense enthousiasme de la population. Mais pour un homme d'Etat, qui doit penser au pays et à ses intérêts à long terme, ce n'est pas un bon coup.

Mais dans un de vos interview vous avez déclaré que désormais Poutine se voit plus comme un homme d'Etat que comme un homme politique, qu'il pense à son rôle dans l'histoire, au rôle de la Russie dans l'histoire. Faut-il en conclure que c'est un mauvais homme d'Etat ?

Je crois qu'il ne comprend pas complètement ce qui attend la Russie dans l'avenir. La Russie ne peut construire son avenir seulement en tant que pays opposé à L'Occident. Cela place la Russie en opposition à des pays qui sont naturellement et culturellement ses alliés, des pays qui disposent des technologies et des capitaux dont la Russie à besoin pour se développer.

On voit bien que la Chine n'est pas la solution. Ils envisagent la Russie de manière très pragmatique : ils lui achètent ce dont ils ont besoin, et ne coopèrent que quand cela leur est profitable, mais ils ne considèrent pas les Russes comme des amis. C'est pourquoi ce que fait la Russie est contre productif. Tout ça pour un enthousiasme à court terme, pour la sensation éphémère d'une victoire possible.

Un de vos interview récent s'appelle "Nous devrions plus rire de la Russie". Vous pensez vraiment qu'il se passe quelque chose de drôle chez nous ?

On ne choisit pas le nom de ses interviews, et non, je ne pense qu'il faille rire de tout ce que fait la Russie, ni de la Russie elle-même. Ce que je voulais dire c'est que se développe aujourd'hui autour de la Russie une véritable hystérie, surtout dans les milieux politiques, et que tout ce qu'elle fait est interprété comme la partie d'un plan cauchemardesque. En Amérique on ne parle que du rôle de la Russie et de ses capacités fantastiques d'influence sur les esprits pour obliger les américains à voter pour Trump.

Tout ce que je veux dire, c'est qu'il faut cesser de sombrer dans l'hystérie et de la voir comme l'Empire du Mal ou un nouveau Mordor.

Au lieu de se faire du mauvais sang, il est bon parfois d'en rire et de passer à autre chose.

Il y a un slogan populaire dans l'opposition russe (Poutine voleur!) qu'on ne peut plus désormais prononcer à cause de la nouvelle loi sur l'irrespect à l'égard du pouvoir.

C'est une loi tout à fait anormale qui témoigne de l'affolement du pouvoir. Si vous interdisez la critique, ça veut dire que vous vous attendez à ce qu'elle soit importante et que vous n'avez rien trouvé de mieux pour y échapper. La confiance en soi est préférable à la criminalisation de la critique. Mais traiter Poutine de voleur n'est pas très utile. Politiquement, oui, mais intellectuellement non. L'opposition devrait plutôt parler de complicité avec les voleurs.

Les médias et Navalnyi dénoncent sans cesse les palais des fonctionnaires et des hommes politiques, mais jamais ceux de Poutine ? est-ce parce que c'est trop dangereux ?

Bien sûr, tout le monde sait combien c'est politiquement dangereux. Mais comment faites-vous pour séparer Poutine de l'Etat ?

Le palais dans lequel vit Poutine, c'est son palais personnel ou le palais du Chef de l'Etat ? A ce compte on peut traiter la Reine de voleuse, puisqu'elle vit à Buckingham Palace.

Je ne crois pas que Poutine soit le genre d'homme à chercher partout de l'argent et à l'entreposer dans des banques suisses. Il se soucie davantage de sa sécurité et de sa trace dans l'histoire.

Mais de nombreux médias écrivent sur ses proches en les appelant les "porte-monnaie" de Poutine.

La réponse la plus honnête serait : "Qu'est-ce qu'on en sait vraiment ?" J'ai le sentiment  que Poutine a évolué et se trouve à un niveau qui le place au-delà de l'argent. Il peut se trouver dans son entourage des gens qui disent : "Vous obtiendrez ce marché à condition de partager". Mais je ne pense pas que Poutine soit nécessairement impliqué là-dedans. Ce n'est pas l'argent qui le motive. S'il se souciait vraiment d'argent, il ne se serait pas engagé dans cette confrontation avec l'Occident. Quel sens ça a d'être riche en Russie, quand on est au pouvoir ? (Allusion à l'objection classique contre ceux qui louaient la frugalité de Staline, qui ne possédait à sa mort qu'une pipe et deux paires de bottes : son pouvoir lui avait permis de vivre comme un satrape.)

Je vous cite : " La Russie se trouve dans un processus de transition. Elle avance et se rapproche, certes très lentement, d'un modèle plus occidental" et "Dans 20 ans la Russie se trouvera là où se trouvent aujourd'hui la Hongrie ou la Bulgarie". D'où sortez-vous un tel optimisme ?

Je perçois dans la population un désir de vie normale. Même les gens qui déclarent soutenir Poutine, quand on leur demande dans quel pays ils souhaitent vivre, évoquent la dictature de la loi, la libre circulation, la possibilité de voyager librement, de créer une entreprise sans craindre que les fonctionnaires ne la leur confisquent. C'est-à-dire qu'il décrivent précisément les droits dont nous jouissons en Occident. Culturellement, la Russie, c'est un morceau d'Europe.

Et même sans sombrer dans le sentimentalisme à propos des nouvelles générations, j'ai confiance dans le pragmatisme des kleptocrates. Il y a une génération entière d'individus qui ont volé à pleines mains pendant les années 90, et la majorité d'entre eux a réussi à garder cet argent, mais maintenant ils se préparent à transmettre cet argent à la génération suivante.

Ce sera le plus gros transfert d'argent d'une génération à l'autre qu'on n'aura jamais vu.

Comme les mafiosi qui ne veulent pas que leurs enfants deviennent mafiosi, mais médecins ou avocats, ceux qui ont volé cet argent et ont commis des horreurs pour ce faire, veulent pour leurs enfants de la légitimité, de la sécurité et que leur richesse ne soit pas remise en cause. Ce ne sont pas des manifestations héroïques dans la rue qui vont apporter de nouvelles lois, mais des personnes peu sympathiques à l'intérieur du système qui comprennent que cela est dans leur intérêt. Et cela va arriver.

Poutine va-t-il partir de lui-même, et si oui, comment ?

Il semble que Poutine soit lui-même en train de se chercher un successeur ou un mécanisme qui permette la passation du pouvoir. On discute sans fin pour savoir si un scénario à la Nazarbaev convient à la Russie. Je pense que pour Poutine ce serait une excellente chose de confier à quelqu'un d'autre les problèmes de la diversification de l'économie et de la réforme des retraites. Il y a des gens qu'il veut protéger, pas seulement sa famille, et c'est pourquoi visiblement il veut conserver une position qui lui assure sa sécurité et la possibilité d'intervenir. Mais à un niveau purement subjectif il ne me semble pas que Poutine veuille gouverner éternellement. Il veut être soutenu et protégé politiquement, mais je ne pense pas qu'il veuille continuer à s'occuper de la vie du pays dans le moindre de ses détails.

Comment faites-vous pour distinguer entre quelqu'un qui veut gouverner 30 ans et quelqu'un qui veut gouverner éternellement ?

C'est purement subjectif. Je regarde les émissions dans lesquelles il dialogue avec le public et il ne me donne pas l'impression d'un homme qui trouve encore du plaisir à faire ce qu'il fait. Il se déplace de moins en moins en régions pour résoudre les problèmes, on le voit de moins en moins. Poutine essaie de respecter au moins la lettre de la constitution, si ce n'est pas son esprit, comme ce fut le cas quand il a remplacé Medvedev. Bien sûr il peut encore annoncer un changement de constitution dans la perspective de 2024, mais pour l'instant il semble plutôt qu'on va lui confectionnet une nouvelle fonction sur mesure.

 

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