Thanatocratie russe

Poutine vient de faire placer en quarantaine 80 anciens combattants qui assisteront à ses côtés à la grande parade militariste du 24 juin, initialement prévue le 9 juin, pour le 75 ème anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie.

 

Le président russe est terrorisé par le virus, voilà presque trois mois qu’il est terré dans son bunker de Novo-Ogaryovo près de Moscou et qu’il dirige le pays par visioconférence. Il n’en est sorti que le 9 mai, pour déposer, tout seul, une gerbe sur la tombe du soldat inconnu, et le 12 juin pour remettre la médaille du travail à quelques vieux serviteurs fidèles du régimes. Les heureux récipiendaires avaient eux aussi été placés préventivement en quarantaine. On notera que la folie des décorations, maladie tsariste puis brejnévienne, sévit à nouveau dans la Russie du poutinisme tardif.

 

Mais si à la différence d’autres bouffons politiques comme Trump ou Bolsonaro Poutine n’a pas manifesté beaucoup de courage physique face au virus, il ne ménage pas le courage des autres. Complètement obsédé par la révision constitutionnelle qui doit le transformer en dictateur perpétuel, il a exigé la levée anticipée de toutes les mesures de confinement en Russie. Alors même que la Russie est encore au beau milieu de l’épidémie : 7790 nouveaux cas en Russie le 18 juin, 182 morts, 561000 malades, et ce sont des chiffres officiels largement sous-évalués.

 

Le courageux président fait installer des tunnels de désinfections à l’entrée de son bunker et de son bureau du Kremlin, ceux qui l’approchent doivent passer quinze jours bouclés chez eux ou dans un hôpital, mais des milliers de soldats devront défiler en rang serrés dans toutes les grandes villes de Russie (presque, 18 gouverneurs frondeurs dans des régions particulièrement atteintes ont annulé les festivités), et les badauds devront les regarder passer massés sur les trottoirs.

 

Trois répétitions de la formidable parade ont déjà eu lieu à Moscou, créant des embouteillages monstrueux, brûlant des tonnes de carburant. Des milliers de soldats passent des heures dans des autobus bondés et surchauffés (32° à Moscou ces derniers jours) et on ne leur reprochera pas de retirer parfois leurs masques.

 

Pourquoi cette folle entreprise ? Poutine qui vit dans le passé, qui n’a aucun avenir à proposer à sa population, a complètement hystérisé le rapport à la Grande Guerre Patriotique, a sacralisé tout ce qui y touche et pense sincèrement que les Russes en général et les Moscovites en particulier souffrent horriblement de l’annulation de la parade du 9 mai.

 

Il n’a pas digéré non plus l’affront de son éternel mais instable allié et rival, le bouffon covid-dissident qui dirige la Biélorussie depuis trente ans et qui a courageusement maintenu à Minsk la parade du neuf mai, qu’il a présidé sans masque.

 

Dans son esprit coincé quelque part vers la fin de l’Union Soviétique l’ancien espion voit dans cette parade un prélude nécessaire pour galvaniser les électeurs qui doivent participer massivement au plébiscite qui annulera ses précédents mandats afin de lui permettre de se représenter une fois de plus. Des centaines de chars, d’avions et d’hélicoptères empestant l’air de Moscou et faisant trembler toutes les vitres devraient éveiller chez chacun l’idée que seul un perpétuel Poutine peut entretenir l’esprit martial, reconduire aux gloires d’antan et tenir en respect les innombrables ennemis qui encerclent la Russie.

 

Et chaque jour qui passe confirme le sentiment que ce plébiscite est une sinistre farce. A Moscou on se croit plus que jamais en BordurIe ou en Syldavie, ou mieux encore à Bretzelburg. Le scrutin durera une semaine, on peut voter par internet, des jeunes volontaires apporteront l’urne chez les retraités, avec une bouffée de coronavirus. Ceux qui s’inscrivent pour voter sur internet gagnent des bons d’achat dans des restaurants et des boutiques et participent à une loterie où on peut gagner un appartement. Ceux qui voteront en personne ne recevront, en plus du virus, qu’un stylo et un aimant à coller sur leur réfrigérateur : le vote à distance est plus facile à bidouiller.

 

Pour attirer les naïfs le préambule de la nouvelle constitution mélange tous les thèmes populistes possibles : indexation des pensions, droits des animaux et des enfants, respect de la mémoire des anciens, référence alambiquée à Dieu, défense de la langue russe et du territoire national, que personne pourtant ne menace. Par contre, dans la propagande officielle, pas un mot de l’annulation des mandats du président, pourtant véritable motif de tout ce cirque.

 

Dans les médias tous les fayots du régime y vont de leur ritournelle, chanteurs et artistes ratés, sportifs en fin de carrière, cosmonautes, « simples » ouvriers, paysans et étudiants, anciens combattants couverts de médailles. Les premiers seront récompensés par des invitations récurrentes sur les chaînes publiques ou des rôles dans les navets patriotiques que le pays produit à la chaîne. Les autres deviendront députés, avec tous les privilèges afférents.

 

Mais la carotte ne suffira pas pour obtenir une participation et des résultats convenables, il faut donc y ajouter le bâton, qu’on appelle ici « ressource administrative ». Tous les fonctionnaires de Russies, tous les employés des entreprises publiques sont fermement invités par leurs supérieurs à s’inscrire au scrutin à distance et renvoyer une copie d’écran qui le prouve, voire directement le code qui permettra de voter à leur place. Tout cela sous peine de perdre son emploi. Militaires, flics en tous genres, pompiers, enseignants, personnel médical déjà durement éprouvé, kolkhoziens, fonctionnaires, étudiants qu’on menace de priver de bourse ou d’exclure de l’université, cela fait du monde, et ajouté aux retraités qui regardent trop la télévision publique et aux tripatouillages habituels, cela assurera les 65% de participation et les 65% de oui que vise modestement le Kremlin.

 

Il faut savoir que ce plébiscite, quel que soit son résultat, n’aura aucun effet réel puisque la nouvelle constitution est déjà promulguée depuis deux mois, et qu’on la trouve en vente dans toutes les librairies du pays.

 

Cette sinistre mascarade suscite deux réflexions.

 

La première sur l’un des mécanismes d’adhésion aux régimes autoritaires. Les gens qu’on force à voter vivent d’abord cela comme une violence, un viol de leur conscience et comme ils doivent céder, parce qu’ils ne peuvent pas se payer le luxe de perdre leur emploi, ils ressentent d’abord un mélange de honte et de colère. Mais ce ne sont pas des sentiments qu’on peut éprouver longtemps sans dommage et l’esprit trouve rapidement une solution supportable : je n’ai pas été forcé, je n’ai pas cédé au chantage, c’est librement que j’ai choisi de voter pour une révision constitutionnelle que je trouve finalement juste. J’échappe ainsi à la honte, à la culpabilité et je retrouve la sympathique complicité de mes pairs, chez lesquels le même processus a eu lieu. Ce déni collectif de culpabilité et de responsabilité est peut-être le plus fort ciment des régimes autoritaire. Et nous serions bien mal inspirés de donner des leçons de morale à ceux qui ainsi ont été forcés, puis pour ne pas l’admettre, ont fini par se persuader qu’ils avaient choisi librement de voter pour le tyran ou de se rendre à la manifestation publique. Nous ne pouvons que remercier le ciel de ne pas encore en être arrivé là dans notre propre pays. Et éviter absolument les clichés racistes sur l’essence servile de l’âme russe. Espérer enfin qu’un jour ceux qui continuent envers et contre tout à dire non soient suffisamment nombreux pour que ce diabolique mécanisme d’adhésion, finalement superficielle, s’enraye. C’est arrivé il y peu en Algérie, cela pourrait arriver en Russie.

 

La deuxième, sur l’étrange et inquiétante pulsion de mort qui se développe chez le leader vieillissant et diffuse dans tout le régime. D’où le titre du billet. Poutine est obsédé par la mort. J’ai déjà parlé du bunker, de la quarantaine des visiteurs. Il y aussi les toilettes personnelles qu’il trimballe partout avec lui dans le monde, son refus de boire et de manger ce qu’on lui propose à l’étranger pendant les visite officielle, sa garde personnelle de 60000 hommes, ses goûteurs à la Néron, les milliards de roubles qu’il consacre à des recherches sur l’immortalité, donnant occasion à des charlatans de détourner des sommes considérables. On ne le voit plus sourire que lorsqu’il présente des diaporamas sur lesquels des missiles nucléaires foncent sur la Floride ou qu’il explique que la formidable torpille Poseidon remontant des abysses explosera dans l’estuaire de l’Hudson et noiera New York sous des vagues de trente mètres. J’ai déjà ici évoqué son discours surréaliste d’octobre 2018 dans lequel il se consolait d’une inévitable confrontation nucléaire avec l’Occident par la certitude que les Russes monteraient au Ciel et que les occidentaux iraient griller en Enfer. Son obstination à retirer du sol le dernier gramme de charbon, le dernier baril de pétrole, le dernier mètre cube de gaz ne s’explique pas seulement par des intérêts économiques objectifs, on y sent un sourd désir de précipiter l’effondrement des écosystèmes. De même pour son rêve d’exploiter économiquement et de militariser l’Arctique, l’Antarctique et l’espace.

Et tout cela nous reconduit au fameux bunker : après l’apocalypse écologique ou nucléaire, les uns iront en Enfer, les autres au Ciel, mais Poutine survivra, et il n’y que cela qui compte pour lui. Le seul outil théorique qui nous permet de rendre pensable une conduite aussi délirante me semble être la figure du « survivant » telle que l’a développée Elias Canetti dans Masse et Puissance : le despote croit conjurer la mort en élevant contre elle le barrage dérisoire de son pouvoir absolu et surtout par le sentiment d’avoir survécu à tout et à tous, preuve de son élection pour la vie éternelle.

 

Enfin, le 12 juin, a été inauguré le sinistre Temple des Forces Armées dont j’ai déjà parlé ici. On a appris à l’occasion que cet étrange objet, mi-église orthodoxe, mi-temple païen contenait comme relique précieuse l’uniforme et la casquette d’Hitler. On se demande bien quel sens a bien pu prendre le mot « relique » dans l’esprit tordu des officiers nihilistes et incultes qui ont conçu cet édifice monstrueux. Mais en tout cas tous les nostalgiques du nazisme savent désormais que pour la première fois depuis 1945 il y a un endroit au monde où ils peuvent venir se recueillir, et cet endroit est une église orthodoxe dans la banlieue de Moscou. Cela apparaît moins absurde si on met cette casquette en rapport avec l’impétrant dictateur nécrophile et bunkerisé : 80 ans après le « Viva la muerte » du franquiste Millan-Astray, 75 ans après la défaite de ceux qui portaient des têtes de mort sur leurs casquette, le culte de la mort et de la violence retrouve un temple en Europe. La parade du 24 mai ne commémore pas la victoire sur le nazisme, elle aurait dû dans ce cas avoir lieu le neuf mai, elle fête la renaissance en Europe et dans le monde des despotismes militaristes.

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