Le Kremlin renonce au monopole de la violence légitime

A la suite d'agressions répétées la journaliste Iulia Latynina est contrainte à quitter la Russie. Voici la traduction de son dernier article paru le 19 septembre 2017 dans Novaïa Gazeta sous le titre "Le Kremlin sur les pas de Ianoukovitch et de Maduro".

Boris Nemtsov [leader de l’opposition libérale] a été assassiné le 27 février 2015 à deux pas du Kremlin. On dit qu’au début Poutine serait entré dans une colère noire et aurait pris cet assassinat pour ce qu’il est : une attaque contre son pouvoir. On raconte qu’il a convoqué les responsables des structures policières, militaires et du renseignement et leur a déclaré que si ça ne les gênait pas qu’on leur baisse publiquement la culotte, lui n’avait pas l’intention de s’y résigner.

Mais après qu’on eut arrêté les exécutants, le soldat du bataillon tchétchène « Sever » Zaour Dadaev et ses complices, les enquêteurs n’ont même pas eu le droit d’interroger le supérieur de Dadaev, Ruslan Gueremeev. Et au moment même où Dadaev écoutait son verdict, le commandant du bataillon « Sever » était reçu au Kremlin et décoré comme un héros national.

Peu de temps après une vague de violence « quasi-étatique » noyait la Russie. Navalny [autre leader de l’opposition libérale] était aspergé de colorant vert. Puis c’était le tour de Varlamov. Pour moi, au mois d’août de l’année dernière, un plein seau d’excréments humains jeté au visage, et une année plus tard, en juillet, d’abord une agression à la bombe de gaz contre moi et mes parents âgés, puis en août ma voiture brûlée devant notre maison de campagne. Il y a quelques jours la toute petite plaque commémorative mise sur la maison de Nemtsov arrachée. Nicolas Liaskine, qui travaille avec Navalny, assommé à coup de barre de fer. Les prières publiques des ultra-orthodoxes contre le film Mathilda           [ce film du metteur en scène Alexeï Outchitiel qui doit sortir sur les écrans russes en octobre 2017 raconte la relation amoureuse qui lia le futur Tsar Nicolas II, dernier empereur de Russie, à la danseuse Mathilda Ksechinskaïa. Nicolas II ayant été canonisé en tant que martyr de l’Orthodoxie russe en raison de son exécution avec toute sa famille par les bolcheviks en 1918, les ultra-orthodoxes considèrent le film comme blasphématoire et ont commencé il y a plus d’un an une campagne de plus en plus violente en faveur de son interdiction]. Des cinémas brûlés, puis des voitures brûlées devant le bureau de l’avocat d’Outchitiel.

La majorité de ces agressions se caractérise par une impunité ostentatoire. Les exécutants ne sont pas poursuivis, même quand leurs traits sont fixés par des caméras de surveillance. Encore quelque temps, puis il y eu mort d’homme.

Le 15 août 2017 un « titouchky » [membre des organisations anti-Maïdan qui faisaient régner la terreur en Ukraine au moment de la Révolution qui a mis fin au régime de Ianoukovitch en 2014. Le mot désigne aujourd’hui en Russie les casseurs ultra-nationalistes et pro-régime qui terrorisent l’opposition démocratique] agresse un des bénévoles qui s’occupe quotidiennement des fleurs sur le mémorial improvisé à l’endroit où Nemtsov a été assassiné. Ivan Skripnitchenko, c’est le nom du bénévole, décède peu après des suites de ses blessures.

Skripnichenko est la première victime de cette vague de violence, mais certainement pas la dernière. Le kremlin a résolument décidé d’emprunter le chemin de Ianoukovitch et de Maduro, le chemin de la violence paraétatique.

L’économie russe est extrêmement monopolisée, 65% se trouvent dans les mains de l’Etat.

Mais au lieu de démonopoliser l’économie, le Kremlin démonopolise la violence. Mais pourquoi aujourd’hui ?

Parce que tous les autres arguments ont été épuisés.

Jusqu’en 2014 le régime reposait sur deux piliers principaux : les pétrodollars et la télévision.

Les pétrodollars étaient très nombreux, il y en avait assez pour tout le monde. Pour l’élite au Kremlin, pour les militaires, les policiers et les espions, pour les hipsters et même pour les retraités. Le régime n’avait pas besoin de recourir à la violence. Elle ne servait qu’à l’intérieur du pouvoir, quand les clans se disputaient sur l’interminable partage des ressources et des biens nationaux. Et même les 100000 qui étaient descendus en 2012 sur la place Bolotnaïa restaient une toute petite minorité.

En 2014 les pétrodollars ont cessé de couler. Formellement ils ont cessé de couler après l’annexion de la Crimée, mais j’ai tendance à penser que c’était un coup préventif : il fallait substituer le patriotisme aux pétrodollars.

Et de fait l’effet Crimée a fonctionné quelque temps. Le patriotisme généralisé, les histoires de bébé russophone crucifié par les ukrainiens, la consolation universelle, face à n’importe quel problème : « Mais au moins la Crimée est à nous ! » … Navalny ne disait plus un mot. L’opposition était ultra-minoritaire. Inutile de taper sur la tête de cette opposition avec une barre de fer, il suffisait de l’ignorer.

Mais au bout d’un certain temps la machine de la propagande a commencé à avoir des ratés. Le projet « Nouvelle Russie » [détacher les régions de Lougansk et de Donetsk de l’Ukraine, obtenir leur indépendance, voire les annexer à la Russie comme la Crimée] a fait long feu. Remplacer le Donbass par la Syrie n’a pas fonctionné. Et le plus important, la révolution technologique n’a pas seulement fait s’effondrer les cours du pétrole, elle a détruit la télévision.

Le monopole sur la télévision est le premier que le kremlin avait instauré. Et voilà qu’il vient de partir en fumée. On a simplement cessé de regarder la télévision. Par exemple la « ligne directe » avec Poutine de 2017 a été regardée par environ 6 millions de personnes, une part infime des 140 millions d’habitants de la Russie. Le film de Navalny sur la corruption du premier ministre Dimitri Medvedev a été vu 24 millions de fois sur YouTube, sans compter Facebook et Vkontakte [Facebook russe].

L’auditoire du programme « Vrémia » [programme d’information quotidien à 21 heures sur la principale chaîne d’Etat, haut lieu de la propagande la plus grossière] compte aujourd’hui environ 5 millions de personnes, et ce nombre ne cesse de baisser. L’âge moyen de ceux qui le regardent encore est de 63 ans.

Les deux ressources principales d’un régime autoritaire sont le mensonge et la violence. Jusqu’à maintenant le mensonge suffisait. Quand le mensonge n’a plus eu d’effet, on est passé à la violence.

Il ne faut pas dire que la violence n’est pas efficace.

Ce n’est pas vrai. La violence est très efficace.

S’il y a bien une chose que nous apprend l’histoire, c’est que la violence est efficace.

Un nombre immense de dirigeants dans l’histoire de l’humanité s’est maintenu au pouvoir grâce à la violence. Un nombre immense de dirigeants après avoir eu recours à la violence se sont retrouvés aimés ou adorés de leur peuple. L’homme est ainsi enclin à trouver une justification à sa lâcheté. Jamais un dirigeant démocratique n’a été l’objet d’un amour extatique. Il n’y a que les tyrans pour devenir régulièrement les objets d’un amour extatique. Cela se vérifie même dans l’histoire russe récente. Personne n’a jamais aimé extatiquement Eltsine.

Cependant dans la situation actuelle l’efficacité de la violence est diminuée par le fait qu’elle est déléguée à des organisations paraétatiques.

La raison pour laquelle cela est fait est évidente. Dans le monde contemporain ceux qui gouvernent par la violence deviennent des pestiférés de la communauté internationale. Et il est important pour le Kremlin de pouvoir dire : « Nous n’y sommes pour rien ». C’est comme ça qu’on a agi en Géorgie et en Ukraine. Et peu importe que personne n’y croie. Du point de vue du Kremlin, ceux qui n’y croient pas sont des ennemis ou des traîtres.

Mais le renoncement au monopole de la violence légitime peut faire surgir d’autres problèmes. L’un d’entre eux consiste en ce que dans l’Etat moderne les détenteurs de la violence démonopolisée relèvent pour la plupart du lumpenprolétariat.

Pour le dire grossièrement, devenir général dans l’armée, c’est faire une belle carrière. Pareil pour un général des troupes du Ministère de l’Intérieur ou pour un général du FSB. Un homme rusé, intelligent et sachant penser de manière stratégique peut faire une belle carrière dans les organes dévolus à l’exercice de la violence d’Etat. Mais personne, sinon celui qui est issu du lumpen, ne rêve de faire carrière dans la rue comme casseur ou homme de main.

On en voit l’illustration au Donbass. N’importe quel Etat estime que voler, tuer et piller, ce n’est pas bien. Même les Etats totalitaires pensent comme ça.

Et voilà que d’un seul coup il se trouve qu’au Donbass on peut voler, tuer et piller, et que ceux qu’on tue deviennent du même coup des « fascistes ukrainiens ». Aussitôt le lumpen s’est rué au Donbass. Il a été attiré par le fait que ce qui est d’habitude tenu pour un crime y devient un exploit. Mais au Donbass on n’a jamais vu du côté russe des gens qui ont réussi leur vie, seulement des ratés. Les gens qui réussissent préfèrent se réaliser autrement.

C’est la même chose qui se passe ici maintenant. Les gens qui ont frappé Liaskine à coups de barre de fer ou qui ont brûlé ma voiture au risque de tuer mes parents sont, pour le dire rapidement, de la racaille, des pauvres types, des bras-cassés. Du lumpen incontrôlable. L’anti-élite absolue.

Et quand ce lumpen est autorisé à user de violence, les élites commencent à s’inquiéter. Toutes les élites. Y compris financières. Y compris politiques, militaires ou policières.

Un deuxième problème consiste en ce que personne n’use jamais de violence pour les beaux yeux d’un autre. On use de la violence pour soi, pour ses intérêts propres. Le renoncement au monopole de la violence ne renforce pas le Kremlin. Elle renforce les positions de ceux qui exercent la violence.

L’assassinat de Nemtsov conduit tout naturellement aux manifestations pour défendre les rohingyas [lundi 4 septembre 2017 une manifestation "spontanée" en faveur des musulmans birmans persécutés a réuni 1,3 millions de tchétchènes sur une population de 1,7 millions. Le président Ramzan Kadyrov, qui avait appelé à manifester, y a tenu un discours très violent, annonçant qu’il se désolidariserait de la politique étrangère russe si celle-ci ne condamnait pas plus fermement les exactions du régime birman contre les Rohingyas. Ce discours et cette manifestation sont apparus à beaucoup comme des signes d’une indépendance de plus en plus grande à l’égard de Moscou et d’une dérive islamiste des élites tchétchènes, qu’on considérait jusqu’alors comme un des appuis les plus solide du régime poutinien] Et la Tchétchénie n’est en cela pas une exception, mais la confirmation de la règle.

Il serait naïf de penser qu’un seul de ceux qu’enthousiasme la violence actuelle veut pour de bon servir le Kremlin.  Chacun d’entre eux ne veut que renforcer ses positions à l’aide de la violence.

Un troisième problème repose en ce que la violence est particulièrement efficace quand elle s’exerce au nom d’un Grand Mensonge, Dieu, la Race ou l’Avenir Radieux. Elle est efficace quand les gens sont prêts non seulement à tuer, mais aussi à mourir.

De ce point de vue le régime actuel aura du mal à se défendre. Il n’y a pas un homme sur Terre prêt à risquer sa vie pour un Premier Ministre inconsistant, cupide et malhonnête. Personne n’ira au martyre pour que Rotenberg [homme d’affaire proche de Vladimir Poutine, sa fortune repose sur l’obtention systématique des plus grands marchés publics, comme par exemple la construction du pont pharaonique qui devrait un jour rejoindre la Russie à la Crimée] puisse s’acheter une villa de plus en Italie. En conséquence dans une telle situation la supériorité revient soit aux sociétés dont la violence ne fait que renforcer les structures claniques, comme le Caucase, soit à ceux qui exercent la violence au nom d’idéaux supérieurs. Par exemple au nom du Tsar-martyre sacrifié pour le peuple russe [allusion aux actions de plus en plus violentes des ultra-orthodoxes contre le film Mathilda].

Et pour finir un dernier problème, le plus simple et le plus évident, qui consiste en ce que la violence habituellement engendre la violence. Ianoukovitch n’a pas perdu le pouvoir quand il a commencé à faire tirer sur son peuple désarmé, mais quand le peuple lui a répondu en tirant à son tour.

Et ici les chiffres ne témoignent pas en faveur du Kremlin. A Omsk pour la prière publique contre Mathilde seule une petite vingtaine de personnes est descendue dans la rue. Quelques heures plus tard un meeting avec Navalny réunissait 7000 personnes.

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