Gorbatchev reviens! Ils sont devenus fous!

Face à l'agressivité croissante de la politique étrangère russe, un appel lancé au dernier dirigeant soviétique par l'économiste Vladislav Inozemtsev dans le journal en ligne gazeta.ru

Il y a tout juste trente ans, un même 20 octobre de 1986, se sont rencontrés à Reykjavik deux hommes dont dépendait à ce moment-là la vie des cinq autres milliards d’habitants de notre planète. Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du PCUS, et Ronald Reagan, président des USA, entamaient des discussions qui portaient sur rien moins que le destin de l’humanité : des désaccords idéologiques et politiques méritaient-ils que son avenir leur soit sacrifié ?

Les conclusions de cette rencontre sont devenues la base d’une doctrine politique qu’on nomma « la nouvelle pensée ».

On a alors détruit en un temps record plus d’armes nucléaires qu’on avait pu en produire pendant les trente premières années de l’ère nucléaire, et plus d’armes conventionnelles qu’il n’en avaient été utilisé pendant toute la durée de la seconde guerre mondiale. Au milieu des années 90 les armées des deux superpuissances furent retirées d’Europe et les dépenses militaires globales de 1998 ne représentaient plus que 62% de celles de 1984, après avoir été réduites de 500 milliards de dollars par an.

Et quel que soit ce que racontent aujourd’hui les revanchards de tous bords pour décider qui a gagné et qui a perdu la Guerre Froide, c’est chacun d’entre nous qui est aujourd’hui gagnant. Tout simplement parce que nous sommes aujourd’hui en vie, ce qui n’allait pas de soi si les dirigeants russes et américains d’alors s’étaient avérés moins doués pour la négociation.

Ces dernières années de nouvelles générations d’hommes d’Etat sont venues occuper les bureaux les plus fameux des capitales des deux superpuissances, mais plus le temps passe et plus on ressent l’irrationalité profonde de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, quand une nouvelle guerre froide se profile alors même que la planète n’est plus divisée depuis longtemps par des idéologies antagonistes.

Il y a toujours eu et il y aura toujours partout des hommes politiques pour commettre des erreurs qui peuvent avoir parfois des conséquences tragiques pour le destin du monde. Mais ce qui me frappe le plus en tant que Russe, c’est qu’en Russie même on entend de plus en plus de discussions sur l’inévitabilité de la guerre, et même sur son utilité, que des leaders politiques du parlement russe en parlent quotidiennement comme quelque chose de possible, et que des gens en soutane comme quelque chose de souhaitable.

Bien qu’on entende fréquemment dans le discours officiel des louanges de l’Union Soviétique, ce qu’on observe là dans la sphère publique contraste fortement avec la rhétorique de l’époque soviétique dont pratiquement tout le discours se réduisait à des déclarations en faveur de la paix.

L’Union Soviétique pouvait paraître à certains être « l’empire du mal », mais jamais les dirigeants soviétiques ne se sont risqués à passer aux yeux de leur propre peuple pour des partisans de l’agression.

Le monde de l’époque où des blocs antagonistes s’opposaient au niveau mondial diffère radicalement de celui qui a pris sa suite. Les deux parties en puissance étaient beaucoup plus ignorantes l’une de l’autre, et cette ignorance réciproque engendrait une méfiance naturelle qui produisait un milieu nutritif favorable aux rhétoriques alarmistes. La représentation du bloc opposécomme un ennemi menaçant, prêt à saisir la première occasion pour détruire son adversaire, était largement répandue des deux côtés du rideau de fer.

Cependant ces dernières décennies les vols Paris-Moscou, New-York-Saint-Pétersbourg ou Londres-Sotchi sont devenus courants pour les habitants des deux parties du monde globalisé. Et les Russes qui voyagent à l’étranger peuvent facilement se convaincre que des discussions sur le caractère souhaitable d’une guerre en Europe orientale, si elles sont tenues par un Allemand moyen, ou un Espagnol, un Hollandais ou un Autrichien, feront passer le malheureux pour un malade mental aux yeux de ses compatriotes. Et que personne n’y regarde les Russes comme des ennemis et la Russie comme un théâtre potentiel d’opérations militaires.

Dans les pays prospères la guerre, et plus encore une confrontation militaire sérieuse avec une puissance nucléaire, apparaît toujours comme une catastrophe seulement, et jamais comme une occasion heureuse de résoudre des problèmes intérieurs qu’on a laissé s’accumuler.

Dans un monde où c’est l’intelligence qui compte le plus, personne ne prétend s’emparer d’un septième des terres émergées du globe, et surtout pas si la majeure partie de cette surface connaît des conditions climatiques incompatibles avec la vie. Dans un monde où l’argent permet de tout acquérir et peut être créé d’un trait de plume par milliards, personne n’ira prendre l’épée pour s’emparer de ressources qui se vendent au plus offrant. Dans un monde qui a déjà eu le temps d’expérimenter tous les types d’armement possible, on a compris depuis longtemps, et entre autres à la suite des malheureuses aventures de la fin du siècle précédent et du début de celui-ci, que la guerre moderne n’est jamais rentable, car elle n’apporte jamais autant que ce qu’on peut obtenir par des moyens pacifiques.

Il n’y a qu’en Russie que peuvent se développer des délires paranoïaques selon lesquels des agents du gouvernement mondial concoctent dans de lointaines capitales les plans de l’invasion d’une puissance militaire qui défend ses malheureux 1,68% du produit mondial brut avec 47% de l’arsenal nucléaire mondial.

Ceux qui ont connu l’époque soviétique se souviennent bien des petits livres des éditions « politizdat » qui racontaient les méfaits du terrifiant pouvoir du complexe militaro-industriel, contre les menaces duquel le président-soldat Eisenhower avait lui-même mis en garde le monde. Nous pouvons donc bien comprendre que ceux-là même qui aujourd’hui se nourrissent par le moyen de la corruption d’un budget militaire (qui aurait aujourd’hui le culot de l’appeler budget « de la défense » ?) de 3,34 trillions de roubles, 16 fois supérieur à celui de 2000, n’accepteront jamais de reconnaître que la Russie se trouve bien moins menacée aujourd’hui que l’Union Soviétique à n’importe quel moment de son histoire.

On peut facilement comprendre pourquoi ces fidèles fonctionnaires développeront la puissance militaire du pays jusqu’à son dernier pétrodollar, mais il est plus difficile de comprendre pourquoi les citoyens ne voient pas le naufrage économique du pays et la réelle humiliation nationale d’une station d’essence qui se prenait pour une superpuissance.

Ou pourquoi nous nous réjouissons quand notre argent n’est pas dépensé pour les écoles et les hôpitaux, pour les enfants et les personnes âgées, mais pour produire des tanks et des fusées qui portent la mort parmi les habitants d’un pays frère ?

Ou pourquoi à une époque où la bohème aisée se convertit massivement à la nourriture végétarienne, presque personne n’a le courage d’affirmer que c’est un péché de tuer non seulement les animaux, mais des hommes aussi ?

La Russie contemporaine est infectée par une culture de la violence qui pour l’instant semble souvent relever de la comédie mais qui pourrait à chaque instant devenir réelle avec des conséquences catastrophiques.

Si on décore à nouveau nos villes avec des bustes de Staline, et qu’on y traite ceux qui s’y opposent d’« ennemis du peuple », quelles peuvent être les garanties contre le retour d’un régime totalitaire ? Si on élève, comme à Orel récemment, des monuments à la gloire d’Ivan le Terrible, le « conquérant » de Novgorod, peut-on vraiment espérer que nos nouveaux chefs ne se rêvent pas en train de distribuer des médailles pour la prise de Kiev ? Et si quelqu’un [Vladimir Poutine, dans un discours du 17 avril 2014, note du traducteur] lance sérieusement l’idée que les russes sont réunis par « un code génétique exceptionnellement puissant qui, très certainement, constitue l’un de nos principaux avantages concurrentiels dans le monde d’aujourd’hui », et déclare que la mission de l’Etat ne se réduit pas à la défense de ses propres citoyens, mais de tous ceux qui appartiennent au « monde russe » des porteurs de ce code, sommes-nous loin de l’instauration du fascisme dans ce pays qui pendant des dizaines d’années s’était fait l’apôtre de l’internationalisme et de la solidarité des travailleurs ?

Cette culture de la violence n’a jamais fait partie de l’identité du peuple russe, mais aujourd’hui le pouvoir aimerait la faire passer pour une « valeur traditionnelle ».

La raison pour laquelle se produisent ces changements irréversibles dans la politique russe est évidente : l’élite et la plus grande partie de ses sujets ne peuvent se résigner à la douloureuse dissonance entre leur représentation viciée de la place de leur propre pays dans le monde et son potentiel réel au milieu de la deuxième décennie du nouveau siècle. Nous sommes prêts à faire dormir nos enfants dans des petits lits en forme de lance-missiles sol-air, parce que nous sommes incapables d’assembler nos propres ordinateurs ou téléphones portables, de produire des automobiles de qualité ou des réfrigérateurs autrement que sous licence étrangère, ou même de fournir à notre population les médicaments les plus indispensables.

La militarisation des consciences, c’est la sublimation d’une nation qui ne connaît pas la joie de la réalisation créatrice et de la prospérité économique.

Cela veut-il dire que la Russie a perdu la tête et qu’elle retire même une certaine satisfaction de sa propre folie ? Je ne suis pas loin de le croire. Y a-t-il dans le pays des gens qui ne se sont pas encore abandonnés à cette folie collective ? On voit combien est à nouveau nécessaire celui qui il y a 30 ans a réussi à soigner un pays bien plus idéologisé d’une folie presque séculaire et à lancer le processus de la révision des dogmes qu’on croyait les plus inébranlables !

Mikhaïl Sergueïevitch, j’applaudis votre récente conversation avec l’ex-président des USA Georges Bush et l’ancien secrétaire d’Etat américain James Baker, et votre constatation commune selon laquelle le monde se trouve au bord du gouffre. Il y a trente ans vous avez inventé les méthodes qui permettaient de s’écarter de ce gouffre et elles ne sont aujourd’hui pas moins indispensables à notre monde. Mais cette fois votre parole doit être encore plus franche et forte qu’alors. Vous qui avez retiré nos troupes d’Afghanistan, vous ne devez pas vous taire quand l’aviation russe frappe les quartiers résidentiels d’Alep avec une violence que l’aviation soviétique n’a jamais utilisée contre les villes d’Afghanistan. Vous, le fils d’un Russe et d’une Ukrainienne, vous ne pouvez ne pas juger sévèrement les fauteurs d’une guerre fratricide au Donbass, et les résultats d’un conflit qui dure depuis déjà deux ans et demi. Vous avez avec qui discuter des moyens de sauver un monde en danger mortel, Gandhi est mort, certes, mais Helmut Kohl et Georges Bush sont encore vivants.

C’est justement maintenant que vous devez avec vos anciens compagnons rappeler à ce monde Genève et New-York, Malte et Paris, et lui poser les questions les plus aiguës, quelques inconfortables en soient les réponses.

On peut discuter sans fin sur la forme de démocratie nécessaire à la Russie ; les canons de l’économie de marché anglo-saxonne sont-ils applicables à la Russie ou la modernisation autoritaire convient-elle mieux à notre mentalité ? Peu importe, mais il ne fait aucun doute à mes yeux qu’un pays qui est sorti du XXème siècle avec de telles pertes humaines ne peut, moins qu’aucune autre nation au monde, rejeter les principes élémentaires de l’humanisme.

Vous avez, Mikhaïl Sergueïevitch, fait pour l’affirmation de ces principes plus qu’aucun Russe ayant vécu au XXème siècle. Et ce n’est pas parce qu’on change de siècle que nous devons changer notre rapport à ces valeurs fondamentales.

Le pacifisme et la condamnation de la violence devraient être en réalité les valeurs principales de la société russe si elle était en état de réfléchir sérieusement sa propre histoire.

Elles devraient l’être, mais elles ne le sont pas. Et c’est pourquoi je me tourne vers vous, vous l’homme le plus digne dans l’histoire de son prix Nobel de la paix : faites entendre votre voix en défense de cette paix que vous vous êtes efforcé d’instaurer sur la planète entière et que met en danger aujourd’hui la politique de votre gouvernement. Faites-en sorte que personne ne doute qu’aujourd’hui, comme il y a trente ans, nous avons la chance de vivre à l’époque la plus éclairée de l’histoire, à l’époque de Gorbatchev ! Ce serait digne de vous, digne de votre pays et digne du monde entier, auxquels vous avez offerts la Perestroïka.

Ne craignez pas qu’on y voie une répétition. Le fleuve du pacifisme est tellement généreux, qu’on peut s’y baigner plusieurs fois. Restez vous-même, et le monde vous suivra comme il y a trente ans.

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