La Russie autorise la chasse en enclos

Le 19 février 2020 les députés de la Douma ont massivement voté en faveur d'une loi qui autorise la chasse en enclos.

Les juristes russes ont utilisé le joli mot français de "volière" pour désigner le lieu du massacre des innocents, mais en réalité l'enclos en question ne devra pas faire moins de 50 hectares.  On pourra y chasser toute l'année, jour et nuit, autant qu'on veut et comme on veut, même en tirant à bout portant. Les animaux pourront avoir été préalablement capturés dans la nature. 

Les courageux députés ont bravé une pétition sur change.org dans laquelle plus de 200000 citoyens s'opposaient à ce projet de loi. Conformément à une stratégie argumentative éprouvée, ils se sont justifiés en invoquant le modèle d'autres pays. Chaque fois que la Douma adopte une loi controversée, soit elle s'appuie sur l'expérience de "nos partenaires", soit, si la loi est vraiment trop odieuse ou exotique, et sans craindre la contradiction, elle invoque la voie originale de la Russie et sa singularité absolue. 

Mais en fait il ne s'agit pas vraiment de copier le modèle européen (un compromis avec les derniers latifundiaires de Sologne ou d'Andalousie qui veulent continuer à chasser très discrètement et comme ils l'entendent sur leurs terres) mais plutôt renouer avec les pratiques brutales de la nomenklatura soviétique. Encore un symptôme du bégaiement historique qui a pris la Russie depuis le début du millénaire. Il s'agit de retrouver le bon vieux temps de Brejnev, Honecker ou Tito, quand les secrétaires du parti, chacun à son échelon, pouvaient tirailler ivres morts sur des animaux attachés à un pieu. Puis parader devant des holocaustes de canards ou poser le pied sur le cou d'un ours abattu en réalité par le tir discret d'un sniper du KGB.

On se souvient de la très belle bande dessinée de Bilal et Christin, Partie de Chasse, qui illustrait le crépuscule des régimes communistes. Et bien voilà, la boucle est bouclée, faute de lustration et d'analyse collective, l'histoire se répète. On se demande même parfois si sous ces formes de nostalgie pour le passé communiste, il ne s'agit pas de remonter bien plus haut, vers la féodalité, le servage, la chasse à courre. Les nouveaux maîtres de la Russie, à commencer par le premier d'entre eux, se prennent souvent pour des barines, de nouveaux boyards à qui tout est dû, au-dessus de toutes les lois, profitant de privilèges exorbitants sur des portions de territoires privatisées de plus en plus grandes, surveillées par des gardes prétoriennes de plus en plus nombreuses.

En 2018 l'opinion russe s'était émue des images qui montraient le gouverneur d'Irkoutsk Sergueï Levchenko flinguant à bout portant d'une balle dans la tête une ourse qui hibernait au fond de sa tanière. On le voyait le même jour exhorter son petit fils à tuer d'un coup de fusil un sanglier enfermé dans une cage. Tout ça accompagné de force vodka au milieu d'une cours d'une servilité répugnante. Avec cette nouvelle loi la classe dirigeante pourra se livrer à ce genre de passe-temps sans risquer de se retrouver exposée sur les réseaux sociaux.

Le même jour les mêmes députés avaient repoussé une loi prévoyant la prise en charge par l'Etat des soins pour les enfants atteints d'amyotrophie spinale. Avec quoi pourront-ils s'acheter leurs cartouche et leur gibecière si on commence à soigner gratuitement les enfants des pauvres ?

Quelques jours plus tard les mêmes ont voté en faveur de la révision constitutionnelle qui autorise Poutine à se représenter éternellement. Les députés russes ont de la suite dans les idées. Les gérontocraties autoritaires n'aiment pas les animaux, n'aiment pas les enfants et sont hantées par le pulsion de mort

 

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