Stalinovirus

Je traduis un billet de l'écrivain russe Viktor Erofeev paru sur le site de la Deutsche Welle le 18 avril 2020. Il y est question d'une écrivaine, d'une actrice et d'un tyran increvable.

Quand le coronavirus est apparu en Russie et a commencé à se répandre rapidement j’ai senti monter en moi l’étrange espoir que pourrait naître une paix fragile entre les partis et les mouvements idéologiquement opposés, un peu semblable à celle qu’on peut voir entre les animaux autour d’un point d’eau. Nous faisons partie de l’humanité, pensai-je, et nous devons nous joindre à la civilisation mondiale confrontée au malheur, nous qui aimons tellement nous vanter de la solidarité humanitaire dont nous faisons preuve.

Cela serait théoriquement possible si n’existait pas en Russie un autre virus, beaucoup plus ancien, beaucoup plus impitoyable et qu’on appelle stalinovirus. Il infecte déjà pas moins de la moitié du pays, au point de faire de Staline, selon les enquêtes d’opinion, une figure positive de l’histoire russe. Mais il est vrai avec certaines réserves jusqu’à ces derniers temps.

Mais quand le coronavirus s’est abattu sur la Russie il est apparu de manière tout à fait inattendue que le stalinovirus avait lui aussi muté et infesté  de tout nouveaux espaces. Cela est devenu évident quand divers courants de pensée (ou plutôt d’absence de pensée) de notre pays ont été terriblement scandalisés par la diffusion sur une chaîne publique de l’adaptation du roman de l’écrivaine tatare Gouzel Iakhina. La série télévisée qui compte huit épisodes porte le même nom que le roman, Zouleïkha ouvre les yeux, sorti en 2015 et qui a gagné non seulement de nombreux prix en Russie, mais aussi l’intérêt des lecteurs étrangers. Il est aujourd’hui traduit en 12 langues et ce n’est qu’un commencement. (Edité en France en 2017 par Noir sur blanc)

Russland Victor Jerofeev

Victor Erofeev

Le scandale a éclaté en raison de sa manière de traiter le thème de la dékoulakisation des tatars, de leur déportation en Sibérie et du destin tragique qui les y attendait. Visiblement la deuxième chaîne publique, chaîne d’Etat au plein sens du terme, était naïvement persuadée que la collectivisation faisaient encore partie des mauvaises actions de Staline dans la conscience populaire et que les souffrances endurées par des millions de paysans méritaient une empathie historique pleine de charité. Eh bien pas du tout ! La chaîne publique ne s’était pas aperçu du développement accéléré du stalinovirus.

S’il y a peu encore la dékoulakisation (contre laquelle même le très loyal Cholokhov s’était insurgé dans une lettre à Staline restée célèbre) et la Grande Terreur de 1937-38 (contre laquelle Cholokhov s’était insurgé une seconde fois dans d’autres lettres à Staline) comptaient parmi les sujets honteux du stalinisme, il semble que maintenant tout a changé.

Désormais le généralissime n’a pas simplement gagné la Seconde Guerre Mondiale à lui tout seul, comme le pensent les citoyens de notre pays atteints par le stalinovirus, mais encore tout ce que le guide suprême a fait au cours de sa vie est juste et bien. C’est ainsi que la dékoulakisation aurait rendu possible la mécanisation de la production agricole et que la Grande Terreur aurait permis de nettoyer le pays de tous les traîtres potentiels à la veille de la guerre avec Hitler. Et tous ceux qui ne sont pas d’accord dansent sur un air de flûte joué de l’étranger!

J’ai téléphoné à Gouzel, nous nous connaissons, et je lui ai demandé pourquoi le roman n’a pas suscité un tel scandale alors que le film a déclenché une avalanche de commentaires haineux à son égard et à celui de l’interprète principale Tchoulpane Khamatova. Elle m’a très raisonnablement répondu que les livres sont achetés par ceux qui ont envie de les lire et que les séries sur les chaînes publiques sont regardées par un auditoire gigantesque, essentiellement par inertie.

Чулпан Хаматова Зулейха

Tchoulpane Khamatova dans le rôle de Zouleïkha

Et voilà d’où sont sortis les deux groupes principaux de ceux qui détestent le film : les communistes et les fondamentalistes tatars, c’est à dire ceux qui pensent, pour des raisons différentes, voire diamétralement opposées, qu’ils n’ont rien à partager avec le reste du monde. Les communistes voient dans le film un manifeste anti-soviétique et les fondamentalistes n’y trouvent pas assez de compréhension et de respect pour les traditions tatares.

Gouzel me dit qu’elle a écrit son livre et a participé à son adaptation télévisée sans haine pour l’Union Soviétique, bien qu’elle y trouve de nombreux aspects inacceptables. J’ai compris que Gouzel Iakhina range l’émancipation féminine parmi les côtés positifs de l’expérience soviétique bien qu’elle sache qu’elle soit plutôt un résultat de la Révolution de Février. De plus, selon elle, le vrai motif de l’émancipation sous la forme de la participation des femmes aux élections soviétiques (qui, c’est moi qui parle, étaient en URSS de pures fictions) est plutôt à chercher dans le déficit chronique de la population masculine, décimée par la Guerre Civile, les famines, la collectivisation, etc.

Aux fondamentalistes de droite et de gauche il faut encore ajouter nos intellectuels patriotes moscovites qui ont aussi critiqué le film, atteints à leur tour par le stalinovirus qui leur a fait définitivement perdre la tête. D’un autre côté la municipalité de Kazan et les autorités du Tatarstan ont participé au tournage du film et ont aidé à la construction des décors. Peut-être que dans les républiques nationales le stalinovirus est loin d’avoir infesté tout le monde et qu’au Tatarstan il n’y a pas que Zouleïkha qui « ouvre les yeux »?

Gouzel Iakhina

Gouzel Iakhina

Je ne suis pas certain que cette série soit un chef d’oeuvre. Parfois il semble que pour ses jeunes interprètes il ne s’agisse que d’une bataille entre le bien et le mal et que les vraies causes de la tragédie sont en train de se perdre ou sont déjà perdues de  vue.

Le coronavirus a porté un coup formidable à la confiance en soi de l’humanité, à sa fierté, si ce n’est à sa vanité, mais le combat contre lui s’organise dans le monde entier et nous voulons croire en une victoire définitive sur cette maladie. C’est une pandémie terrifiante, mais elle ne dévore pas les âmes. Le stalinovirus est lui un grand dévoreur d’âmes. Il est né avant Staline dans les espaces russes soumis au servage, à l’arbitraire et à l’autocratie, il a survécu à Staline lui-même, et finalement à la timide déstalinisation du pays, aux discours et aux livres dénonciateurs. Le pouvoir actuel, en adoptant ses techniques autoritaires de gouvernement, s’est joyeusement laissé infecté et a infecté, essentiellement par la télévision, une part énorme de la population russe. Les camarades des chaînes d’Etat auraient pu se montrer mieux préparés à l’évolution et à la diffusion rapide et massive du stalinovirus qui font que la collectivisation est devenue aussi admirable que le pacte Molotov-Ribbentrop. Le stalinovirus l’emporte partout et dans une perspective historique il est plus dangereux pour la Russie que son concurrent actuel, le coronavirus.

Les romans de Viktor Erofeev sont édités par Albin-Michel chez qui on peut trouver par exemple  « La belle de Moscou » ou « Ce bon Staline »

Mikhaïl Cholokhov est l’auteur de l’immense « Don paisible » 1928-1940

L’actrice russe d’origine tatare Tchoulpane Khamatova est connue du public français pour son rôle dans le film allemand « Good Bye Lenin ! ».

Pour ceux qui comprennent le russe la série « Zouleïkha ouvre les yeux » tirée du roman du même nom de Gouzel Iakhina est visible librement sur le site de la chaîne russe  Rossia 1: https://russia.tv/video/show/brand_id/63217/episode_id/2260241/video_id/2289709/

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