Retour de la censure au théâtre en Russie

Le Centre Meyerhold, un des théâtre les plus inventifs de Moscou, accueillait cette semaine Le Théâtre de la Ville avec le spectacle ébouriffant Ionesco-suite mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota.

  Ironie de l’histoire, il recevait en même temps un courrier de la procurature de Moscou qui sentait bon aussi l’absurde et la Roumanie, mais dans la version de Ceausescu.

 On y trouve les lignes suivantes : « Je (le procureur V. V. Mozhaev) demande que vous me fournissiez les informations suivantes : metteur en scène de chaque spectacle, contenu général de l’œuvre, présence de mineurs sur scène (quantité, sexe, nationalité). Le contenu du spectacle et sa mise en scène ont-ils fait l’objet d’une recension (critique ou étude critique) par les organes du pouvoir exécutif avant d’être présenté sur scène au public (si oui, présenter les autorisations correspondantes) ? Qui exactement assume la responsabilité de l’autorisation de représentation publique du spectacle ? Le spectacle contient-il des expressions grossières ou fait-il l’apologie de conduites immorales ? Je vous demande en plus de me présenter les scénarios des spectacles du répertoire du Centre Meyerhold et les enregistrements vidéo des spectacles sur n’importe quel support. »

  Victor Ryzhakov, le directeur du centre et destinataire du courrier commente ainsi la situation : « C’est un véritable cauchemar! Comme si sous nos yeux le temps sortait de ses gonds. On dirait qu’on nous a amputés de notre sens historique. Comme si nous étions aspirés dans un tourbillon terrifiant, nous détruisons tout ce qui avait été patiemment construit ces dernières décennies, le respect pour les créateurs, la liberté de conscience artistique, l’art sans diktat idéologique… »

  A l’opposé, la mystérieuse fondation « Art sans frontière » à l’origine de la plainte qui a motivé le courrier du procureur définit ainsi son programme : « Transformation de la conscience de soi culturelle, plus grande loyauté à l’égard des produits de l’héritage culturel russe et à l’égard des auteurs qui créent en Russie. » On retrouve la rhétorique habituelle de l’hystérie patriotique, moralisatrice, dévote et réactionnaire qui atteint des sommets depuis l’annexion de la Crimée. Ces fondations pullulent, elles sont un moyen de faire carrière et de détourner des fonds publics bien plus sûr que l’engagement dans le komsomol sous l’ancien régime.

  Son propos s’inscrit d’ailleurs très bien dans l’ambitieux programme de « substitution aux importations » qu’a lancé le pouvoir en réponse aux sanctions américaines et européennes. Ce programme connaît des fortunes diverses : on peut préférer les pommes de Kalouga à celles de Pologne, on s’étonne que la Biélorussie soit devenue un grand producteur d’huîtres ou de saumon, on songe parfois aux ersatz de l’occupation et pour les technologies de pointe, on attend de voir…

  Pour la culture, on peut sérieusement s’inquiéter : les spectacles de patronage dont rêvent Poutine et son ministre de la culture Medinski auront du mal à faire oublier la vie théâtrale de Moscou  des premiers jours de la perestroïka à aujourd’hui, et par exemple les mises en scène de Kirill Serebrennikov dont le Gogol-center risque de se retrouver dans le collimateur des « organes ».

  A regarder les trois navets, deux patriotiques et un néo-tsariste, que nous a infligé dernièrement Nikita Mikhalkov, l’éminence grise de la culture officielle et du néo-conservatisme russe orthodoxe, on peut craindre le pire.

  L’épiscopat orthodoxe de Novossibirsk avait ce printemps lancé une campagne contre une mise en scène contemporaine du Tannhäuser de Wagner. Comme les frères Kouachi par les caricatures de Charlie, les croyants orthodoxes se seraient sentis offensés dans leurs sentiments moraux. Plutôt que de défendre les artistes, le ministre Medinski a préféré interdire le spectacle et remplacer le metteur en scène et le directeur du théâtre.

  Ce courrier du procureur au Centre Meyerhold est un pas supplémentaire vers le rétablissement de la censure sur la création artistique en Russie, dans des formes qui ressemblent tristement au pire de l’Union Soviétique, l’internationalisme et le socialisme en moins…

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