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Billet de blog 22 sept. 2020

Le carnaval de Minsk

Le problème du comique et du carnavalesque comme forme de la révolte contre les institutions officielles reste actuel. Cela se voit particulièrement dans les événements de Biélorussie. Je traduis ici une tentative du politologue russe Andreï Kolesnikov de nous rendre plus intelligibles les événements de Minsk en relisant le philologue Mikhail Bakhtine (1895-1975).

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Un philosophe fit remarquer qu’à l’époque soviétique on ne lisait pas Mikhail Bakhtine à cause de son analyse des œuvres de François Rabelais et d’Aaron Gourevitch. Pas non plus parce que l’intelligentsia se serait passionnée pour la Scandinavie médiévale. Mais parce que dans le travail de Bakhtine L'œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1965) il y était beaucoup question de nous et du présent. 

Le problème du comique et du carnavalesque comme forme de la révolte contre les institutions officielles reste actuel quand on regarde les formes de protestations de ces derniers jours qui se moquent d’un pouvoir devenu ridicule dans la relation hyper-sérieuse qu’il entretient avec lui-même. Cela se voit particulièrement dans les événements de Biélorussie dans lesquels on retrouve de nombreux éléments d’un joyeux carnaval qui transforme un dictateur déjà par lui-même caricatural en roi nu, en "roi pour rire" (en français dans le texte). 

Arracher les masques 

Le pouvoir qui s’oppose à la rue organise généralement plutôt des mascarades que des carnavals. Quoique les soutiens du pouvoir se soient aussi manifestés sous une forme carnavalesque avec leurs croix, leurs tee-shirts représentant un Loukachenko sentant l’encens et la myrrhe et tous ces gens déguisés en garde prétorienne fatiguée. 

Les visages de ceux qui traînent les manifestants dans des camions cellulaires, qui les battent et les torturent sont aussi masqués. Comme les visages de ceux qui organisent des provocations ou de ceux qui se tiennent dans des cages surélevées dignes d’un film fantastique. Tout cela est le symbole d’une machine répressive impitoyable et intraitable. 

La rue a répondu par une contre mascarade carnavalesque : sur le fond des robocops noirs, sans visages et armés jusqu’au dent se détachaient particulièrement des jeunes filles tout en noir et portant des masques de carnaval de dentelle noire. A côté d'elles la force répressive du pouvoir ne semblait plus terrifiante et apparaissait comme une parodie maladroite d’elle-même. 

Arracher leurs masques aux policiers en civil, aux agents des services spéciaux agissant sans jetons d’identification ou aux forces de l’ordre en uniforme est devenu un élément essentiel de cette révolution. Désanonymer les gens qui dépassent les limites de la contrainte légitime et ne défendent plus l’Etat, mais eux-mêmes, permet de personnifier cette puissance sombre et sans visage et lui donne, sinon un nom, au moins des traits. Ce sont des gens avec des noms de famille, des prénoms, des patronymes, des biographies, et ils ont osé lever la main sur leurs compatriotes pacifiques. Ils doivent avoir honte et leur visage doit-être montré au monde entier. Pas nécessairement pour une future épuration ou des poursuites pénales, mais pour qu’ils sentent leur déshonneur. 

La rue biélorusse, avec son niveau très élevé de discipline et de culture politique, n’a pas besoin de masques. Les masques sont nécessaires quand on brûle des pneus et casse les vitrines. Mais les manifestations pacifiques n’ont rien à cacher et n’ont pas besoin d’anonymat. En revanche les manifestants aimeraient savoir qui se tient en face d’eux, qui tient le bouclier sur lequel des jeunes filles lancent des fleurs, qui n’a pas honte de se tenir raide comme un piquet et de regarder sans ciller la foule joyeuse de sous la visière de son casque, juste en face d’une pancarte proclamant : “les masques vont tomber”. 

Tu entends des voix ? 

Bakhtine opposait le carnaval aux actions et cérémonies officielles et rien ne semble avoir changé si on transpose son analyse du Moyen Age aux autocraties post-soviétiques. La fête officielle, comme le régime autoritaire qui l'institue, tire sa légitimité de la sacralisation du passé : la fête officielle, par essence, ne regardait qu’en arrière, vers le passé et éclairait de ce passé l’ordre présent. La fête officielle, parfois même malgré sa propre signification, affirmait la stabilité, la permanence et l’éternité de tout l’ordre du monde tel qu’il existait : la hiérarchie en place, les valeurs religieuses et politiques, les normes, les interdits. La fête était le triomphe d’une vérité déjà prête, victorieuse, dominante, qui se manifestait comme éternelle, immuable et incontestable. C’est pourquoi le ton de la fête ne pouvait être que monolithiquement sérieux. 

La fête de la rue, ne serait-ce que pour un temps, annule tout ce sérieux et le représente sous un éclairage comique : “A l’opposé de la fête officielle le carnaval triomphait comme une sorte de libération éphémère à l'égard de la vérité dominante et de l'ordre existant, une abolition passagère de toutes les relations hiérarchiques, des privilèges, des normes et des interdits. C’était une véritable fête du temps, une fête du devenir, du changement et du renouvellement...L’abolition de tous les rapports hiérarchiques avait une signification particulièrement importante.” 

On se moque de Loukachenko sans pitié. L’image du cafard moustachu est devenue une part essentielle du défilé carnavalesque, sous forme d’insectes géants fidèlement reproduits et animés ou en agitant des savates, l’arme qu’on utilise contre la bestiole dans les foyers. Se pavaner une kalachnikov à la main a coûté très cher à l'autocrate : partout désormais on voit des pancartes représentant le fusil-mitrailleur LOUKA-47, avec son canon tordu, retourné contre lui-même. 

La communication soi-disant interceptée entre les ennemis allemands et polonais par les services secrets biélorusses (un certain Mike et un certain Nick s’y mettaient d’accord pour fabriquer l’affaire Navalny...) puis rapportée au grand frère russe par un Loukachenko frétillant de servilité a élevé la culture populaire comique jusqu’à des hauteurs rabelaisiennes. Voici des jeunes filles avec de faux téléphones  et qui proposent aux passants d’appeler Berlin ou Varsovie. Voilà une pancarte il est écritTu entends des voix ? Tu ferais mieux d’écouter le peuple !”. 

Le rire non seulement n’épargne jamais ce qu’il y a de plus élevé, mais au contraire vise justement ce plus élevé...C’est comme s’il construisait son monde contre le monde officiel, son église conte l’église officielle, son Etat contre l’Etat officiel”. 

Dans l’élément du carnaval Loukachenko est à la fois terrifiant et dérisoire : un buste du dirigeant tout éclaboussé de sang avec l’inscriptionlave-moi!”; un gigantesque couteau ensanglanté, avec le visage du tyran en fait de manche, et enfoncé dans la poitrine d’un manifestant. 

Dans ses écrits de 1970-71 Bakhtine aborde à nouveau le problème du rire, dans une perspective désormais ouvertement politique : “Ne sont unilatéralement sérieuses que les cultures dogmatiques et autoritaires. La violence ignore le rire...L’intonation de la menace anonyme s’entend dans la voix du dictateur annonçant une nouvelle importante (par exemple à propos de Mike ou Nick, note de l’auteur de l’article). Le sérieux empile les unes sur les autres les situations désespérées, le rire s’élève au-dessus d’elles et nous en libère...le rire ne peut qu’unir, il ne peut diviser...Le rire lève les barrières sur le chemin de la liberté”. 

Le rire est un instrument et comme chez Marx, en riant, la Biélorussie se libère de son passé. Mais la société civile sait aussi clairement ce qu’elle veut : un autre pouvoir, d’autres visages, un autre Etat. C’est pourquoi ce carnaval est plein des images du Tribunal Pénal International : des ballons avec l’inscription “A La Hayeou un immense billet d’avion pour un vol Minsk-La Haye de la compagnie Criminalavia... 

Le sérieux dans les sociétés de classes est toujours officiel, autoritaire, lié à la violence, aux interdits, aux limitations. Dans un tel sérieux il y a toujours un élément de peur et de terreur. Dans le sérieux médiéval cet élément dominait nettement. Le rire au contraire proposait de surmonter cette peurIl n’existe pas d’interdits ou de limitations fondés sur le rire. Le pouvoir, la violence, l’autorité ne parlent jamais le langage du rire”. 

Les places et les rues n’ont plus peur et s’adressent au pouvoir en le tutoyant. Un vouvoiement respectueux après tout ce que les forces de l’ordre ont fait subir à leurs concitoyens serait déplacé. Le degré d’intimité physique entre ceux qui battent et ceux qui sont battus est devenu trop grand dans cette nouvelle biopolitique. Après ce qui vient de se passer entre le pouvoir et la société civile, ni la peur ni le vouvoiement n’ont plus aucun sens. Et c’est pourquoi on peut lire sur les pancartes, Sacha étant le diminutif d’Alexandre en russe :Sacha, finis ton thé, c’est Poutine qui régale”, “Sacha, tu es viré”... Une inscription sur les barbelés devant les troupes anti-émeutes : “Ne nourrissez pas les animaux !”. 

Le mouvement de protestation a une claire conscience de son propre idéal politique et de son orientation nettement anti paternaliste : on porte en terrele cercueil de la dictature, se répand le sloganPrivons Papa de ses droits parentaux (depuis très longtempsPapaest le surnom du dictateur et la propagande officielle encourage son usage, sur un mode très stalinien). Est-il question de l’appui de la Russie, des contacts avec le Kremlin ? “VVP (initiales de Poutine et acronyme en russe de PIB) c’est ce qu’il faut faire grimper, et pas celui à qui téléphoner”, “Error 404, democracy not found”.  

Deux couleurs. 

Tout pouvoir, même autoritaire, repose sur un contrat social implicite. Ce pays mythique avec un peuple si tranquille, un socialisme de type soviétique qui fonctionnerait et un pouvoir garanti pour l’éternité au père de la nation, c’est l’image même d'un fake-contrat-social. La Biélorussie a depuis longtemps dépassé le stade des groupes de danses folkloriques en émouvants costumes traditionnels. Le contrat que la rue dans l’esprit de carnaval présentait comme nuptial, est rompu. 

Mais le caractère folklorique du carnaval est parfois conservé : selon la coutume les jeunes filles apportent des citrouilles pour signifier qu’elles ne veulent pas épouser celui dont elles ne sont pas amoureuses. Le mal aimé, c’est Loukachenko, ou plus concrètement, la brute sans visage des forces de l’ordre. “Sacha, tu es notre ex. ! ; “On ne peut pas forcer à aimer !”; “Sacha, il faut qu’on divorce. Le problème vient de toi”. Le mouvement de protestation biélorusse a un visage franchement féminin et c’est ce qui semblait affecter le plus Loukachenko quand il a rencontré Poutine à Sotchi. Le résultat est donc que c’est des femmes dont il se protège en se cachant derrière des barrières métalliques, une kalachnikov sans crosse en bandoulière. 

“Le carnaval ignore la distinction entre exécutant et spectateur. Il ignore la rampe, même sous forme embryonnaire. Une rampe détruirait le carnaval (comme à l’inverse l’absence de rampe détruirait le spectacle théâtral). On ne regarde pas un carnaval, on vit en lui, et tous y vivent parce que dans son principe il touche le peuple entier. Tant que le carnaval ne prend pas fin, il n’y a pas d’autre vie pour personne que la vie carnavalesque. On ne peut en sortir parce que le carnaval ignore les frontières spatiales. Pendant le carnaval on ne peut vivre que selon ses lois, c’est-à-dire selon les lois de la liberté carnavalesque”. 

Et c’est bien le cas, les acteurs et les observateurs ici ne font qu’un. Les étudiants qui remplissent les amphithéâtres en formant les deux couleurs symboliques du drapeau de la révolution sont à la fois acteurs et spectateurs. La manifestation rouge et blanche est devenue la marque de cet étincelant théâtre et a transformé les flics qui traquent frénétiquement tout ce qui est rouge et blanc, y compris ces ballons bicolores qui menaceraient la dictature, en ces personnages ridicules des fables antidictatoriales de Gianni Rodari et Iouri Olecha. 

Les gerbes de foin en rouge et blanc, le trafic automobile en rouge et blanc. La mariée en rouge et blanc. Les petites culottes et les soutiens-gorges sèchent aux balcons en respectant la disposition du rouge et du blanc. Même l'éclairage des cages d'escalier. "...la parodie carnavalesque est très éloignée d'une parodie purement négative et formelle du temps présent : en niant la parodie carnavalesque fait renaître et renouvelle. La négation nue est entièrement étrangère à la culture populaire." 

Et tout cela représente précisément l’élément national. Le drapeau, c’est le drapeau biélorusse, mais pas le drapeau soviétique (rouge et vert, et non rouge et blanc). C’est pareil pour les chansons. La très populaireKoupalinka”, chantée dans les rues par les artistes de la Philharmonie de Minsk. Pas un soupçon de politique en elle, mais elle est devenue l’hymne du mouvement. Les costumes folkloriques. Les traditions populaires, comme les fameuses citrouilles, des armes contre la dictature bien plus efficaces et joyeuses que des pavés. Les slogans, souvent en biélorusse, ce qui souligne le caractère national, mais pas nationaliste, du mouvement de protestation. 

La société civile a ses propres couleurs. Elle rit et se moque. Elle ne détruit pas et ne tue pas, mais organise un grand carnaval. “...Le carnaval n’était pas une forme artistique de représentation théâtrale, mais en quelque sorte la forme même que prenait, provisoirement, la vie, qu’on ne faisait pas que jouer, mais qu’on vivait pour de bon, pour la durée du carnaval”. 

Selon Bakhtine le carnaval regarde vers unavenir inachevable”. La nouvelle vie se manifeste pour la durée du carnaval”. Le dictateur est démystifié selon les critères d’Alexandre Herzen : “Si on laisse les inférieurs rire en présence des supérieurs, et s’ils ne peuvent pas s’empêcher de rire, alors adieu les révérences. Laisser sourire du dieu Apis, c’est le chasser de son rang sacré pour en faire un simple bœuf”.  Mais le monde provisoire construit par le carnaval aura-t-il la force de devenir permanent ? 

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