De l'islamo-fascisme en Russie

Le président Tchétchéne a réuni à Groznyi le 22 janvier un million de personnes pour manifester contre "les ennemis de la Russie", c'est-à-dire l'opposition non systémique au régime de Vladimir Poutine. Voici une image brandie durant la manifestation puis publié dans les médias officiels et qui en dit long sur la violence politique qui menace actuellement en Russie.

Cette image odieuse caricature Lioudmila Alekseeva, célèbre dissidente, trois fois déjà pressentie pour le Prix Nobel de la Paix, décorée des dizaines de fois dans le monde entier pour ses combats en faveur des droits de l'homme et membre pendant plus de dix ans de la Comission des Droits de l'Homme auprès du Président de la Fédération de Russie. Elle jouit d'une immense autorité morale en Russie et bien au delà de la seule opposition.

Sur ce terrible portrait brandi par les manifestants de Groznyi il est écrit que "la courageuse dissidente est devenue une bouffeuse de financements américains".

Карикатура на Людмилу Алексееву, опубликованная в официальном Instagram ИА «Грозный-Информ»

Tant de haine s'explique peut-être par le fait que Lioudmila Alekseeva avait été une des premières à signer une pétition qui exigeait la démission du président Tchétchéne quand il avait il y a quelques jours traité les opposants russes d'"ennemis du peuple et de traîtres qu'il faut arrêter, juger et condamner".

Selon cette pétition "les déclarations du président Tchétchéne sur l'opposition non systémique menacent évidemment les organisations politiques sur le territoire même de la république. mais dans la mesure ou Ramzan Kadyrov prétend à un rôle fédéral, patronne le mouvement "Anti-Maïdan" et possède une armée privée de plusieurs dizaines de milliers d'hommes, ces propos inexcusables s'adressent en réalité à tous les citoyens Russes et constituent une menace sérieuse pour leurs droits et leurs libertés où qu'ils se trouvent sur le territoire de la Fédération de Russie".

Depuis il y a eu la marche du 22 janvier au cours de laquelle, devant 1 million de personnes, les plus hauts responsables de la république s'en sont à nouveau très violemment pris à la "cinquième colonne" en nommant  Mikhail Khodorkovski, Viktor Shenderovitch et Alexeï Navalnyi.

Ces violences verbales sont prises très au sérieux à Moscou depuis l'assassinat en mars dernier de l'opposant Boris Nemtsov. Même si comme toujours l'enquête officielle n'a inquiété que les exécutants, personne ne doute sérieusement de l'identité du commanditaire.

Cette manifestation qui a donc mis plus de la moitié de la population de la petite république dans la rue, de manière plus ou moins spontanée, fait écho à une manifestation semblable, il y a tout juste un an, au même endroit, organisé par le même personnage, contre Charlie Hebdo, qui se préparait à publier des caricatures anti-islamistes après le massacre de ses journalistes.

Au delà de l'inquiétude légitime que suscitent ces menaces, on s'interroge à Moscou, et on devrait bien le faire en Europe, sur leur signification politique.

On peut penser d'abord que Kadyrov est l'instrument des élites poutiniennes qui paniquent en sentant l'opposition de moins en moins coupée de la population frappée de plein fouet par la crise alors que le soufflé patriotique gonflé par les jeux olympiques de Sotchi et l'annexion de la Crimée est en train de retomber. Il faut la terrifier, l'empêcher de s'organiser et la faire taire avant les élections à la Douma de sptembre 2016.

Mais de nombreux analystes pensent que Kadyrov est devenu de plus en plus incontrôlable et qu'il est en train d'échapper au pouvoir même de son Pygmalion, Vladimir Poutine. Depuis l'assassinat de Nemtsov (Kadyrov croyait faire plaisir à son patron, mais celui-ci aurait mal pris le cadeau) les deux hommes ont doublé l'effectif de leurs gardes rapprochées et semblent se craindre également l'un l'autre. Chacun tient son pouvoir de l'autre, on sait de moins en moins qui est le vassal et qui est le suzerain, la situation est de plus en plus instable. Il semblerait que le tyranneau se satisfasse de moins en moins des monumentaux transferts d'argent du budget fédéral vers celui de la petite république, par ailleurs très difficile à distinguer de la poche de son président. Et qu'il se trouve de plus en plus à l'étroit dans son rôle régional, se voyant de plus en plus ouvertement une envergure fédérale, voire internationale. Sur ce point on attend le rapport qu'Ilya Iachine doit publier le 23 février.

On s'est d'abord moqué du jeune montagnard inculte arrivé au pouvoir par hasard, à la suite de l'assassinat de son père, de son goût pour les matchs de boxe truqués, les matchs de foot avec des vieilles stars internationales qui le laissent gagner et hurler Allah Akbar quand il met un but, sa passion des kalachnikov en or et des grosses voitures... Mais ce ne sera pas la première fois qu'en Russie le pouvoir absolu échoira à un tyran caucasien qu'on avait cru pouvoir utiliser pour terrifier l'opposition et jeter ensuite. Iossip Djougachvili rappelle Ramzan Kadyrov par bien des points de sa carrière et de sa personalité.

Enfin ce développement spectaculaire de l'islamo-fascisme au coeur de l'Etat Russe permet de ne plus se faire aucune illusion sur le sens de l'intervention militaire russe en Syrie. Il peut s'agir de sauver la mise d'un tyran ami, ou d'une démonstration de force envers l'OTAN, ou de marquer des points à négocier au Donbass, ou de faire la publicité des armements russes, ou de s'entraîner à moindre frais et d'utiliser des munitions arrivées à péremption, comme l'a reconnu publiquement Poutine, mais certainement pas de lutter contre la terreur islamo-fasciste, puisque celle-ci fleurit désormais au coeur de la Fédération et trouve des soutiens dans le gouvernement russe lui-même.

 

 

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